Les cinq mythes d’une Ve République zombie

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La Ve République, 60 ans d’âge, est-elle à l’agonie ou bien vivante ? Les deux à la fois, comme les morts-vivants. Réduite à l’état de zombie, elle s’est retournée contre les finalités que lui avaient assignées ses fondateurs et contre ceux qui, à gauche, ont voulu la réformer. Elle se survit à l’état de mythe qui, loin de protéger le président, l’expose au discrédit.

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Le message était limpide, presque trop insistant et à la limite de la faute de goût comme c’est toujours le cas avec Emmanuel Macron. À Colombey-les-Deux-Églises, il n’a pas seulement rendu visite au fondateur de la Ve République, il est venu soigner sa popularité. Un interminable bain de foule auprès de plusieurs centaines de Français de tous âges, sagement rangés derrière les barrières de sécurité, le tout retransmis en direct sur BFM-TV comme s’il s’agissait d’une visite papale.

Il serra des mains, signa des autographes et se plia à de nombreuses reprises à l’exercice incontournable du selfie. C’est ce que les médias appellent un exercice de pédagogie. Le bon roi délivra une série de maximes formatées à la dimension d’un tweet et frappées au coin du bon sens : « Il faut des gens pour produire avant de redistribuer. » « Si on regarde tous les jours les péripéties du quotidien, on n’avance plus, on ne fait plus rien. » Sans oublier l’inévitable philippique à l’intention des mécontents (actifs ou retraités) : « La seule chose qu’on n’a pas le droit de faire, c’est se plaindre ! »

Se plaint-il lui alors qu’il est harcelé par les réseaux sociaux, guetté par une impopularité chronique, défié par deux ministres d’État, Nicolas Hulot et Gérard Collomb, qui démissionnent sans prendre la peine de le prévenir ? Se plaint-il des insultes, des caricatures, des outrances dont il est accablé en permanence ? Non, il fait front dans l’adversité.

Emmanuel Macron en tournée de selfies dans les rues de Colombey-les-Deux-Eglises le 4 octobre 2018 © Reuters / Vincent Kessler. Emmanuel Macron en tournée de selfies dans les rues de Colombey-les-Deux-Eglises le 4 octobre 2018 © Reuters / Vincent Kessler.

Quelques heures plus tard, devant le Conseil constitutionnel, le Démosthène de la « start-up nation » s’en est ouvert auprès de ses pairs : « Je sais les tempêtes et les avanies que notre époque réserve à ses dirigeants politiques et particulièrement au premier d’entre eux. L’impatience et l’exigence, la tyrannie de l’immédiat, le règne de l’image et le goût pour l’écume des jours n’aident pas forcément à mener une action sereine pour qui céderait à cette tyrannie. »

Venus de tous les horizons politiques, ex-présidents, ex-ministres, membres du Conseil constitutionnel, couturés des cicatrices de la calomnie et de l’infamie, ils étaient tous là les Sarkozy, Fabius, Jospin, Badinter, Debré, Giscard d’Estaing, réunis comme dans la chanson d’Aznavour au chevet de la Mamma, cette Ve République à l’agonie « à la réchauffer de baisers, à lui remonter ses oreillers ». N’avait-on pas depuis longtemps annoncé sa mort prochaine ?

Ne l’avait-on pas déclarée caduque, dépassée par son temps, le temps des réseaux, de la vitesse, de la démocratie horizontale, de la mondialisation, à l’image de son père fondateur qui aurait aujourd’hui 118 ans et qui l’avait conçue au siècle dernier à l’âge vénérable de soixante-huit ans ? Un objet de collection, une vieillerie digne de figurer dans les Mythologies de Roland Barthes avec le plastique et le Formica, le catch, l’abbé Pierre et la DS Citroën. L’une des dernières « grandes cathédrales gothiques » verticale, souverainiste, monarchique, contemporaine de la guerre d’Algérie et du nouveau franc.

Pourtant quoi qu’on dise, comme l’a rappelé Jean-Louis Debré, la Constitution de la Ve République a survécu « à huit présidents, à 1 417 ministres dont vingt-trois premiers ministres, traversé des crises et des alternances avec quinze Assemblées nationales à majorité différente. »

Rafistolée en maints endroits par vingt-quatre révisions successives, maquillée comme une voiture volée, elle arbitre encore le débat politique, fixe l’agenda électoral, délimite le périmètre de l’action politique et surdétermine la stratégie des acteurs.

