Faute d’hébergement, des migrantes et leurs nouveau-nés n’ont plus que les maternités où s’abriter

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Saturé, le dispositif d’hébergement d’urgence ne parvient même plus, en Île-de-France, à accueillir les mères sans-abri et leurs nouveau-nés, pourtant prioritaires. Dans les semaines qui suivent l’accouchement, de plus en plus d’entre elles se réfugient dans les maternités, dormant par terre.

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À la fin du mois d’août, Gabrielle* a accouché de Joseph à la maternité de la Pitié-Salpêtrière, à Paris XIIIe. Les suites de couches ont été difficiles : une bactérie multi-résistante pour la mère et l’enfant, une embolie pulmonaire pour elle, des problèmes cardiaques pour lui. Mais le plus difficile, l’errance, a débuté le 15 octobre. La maternité ayant mis un terme à leur hospitalisation, Gabrielle et Joseph ont quitté leur chambre, sans solution d’hébergement.

Les journées passées à composer le 115 (le numéro du Samu social) se sont enchaînées, pour décrocher quelques nuits dans un hôtel social, en vain la plupart du temps. Les journées passées à sillonner Paris à pied, sans argent, pour récupérer des couches et du lait dans une association, des vêtements dans une autre, Joseph dans le porte-bébé, contre sa mère au ventre et aux jambes meurtries par des injections quotidiennes d’anticoagulant.

Le jour, leur principal refuge était la station de métro Saint-Marcel, à l’entrée de l’hôpital. La nuit, ils dormaient dans une salle d’attente de la maternité, à même le sol.

© Document Mediapart

Gabrielle a filmé avec son téléphone ces scènes indignes, tant sa situation, celle des autres femmes, de ces bébés, l’ont choquée : « Après mon accouchement, j’étais très malade, sans protection. Me retrouver à dormir sur le sol m’a traumatisée. Je ne m’en remets pas. J’ai peur à tout moment, mon cœur bat très vite. Mon enfant est en danger, je le suis aussi. Qui va protéger l’autre ? »

Depuis le 29 décembre, Gabrielle et Joseph sont à l’abri dans un centre d’hébergement géré par la Croix-Rouge réservé aux familles, récemment ouvert dans le cadre du plan hivernal de l’État, et dans des locaux mis à disposition par la Ville de Paris. Les travailleurs sociaux assurent qu’elle n’en sortira que pour rejoindre un hébergement stable. Sans-papiers, n’ayant pas encore enregistré de demande d’asile, Gabrielle n’ose pas y croire. Elle parvient à se reposer un peu mais tremble pour Joseph, qui a un souffle au cœur et enchaîne les bronchiolites.

En octobre dernier, selon le Samu social, cent femmes avec un bébé de moins d'un mois étaient sans solution d'hébergement en Île-de-France. À la fin décembre, on comptait 220 familles sans solution. En 2019, plus largement, 4 à 6 % seulement des demandes d’hébergement de la part de familles sans-abri ont reçu une réponse positive, alors qu'elles sont prioritaires, a fortiori les jeunes mères et leurs nouveau-nés.

« La situation s’est un peu améliorée ces dernières semaines avec le déclenchement du plan hivernal, explique Christine Laconde, la directrice générale du Samu social. Mais nous restons très inquiets, car les places ouvertes cet hiver sont, au moins en partie, provisoires. Nous sommes confrontés à une saturation totale du dispositif en Île-de-France»

Une nuit, Gabrielle a tapé à la porte d’une église, en vain. Elle a pleuré toute la nuit, transie de froid, son bébé dans les bras. Pendant ces semaines d’errance, l’hôpital a été son seul refuge. L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP, 39 établissements en Île-de-France) confirme qu’elle « assure la mise à l’abri temporaire pour la nuit de ces femmes en situation de précarité dans des conditions qui ne relèvent pas de l’hospitalisation ni de l’hébergement mais qui évite juste un retour à la rue ».

Faute de solution d’hébergement, ses treize maternités sont contraintes de prolonger les hospitalisations après un accouchement pendant des semaines : « Au 24 décembre, 5 femmes enceintes et 24 femmes en suites de couches [étaient] hospitalisées sans raison médicale, ainsi que 5 enfants dont 4 en néonatologie. Dans certains services, ces mères représentent près de 25 % des lits occupés », indique l’AP-HP.

À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), l’hôpital Delafontaine est également confronté à une « explosion du nombre des mamans en errance », explique le chef de la maternité, Stéphane Bounan. A la fin décembre, sur les 80 lits de la maternité, quinze étaient occupés par ces parturientes sans-abri.

