Report de soins des demandeurs d’asile: l’exécutif met la santé de tous en danger

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En s’en prenant à la santé des demandeurs d’asile, le gouvernement fait mine d’oublier leurs traumatismes. Et prend des risques en matière de santé publique.

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La mesure la plus régressive du plan du gouvernement « pour reprendre le contrôle de la politique migratoire » présenté par Édouard Philippe mercredi 6 novembre (lire notre article) concerne les demandeurs d’asile, qui ne pourront plus se soigner comme ils devraient avant trois mois de présence en France. Pour mesurer l’indécence de cette décision, en ce jour où le ministre de l’intérieur Christophe Castaner affirme que cette immigration « nous [la] subissons [...] depuis trente ans », il faut d’abord se remémorer qui sont ces « demandeurs d’asile » vus par l’exécutif comme des « fraudeurs » en puissance.

Lors d'une évacuation de campement, à Paris, le 30 mai 2010. © Reuters Lors d'une évacuation de campement, à Paris, le 30 mai 2010. © Reuters

Ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui ont fui la mort, la torture, la répression ou la misère dans leur pays d’origine. Ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui ont été contraints de quitter leur foyer, de se séparer de leur famille, pour sauver leur vie. Ce sont des personnes venues d’Afrique subsaharienne qui ont failli périr en traversant le désert du Sahara, après avoir passé trois jours et trois nuits, au mieux, debout à l’arrière d’un pick-up, entassés à subir les variations extrêmes de température, le sable blessant la peau, le corps toujours à la limite de la déshydratation.

Ces survivants du Sahara ont presque tous été enfermés dans des conditions inhumaines dans des centres de détention en Libye ; malgré l’effroi, ils ont embarqué à bord de rafiots pour franchir la mer Méditerranée ; au cours de ce périple, beaucoup ont vu leurs compagnons de route s’enfoncer dans les eaux.

Ce sont des femmes, de toutes origines, qui ont massivement été violées en chemin. Ce sont des personnes venues d’Afghanistan ou d’Iran qui ont marché pendant plus d’une semaine, parfois pieds nus, dans les monts enneigés entre l’Irak, la Syrie et la Turquie. Ce sont des personnes qui ont, en chemin, évité les bombes des guerres actuelles. Ce sont des hommes et des femmes, venus de plus loin encore, du Pakistan ou du Vietnam, qui ont risqué leur vie dans un camion frigorifié ; ce sont des hommes et des femmes qui sont restés entassés pendant des mois dans un camp dans des îles grecques oubliées.

À la merci des passeurs tout au long de leur voyage, ayant subi les refus des dirigeants européens de mettre en place des voies de passage sûres, ces personnes ont néanmoins réussi à atteindre Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), siège de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), où elles ont déposé une demande d’asile, dans l’espoir que leur histoire personnelle soit entendue. Dans l’espoir qu’elle corresponde aux critères établis, dans l’après Seconde Guerre mondiale, par la Convention de Genève de 1951, à un moment fugace où l’idée de solidarité internationale a eu un sens.

Une fois arrivées à destination, ces personnes n’ont le plus souvent pas trouvé le havre de paix auquel elles aspiraient.

À Paris, beaucoup se retrouvent sans abri, forcées de poser leur tente en bordure du périphérique, et d’y dormir, dans le froid, la peur et l’indifférence, en attentant, comme cela a été le cas jeudi 7 novembre au matin, une « évacuation » de leur campement de fortune, qui les mettra au chaud pour une nuit ou deux, quelques semaines au plus, avant d’être rejetées à la rue.

Comment le dire autrement : ces personnes, malgré leurs ressources inouïes, sont des grands brûlés ; elles souffrent de traumatismes physiques et psychologiques inimaginables.

C’est donc sur le dos de ces personnes que le gouvernement espère récupérer quelque argent. Combien ? Sans doute très peu : pour les quelques « fraudeurs » qu’il s’agit de débusquer, l’exécutif pénalise l’immense majorité des demandeurs d’asile, qui, comme les autorités le savent, font partie des personnes précarisées pour lesquelles le problème majeur n’est pas qu’elles abusent de leurs droits mais qu’elles ne les activent pas suffisamment.

Les droits, sans doute faut-il le rappeler, ne relèvent pas des « bons sentiments », selon l’expression utilisée par Emmanuel Macron lorsqu’il a ouvert, à la mi-septembre, son « moment identitaire », supposément pour contrer l’extrême droite alors qu’il fait la joie de Marine Le Pen. Les droits ne sont ni un don ni une charitable main tendue, mais une nécessité pour s’assurer du fonctionnement le plus harmonieux possible d’une société.

Après avoir laissé le débat vriller sur les femmes portant le voile, après avoir réduit les indemnités des chômeurs, c’est donc aux demandeurs d’asile qu’il est demandé de faire les frais de l’hystérie ambiante. Alors que le débat de fond sur les retraites va bientôt rattraper le gouvernement, avec la perspective de la grève interprofessionnelle du 5 décembre, le gouvernement cherche à gagner du temps en s’en prenant aux plus pauvres.

Il est même pour cela prêt à y mettre le prix. Car, en réalité, une telle opération risque de coûter plus que les quelques euros qu’elle rapportera. Ce risque, le gouvernement le fait porter, sans le dire mais le sachant pertinemment (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la ministre de la santé Agnès Buzyn a élevé la voix contre certaines mesures initialement envisagées), sur la santé de toutes et tous. C’est une évidence : des personnes non soignées à temps mettent en danger la santé des personnes qu’elles côtoient (avec ou sans papiers…) dans leur vie, dans la rue, dans le métro. 

Et, à l’adresse des néolibéraux qui nous gouvernent, une telle mesure revient, au bout du compte, plus cher aux finances publiques : n’ayant pu consulter à temps un médecin généraliste, les personnes se retrouvent à un stade plus avancé de leur maladie à frapper aux portes de services d’urgence déjà surchargés.

Tout le monde y perd : les demandeurs d’asile, le budget, nos droits. Certes, Emmanuel Macron n’est pas le premier à franchir le pas : avant même François Hollande et Nicolas Sarkozy, tous les présidents depuis une quarantaine d’années ont cherché à réduire les droits des étrangers, notamment en matière de santé. Est-ce une raison pour s’y résoudre ? Certains font remarquer que pendant les trois mois de « carence », les soins « urgents et vitaux » seront assurés. Pouvons-nous considérer suffisant de ne pas laisser mourir des patients ?

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