Elle sélectionne les heureux élus et recale les meilleurs sans que l’on comprenne toujours ses critères. Elle brise les carrières les plus prometteuses et précipite dans les limbes de nombreux acteurs qui n’ont pas eu la chance de recevoir l’onction du suffrage universel et ne seront jamais présidents.

Au cimetière des éléphants, on ne compte plus les recalés de l’Histoire, de Jacques Chaban-Delmas à Raymond Barre, de Michel Rocard à Lionel Jospin, de Laurent Fabius à Manuel Valls, de François Fillon à Alain Juppé, tous ces destins profilés pour devenir président dont la résistible ascension s’est arrêtée un soir de mai, au seuil de l’Élysée. Longtemps considérés comme les espoirs de la droite ou de la gauche, caressés par les médias qui leur promettaient un avenir au sommet des institutions, ils ont « sombré » faute d’onction électorale dans les limbes de l’histoire.

Insolente, dominatrice, la Ve République est encore capable d’humilier ceux qui ont voulu la moderniser, l’annexer à leur profit personnel, ou la banaliser faute d’avoir su exercer ses pouvoirs. Sarkozy ne « faisait » pas président, mais jet-setteur, transgressif, brouillon ; Hollande, prenant le contrepied, se drapa dans une immobilité de momie, normal jusqu’à en devenir banal.

Les deux loupèrent leur « incarnation » si l’on en croit les gazettes. Ni l’un ni l’autre n’ont réussi à accéder à la dimension supra individuelle qui fait le souverain. Quant au jeune président qui prétendait élever la fonction présidentielle à des hauteurs jupitériennes, il connaît, dix-sept mois après son élection, une brutale dépressurisation. Sa trajectoire ressemble de plus en plus à celle d’un météorite tombé du ciel. Pourtant il n’a pas ménagé ses efforts pour recharger la vieille symbolique monarchique avec ses deux corps du roi, ses rituels d’apparition, ses postures et ses poses.

Des héritiers du général de Gaulle, seul Mitterrand sut s’ajuster à la mesure de la fonction, au prix d’un immobilisme mortel, spectral. Il fut « le dernier des grands présidents » comme il l’avoua immodestement. « Enfin, je veux dire, le dernier dans la lignée du général de Gaulle. Après moi, il n’y en aura plus d’autres en France : à cause de l’Europe… À cause de la mondialisation… À cause de l’évolution nécessaire des institutions. Après moi, il n’y aura que des comptables. »

Alors, cette Ve République tant décriée, est-elle à l’agonie ou bien vivante ? Les deux à la fois, comme les morts-vivants de la culture populaire. La crise politique en France est le produit de deux maux distincts dont les effets n’ont pas cessé de s’enchevêtrer : la révolution néolibérale et la Constitution gaulliste de 1958. L’une a mis du temps à s’imposer en France. L’autre agonise depuis l’instauration du quinquennat. Faute de déconstruire la logique néolibérale, les socialistes ont adopté ses présupposés. Faute de trancher le nœud gordien de l’élection au suffrage universel du président de la République, la gauche a manqué à sa mission émancipatrice – élever le niveau démocratique du pays –, et à sa culture parlementaire, foncièrement hostile au centralisme et au bonapartisme qui est l’ADN de la droite.

Un certain régime du politique s’achève, dont Emmanuel Macron serait l’épilogue. Cet épilogue coïncide avec la fin d’un cycle d’hégémonie idéologique du néolibéralisme, de même que la défaite de Giscard d’Estaing, en 1981, fut l’épilogue politique des Trente Glorieuses. C’est à la fois la fin d’un régime dans le sens politico-institutionnel – l’hyper présidentialisme et l’affaiblissement des contre-pouvoirs –, mais aussi l’épuisement d’un certain régime de « croyance » dans le politique, c’est-à-dire le crédit que l’on fait aux hommes et aux institutions.