« C’est extrêmement frustrant, car nous sommes une maternité de niveau 3 censée répondre aux grossesses pathologiques. Faute de lits, nous sommes contraints d’envoyer dans d’autres maternités des femmes inscrites chez nous. C’est aussi un important manque à gagner financier pour l’hôpital. » Pour le chef de service, il est cependant « hors de question qu’une maman sorte sans solution d’hébergement. Pendant un temps, la direction leur payait quelques nuits d’hôtel ». Ce qui ne résout en rien le problème : « Certaines mères ont refusé de libérer leur chambre, l’hôtelier ne veut plus travailler avec nous. »

Fatima a dormi plusieurs semaines « à l’accueil de l’hôpital Delafontaine, dans le bureau des psychologues, dans la chambre de garde des infirmières, sur des lits de camp prêtés par les infirmières ». Marocaine, elle a rejoint la France par le ferry avec son mari et leurs deux enfants à l’été 2018, profitant de la cohue des allers-retours de l’été, pour des raisons économiques. D’abord hébergés par une « cousine », ils sont en réalité exploités. Fatima tombe enceinte, puis la famille se retrouve à la rue en février 2019, dormant gare du Nord ou dans des halls d’hôpitaux – elle préfère ne pas se remémorer ces moments humiliants.

En avril, Fatima accouche d’une petite fille, Maïssane, à l’hôpital Delafontaine, et reste hospitalisée jusqu’au 15 juin. Alors que son mari est parti travailler dans le sud-est de la France comme ouvrier agricole, ses deux aînés ont été recueillis dans un relais parental. Puis à la mi-juillet, le 115 lui propose, pour la première fois, trois jours d’hôtel. « Pour moi, c’est un moment très important, confie-t-elle. J’ai pu retrouver mes enfants, dormir avec eux. C’était très douloureux d’être séparés. Cette chambre, c’était un château à mes yeux. » La famille a ensuite enchaîné les hôtels sociaux, jusqu’à obtenir un petit appartement de deux pièces dans une résidence sociale à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

« Insoutenable de donner une layette à une femme qui va passer la nuit dehors »

Les situations de ces femmes révoltent les professionnels de santé comme les travailleurs sociaux. Plus d’une centaine, dont 108 médecins et 21 associations, ont signé une tribune en décembre intitulée « Libres et inégaux, naître sans toit en France en 2019 ». Parmi eux : Clélia Gasquet-Blanchard, directrice de Solipam, association fondée en 2006 pour venir en aide aux femmes enceintes et à leurs enfants en situation de grande précarité. « La situation est débordante », explique-t-elle. En 2018, l’équipe de sages-femmes et d’assistantes sociales a reçu 1 373 demandes et n’a pu prendre que 740 femmes en charge. « Nous ne sommes pas assez nombreux pour gérer des mères de plus en plus nombreuses, dans des situations de plus en plus violentes, gravissimes, catastrophiques. »

Le constat est identique pour Chiraz, sage-femme et co-présidente d’Un petit bagage d’amour, une association créée pour fournir des vêtements, du matériel de puériculture à de jeunes mamans en très grande précarité. « C’est insoutenable de donner une layette à une femme qui va passer la nuit dehors, dénonce-t-elle. On se retrouve à gérer des situations qui ne sont pas de notre ressort. On leur trouve des familles d’accueil, on a créé une cagnotte pour financer des nuits d’hôtel… »

Médecin généraliste au Comité pour la santé des exilés (Comede), Marie Petruzzi emploie le même terme : « Insoutenable. » « C’est de la non-assistance à personne en danger, de populations très souvent victimes de persécution dans leur pays. » En 2018, le Comede a pris en charge près de 7 000 patients, dont 37 % de femmes, 11 % de mineurs. Les femmes sont bien sûr les plus meurtries : 42 % de celles suivies au centre de santé du Comede sont atteintes d’une maladie grave, 60 % ont subi des violences, 9 % ont été torturées, 14 % des grossesses suivies sont issues d’un viol, 55 % des mères ne reçoivent aucun soutien du père de l’enfant.

Se retrouver dans la plus grande précarité, avec un nouveau-né dans les bras, n’est que le dernier des traumatismes de Gabrielle. Camerounaise, francophone, elle rapporte avoir épousé un anglophone originaire du nord-ouest du pays, une région aux velléités d’indépendance violemment réprimées, en proie à la guerre civile. Elle suit d’abord son mari dans son village d’origine, mais leur boutique est incendiée : « J’ai été enfermée pendant plusieurs jours, torturée et violée. J’ai pu m’enfuir, seule. Je n’ai jamais eu de nouvelles de mon mari. » Au bout de plusieurs mois d’angoisse, elle récupère ses trois enfants, eux aussi victimes de graves violences. Mais en novembre 2018, elle doit les quitter à nouveau, s’exiler seule après avoir été de nouveau frappée et menacée de mort, même à Douala, la capitale économique où elle se croyait en sécurité. Avec l’aide de proches, elle rejoint dès lors la Turquie en avion, puis l’Europe via l’île de Chios en Grèce, et la France par la route.