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L’économiste australien John Quiggin a utilisé la métaphore des zombies dans un livre intitulé Économie zombie (Éditions Saint-Simon, 2013) pour expliquer la résilience des idées néolibérales qui auraient dû être discréditées par la crise financière de 2008, mais qui continuent à inspirer les discours et les hypothèses de travail des décideurs, des commentateurs et des experts. « Les zombies des films d’horreur, écrit-il, ont la réputation d’être des durs à cuire. Étant déjà morts, ils sont inattaquables et avancent impitoyablement vers leurs proies. Les idées zombies sont tout aussi résilientes. »

Il en est de même des principes qui structurent la Ve république, si profondément ancrés dans les esprits, enseignés depuis des décennies dans les instituts politiques, ressassés par les éditorialistes, qu’elles deviennent inaccessibles à l’expérience et à la critique. Elles se déplacent toujours en bande, contrairement aux loups-garous et aux vampires. Elles encerclent la pensée et sont devenues à la longue inaccessibles à la critique. Elles se reproduisent entre elles comme les zombies, mais on peut en distinguer au moins cinq, les cinq mythes fondateurs de la Ve République.

1- Le mythe de la souveraineté nationale

Dans l’esprit du Général, le régime présidentiel à la française devait permettre de réaffirmer l’indépendance et la souveraineté de la France dans le monde bipolaire de la guerre froide. Jamais depuis 1958 l’une et l’autre n’ont paru si menacées. Le déclin de la souveraineté étatique est un phénomène mondial à la croisée de plusieurs révolutions simultanées : 1. Dans l’histoire du capitalisme à travers la financiarisation et la mondialisation des marchés ; 2. Dans l’histoire de l’Europe avec la construction européenne qui opère une déconstruction des États-nations qui la composent ; 3. Dans l’histoire des technologies de l’information et de la communication qui surexpose et banalise les hommes politiques et 4. Dans l’histoire politique de l’Europe avec la fin de la guerre froide et l’intégration de la France au bloc occidental sous l’égide de l’OTAN.

La France est le pays européen où cette crise est la plus aiguë, car la Cinquième République entretient l’illusion d’un « décisionnisme » politique incarnée par un président tout-puissant. La mondialisation néolibérale a porté atteinte à tout l’échafaudage de la souveraineté : non seulement dans la dimension effective du pouvoir et de son exercice, mais aussi dans sa dimension symbolique qui représente et reproduit la croyance dans les pouvoirs de l’État.

En abandonnant le pouvoir de battre monnaie et le contrôle de ses frontières, l’État ne concède pas seulement des abandons de souveraineté, il assèche le terrain symbolique sur lequel s’édifie sa crédibilité. Mais ce n’est pas tout. Ces abandons de souveraineté coïncident avec la révolution des technologies de l’information et de la communication qui va achever par le bas ce processus entamé par le haut. La perte de souveraineté de l’État s’accompagne depuis trente ans d’une surexposition médiatique qui confine à la dévoration. L’une se nourrit de l’autre.

L’homme réputé le plus puissant de la nation est un homme qui doit négocier ses marges de manœuvre avec la commission de Bruxelles ou la chancellerie à Berlin. Le monarque républicain est un homme fragile, malmené par les médias, humilié par les sondages d’opinion, dont la politique ou la moindre déclaration est soumise à la surveillance des marchés et des agences de notation. C’est un souverain sans monnaie ni frontières. Un souverain sans souveraineté.

L'Élysée lors la passation des pouvoirs en mai 2017. © (Elysée) L'Élysée lors la passation des pouvoirs en mai 2017. © (Elysée)

Tout se passe comme si la perte de souveraineté des États avait besoin de chefs d’État décrédibilisés. La condition politique telle que nous l’avons connue depuis deux siècles est caduque. L’homo politicus est encore adossé à l’État, mais la souveraineté de l’État fuit de partout. La mondialisation l’a privé de ses pouvoirs et de ses attributs. La médiatisation le décrit comme assujetti à ses désirs tyranniques. Les puissants n’apparaissent plus comme des souverains, mais comme des sujets de conversation, des personnages de série télé sur lesquels nous projetons nos désirs contradictoires. La présidence est devenue un pur objet de fantasmes, le théâtre de la souveraineté perdue.

2 - Le mystère de « la rencontre d’un homme et d’un peuple »

C’est la réforme de 1962 voulue par de Gaulle et approuvée par référendum qui a fait de l’élection du chef de l’État au suffrage universel la clé de voûte des institutions de la cinquième République. La Ve République a ainsi fondé sa légitimité sur ce mystère profane : la rencontre d’un homme d’État et de son peuple. Cette prétendue « rencontre » devait accréditer l’idée d’un lien direct entre le candidat et les Français, loin du « régime des partis » abhorré par le Général.

François Mitterrand, son successeur, n’hésita pas à revêtir cette aura magique lui qui l’avait pourtant démystifiée dans son pamphlet publié en 1964, Le coup d’État permanent. « Ainsi va la France personnalisée. Je connais des Français qui s’en émerveillent, qui ne sont pas choqués de voir leur patrie réduite aux dimensions d’un homme… Ils ont du vague à l’âme dès qu’ils sont privés du frisson que leur procure le meilleur artiste de la télévision, le dernier des monstres sacrés… Ils ont hâte de voir une tête dépasser le rang et d’obéir à la vieille musique du droit divin tirée de la mythologie du moment. »

Depuis la réduction du mandat présidentiel et l’inversion du calendrier électoral, cette rencontre mystérieuse nouée dans les urnes, véritable opération de transsubstantiation politique, apparaît plus mystérieuse que jamais. L’incarnation est devenue impossible, mais on continue à chaque élection à s’interroger sur la « stature » des candidats, sur leur capacité à « incarner » la fonction, leur présidentialité supposée. Les candidats tels des mannequins du pouvoir se prêtent à ce carnaval des apparences. S’incarner, cela se prépare, on s’y efforce, on s’y emploie pendant de longs mois.

Ce n’est pas chose aisée : cela relève autant de la mue que d’un long entraînement. Certains bombent le torse, d’autres ralentissent le pas. Celui-ci, qu’on avait connu volontiers blagueur et souriant, se compose en toutes circonstances une mine de croque-mort, confondant incarnation et enterrement. Nicolas Sarkozy aurait transgressé cette loi de l’incarnation présidentielle. Emmanuel Macron, par ses selfies, ses déclarations à l’emporte-pièce serait coupable du même crime de lèse-majesté. Langage, gestuelle, physionomie toute sa personne serait en contradiction avec l’image que l’on se fait d’un président. Mais quelle est cette image fatale ? Personne n’est en mesure de le dire.

Raymond Depardon dans son film sur la campagne de Giscard d’Estaing l’avait mise à mal en décrivant la marche vers le pouvoir d’un Trissotin solitaire parti à la rencontre de lui-même. Mais rien n’y fait, à chaque nouvelle échéance, on ressort les orgues, on dresse le décor, on rejoue la fameuse rencontre avec le peuple.

Depuis le général de Gaulle, l’incarnation présidentielle a connu bien des vicissitudes. Mais soyons franc, à chaque nouvelle échéance, on se frotte les yeux. Lui, président ?

Exit la confrontation de programmes politiques auxquels les électeurs ne croient de toute façon plus, mais la sacralisation, l’héroïsation d’une personnalité charismatique. Quand le roi est nu et le pouvoir impuissant, en quoi consiste une campagne électorale, sinon à jouer de manière délibérée avec les apparences ?

Lorsque la politique est dépeuplée, il faut se connecter à l’audience qui est la forme spectrale du peuple absent. C’est d’autant plus compliqué que le pouvoir ne s’incarne plus dans la figure du monarque qui possède « l’art de gouverner », mais dans celui du manager qui connaît sur le bout des doigts « la grammaire des affaires ». Emmanuel Macron a fondé toute sa campagne sur la connexion magique avec une audience. « Comment se construit le pouvoir charismatique ? confiait Emmanuel Macron pendant sa campagne. C’est un mélange de choses sensibles et de choses intellectuelles. »

La visite d’Emmanuel Macron à Colombey-les-Deux-Églises offrait l’image accélérée de cette mutation. En soixante ans nous sommes passés du père de la Nation à l’enfant-roi. Du monarque au performer. De la fonction à la fiction présidentielle. De l’État stratège à la start-up agile.

3 - Le dogme de la stabilité gouvernementale

La Ve République avait apporté une certaine stabilité gouvernementale. Elle donnait à l’action politique un horizon. C’est de moins en moins vrai. Tous les cinq ans, les cartes sont rebattues et la légitimité du président en place, issue du suffrage universel, est relativisée par les calculs de ses concurrents virtuels qui se préparent au prochain rendez-vous électoral.

L’élection du président de la République au suffrage universel est l’élément qui surdétermine toutes les stratégies des acteurs politiques. À peine l’élection terminée, on pense à la suivante. Le battu aspire à une revanche.