Pendant ces semaines de voyage, elle tombe enceinte d’un Franco-Camerounais qui lui a proposé son aide, et dont elle n’a depuis que peu de nouvelles. Arrivée gare du Nord en janvier, elle dort trois jours sur les banquettes de la gare. Une compatriote qui prétend l’aider l’héberge et la nourrit pendant plusieurs mois, contre le ménage, la garde des enfants, un travail harassant, non rémunéré, de l’esclavage domestique. Cette femme l’effraie aussi, en lui prédisant un retour au Cameroun si la police l’arrête. C’est alors qu’elles accouche en catastrophe à la Pitié-Salpêtrière. Puis viennent les complications, les nuits par terre, la faim, l’immense fatigue, l’angoisse permanente pour ses enfants restés au Cameroun. Joseph a cinq mois et Gabrielle n’a pas encore déposé sa demande d’asile : en lui réservant le pire des accueils, l’État ne l’a pas aidée à faire valoir ses droits.

Questionné sur le manque de places dans les centres d’hébergement d’urgence, le ministère de la ville et du logement précise que l’État finance, en France, « 146 000 places pour des sans-domicile » (parc encore renforcé l’hiver), soit 14 000 places supplémentaires depuis 2017. « S’agissant des femmes enceintes de plusieurs mois ou sortantes de maternité [migrantes ou non – ndlr], c’est un phénomène en hausse », reconnaît le ministère, qui veut rappeler que « leur prise en charge relève des conseils départementaux au titre de l’aide sociale à l’enfance », comme l’a tranché le Conseil d’État en 2018. « En pratique, loin des débats jurisprudentiels, l’État assume ses responsabilités en accordant une priorité absolue aux familles en situation de détresse, quelle que soit leur situation administrative. » Au 31 décembre, en Île-de-France, près de la moitié des 3 800 places hivernales ouvertes étaient réservées à ces publics, sur « consigne » du ministre.

Seulement, à l’évidence, les places manquent encore, notamment parce que les sorties du parc d’hébergement d’urgence sont rares, en raison de la crise de l’accès au logement, de la saturation du dispositif d’accueil spécifique des demandeurs d’asile (nombre d’entre eux n’obtiennent pas la place à laquelle ils ont droit en Cada pendant l’examen de leur dossier), de la lenteur des procédures à l’Ofpra (qui leur accorde ou non le statut de réfugié), des files d’attente en préfecture pour les demandes de titres de séjour. « Il n’y a pas une explosion des demandes mais une accumulation, la file d’attente ne cesse de croître », explique la directrice générale du Samu social, Christine Lalonde.

À Paris, pour créer des places, il manque surtout des bâtiments. Le ministère met ainsi en avant le fait d’avoir lancé un « appel à la solidarité » en octobre, non seulement auprès des institutions publiques susceptibles de mettre à disposition des sites inoccupés, mais aussi « pour la première fois aux acteurs privés ». Un lieu appartenant à la foncière immobilière Gecina a ainsi ouvert à la fin 2019 dans le XIVe arrondissement de Paris, soit 150 places réservées aux « publics familles et femmes sortantes de maternité », souligne l’entourage de Julien de Normandie. En juin dernier, l’AP-HP a ouvert, sur le site de l’ancien hôpital de La Rochefoucauld, un centre d’environ 170 places pour les femmes, notamment les sortantes de maternité sans solution. Quant à la Ville de Paris, elle affirme ne pas rester les bras ballants : « [Un lieu] dans le IIIarrondissement sera particulièrement consacré aux femmes sortant de maternité », annonçait l’adjointe à la maire de Paris chargée de la lutte contre l’exclusion, début décembre, dans Le Monde. En attendant, des mères désespèrent.

Avec un enfant né sur le sol français, toutes escomptent un titre de séjour. Immigrée économique, Fatima pense qu’il viendra surtout avec le travail de son mari et la scolarisation de ses enfants. Mais elles vont rester longtemps « dans les méandres de la régularisation », explique Christine Laconde, la directrice du Samu social. « C’est un temps dur, long, perdu, harassant, qui coûte très cher à l’État. » Gabrielle s’interroge : « Peut-être qu’il valait mieux que je reste au Cameroun et que j’y meure. On n’en parlerait plus. »

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