Ceux qui ont été éliminés méditent une nouvelle tentative. Même les ex-présidents aspirent à le redevenir. Ainsi l’élection présidentielle à venir s’impose-t-elle aux résultats de l’élection passée. La lutte pour le pouvoir prend le pas sur son exercice et, dans cette lutte, la légitimité acquise dans les sondages prime sur la hiérarchie des pouvoirs. Pour chacun, devenu prétendant, la surface médiatique compte évidemment plus que le périmètre de son ministère. Le temps politique est écrasé par le temps médiatique. L’action du gouvernement est paralysée par les échéances proches et lointaines.

Depuis le passage au quinquennat, aucun président n’a été réélu. Les événements ne s’ordonnent plus en séquences ou feuilletons, mais sont gouvernés par l’imprévisibilité, l’irruption, la surprise. La séquence, l’intrigue, le suspense, disparaissent au profit d’une logique de l’exagération, de l’insulte, du tacle, du fake, du hoax

Raccourcissement des formats. Accélération des échanges. Discrédit des énoncés et des narrateurs. Multiplication des évènements discursifs automatiques. Précession du code sur le contenu, de la spéculation sur la transmission, des fake news sur les faits. La mise en récit de la vie politique qui a tant occupé les commentateurs et les communicants depuis dix ans ne peut plus rendre compte de cette suite de chocs incohérents qu’est devenue notre vie quotidienne médiatique. La stabilité gouvernementale a cédé la place à la volatilité des gouvernants.

4 - Le credo du primat de l’exécutif

La Ve République qui attribue tant de pouvoirs au président est confrontée à une crise de l’action politique, c’est-à-dire à une crise des enchaînements qui permettent aux gouvernants de réagir par des décisions effectives aux situations qui mettent en péril leur pouvoir (dévaluation, levée de l’impôt, mobilisation, déclaration de guerre, etc.). À l’abri de l’élection présidentielle qui accrédite tous les cinq ans le mythe d’une nation souveraine et dope l’illusion d’un choix collectif, c’est un gouvernement d’affaires courantes qui enjambe désormais les scrutins. L’essentiel désormais se joue ailleurs.

Désormais, le chef de l’État est privé de ses leviers ; du coup, l’impuissance est flagrante et l’insouveraineté n’en est que plus visible. L’homme réputé le plus puissant de la nation est un homme qui se rend tous les quatre matins à la Commission de Bruxelles ou à la Chancellerie, à Berlin, pour demander quelque marge de manœuvre dans tel ou tel dossier.

Le général de Gaulle avait opté pour un régime présidentiel dans le but de restaurer l’autorité de l’État minée de l’intérieur par ce qu’il appelait le “régime des partis”. Mais la Ve République a bien dû s’accommoder des partis. Le plébiscite a fait long feu. Le président de la République n’est plus un obstacle à leur influence dissolvante. Bien au contraire ! En leur sein, la bataille pour l’élection présidentielle ne s’interrompt jamais. Ils sont devenus des écuries pour la course au pouvoir.

La médiasphère expose le président à une téléprésence de tous les instants qui a pour effet de banaliser la figure présidentielle et de décrédibiliser la parole publique. Est-ce dû à un manque d’autorité de la nouvelle génération de dirigeants politiques, ou bien est-ce un défaut des institutions, dont la centralisation et la verticalité seraient en contradiction à l’ère numérique avec la société de coopération, décentralisée et horizontale ? Est-ce nos présidents de la République qui manquent d’autorité ou l’État qui a perdu sa souveraineté ? Dans le premier cas, l’interprétation qui prévaut rejoint l’idée de la décadence des hommes qui ne seraient plus à la hauteur des institutions. Dans le second cas, c’est l’archaïsme des structures qui serait la cause de l’inadaptation de la fonction présidentielle.

Le déclin de la souveraineté étatique semble inexorable. Pour le moment, aucune perspective ne se dessine qui soustrairait aux marchés leur pouvoir de déconstruction des institutions étatiques. La fonction présidentielle subit de plein fouet la désinstitutionnalisation de l’État, exactement comme les vieilles monarchies se sont décomposées en rituels désuets, en formes agonisantes bien avant de s’effondrer. De la fonction présidentielle ne subsistent que le rituel, le décorum, les hôtels particuliers du Monopoly auquel s’adonne et se distrait l’élite politico-médiatique. Faute de puissance d’agir, il reste la mise en scène de la souveraineté perdue.

C’est le moment-clé du retournement de la monarchie élective voulue par de Gaulle. Après avoir ravi au gouvernement tous ses pouvoirs, le président de la République s’est fait voler son butin au cours d’une série de casses audacieux, effectués sous ses yeux, avec son accord, avalisés par une série de traités, depuis celui de Maastricht en 1992 jusqu’à celui de Lisbonne en 2007. Le hold-up initial a semblé longtemps sans effet, tout semblait être resté en place, et puis soudain, ses auteurs sont dépossédés. En concentrant au sommet de l’État tous les pouvoirs de l’exécutif, la Constitution de la Ve République a facilité la tâche des cambrioleurs. C’était un jeu d’enfant de s’emparer de la souveraineté de l’État !

Contrairement au coup d’État permanent dénoncé par Mitterrand en 1964, celui-ci a été opéré au nez et à la barbe des Français, contre leur volonté explicite, telle qu’ils l’ont exprimée en 2005 lors du référendum sur la Constitution européenne.

5 - Le miracle de la dyarchie de l’exécutif

En la figure de son premier ministre, le président choisissait l’autre visage du pouvoir exécutif, son double en quelque sorte, rouage essentiel au fonctionnement des institutions de la Ve République, mais aussi un élément clé de la symbolique du pouvoir. Il suffit de penser au couple de Gaulle/Pompidou pour se souvenir que ce dualisme de l’exécutif est au cœur de la dramaturgie du pouvoir ; il met en jeu les figures de l’allégeance et de l’indépendance, de la loyauté et de la trahison, de la délégation et du duel... Il recoupe la stricte répartition des tâches entre les deux têtes de l’exécutif. À l’un, la définition de la ligne politique, à l’autre, sa mise en œuvre.

Si l’Élysée est le visage du pouvoir, Matignon est son moteur : le centre du pouvoir administratif qui rayonne dans tout le pays, à travers un vaste réseau de fonctionnaires et de services territoriaux. En choisissant son premier ministre ou en acceptant celui que le suffrage a désigné par temps de cohabitation, en le congédiant ou en acceptant sa démission, le président déplie le pouvoir exécutif dans le temps et le déploie dans l’espace.

Le quinquennat a mis un terme à cette distribution du pouvoir. Dès le premier quinquennat, à compter de mai 2002, Nicolas Sarkozy, qui n’était pourtant que ministre de l’intérieur, imposa la figure du volontarisme, de l’activisme, de l’hyperprésence médiatique à un président, Jacques Chirac, dévalué sur l’air du “roi fainéant”.

À peine élu président, il n’eut de cesse de renforcer la fonction présidentielle, quitte à rabaisser voire humilier son Premier ministre, François Fillon, traité de “collaborateur”, une manière de rééquilibrer les pouvoirs entre Matignon et l’Élysée (Fillon, Ayrault). Mais le rééquilibrage peut s’exercer dans l’autre sens : un hyper-premier ministre face à un hypo-président. C’est ce qui s’est produit avec la nomination de Manuel Valls à Matignon. Cette réforme qui avait pour but d’empêcher la cohabitation a abouti en fait au résultat inverse : elle a instauré de fait une cohabitation permanente entre le président et son premier ministre.

La Ve République n’est pas morte. Mais elle fonctionne si on peut dire à rebours. L’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, en synchronisant tous les mandats ont affaibli la fonction présidentielle. L’exercice du pouvoir présidentiel sous la Ve République apparaît plus problématique que jamais. La désacralisation de la fonction atteint des niveaux inégalés, rendue sensible et obtenue par le passage du protocole à la performance, du secret à la téléprésence, de la rareté à la prolixité de la parole présidentielle, de l’incarnation de la fonction à la surexposition de la personne.

Réduite à l’État de zombie, elle s’est retournée contre les finalités que lui avait assignées ses fondateurs et contre ceux qui à gauche ont voulu la réformer. Loin de protéger le président, elle l’expose au discrédit. Faute de puissance d’agir, la monarchie républicaine n’offre plus guère que le spectacle de la souveraineté perdue. Le pouvoir n’a plus qu’une fonction sécuritaire, préventive et policière : annuler, liquider, effacer les traces de son discrédit. Les gestes, les formes, les rites de l’État-nation ne sont plus les signes de sa puissance ni les figures de son pouvoir, mais les membres fantômes d’un État amputé, privé de souveraineté. Non plus la nation tant célébrée, tout juste une halluci-Nation.

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