Près de 900 mineurs isolés sont pris au piège à Calais

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Le nombre de mineurs vivant sans parents dans la boue du plus grand bidonville de France a doublé en quelques mois. L’État a prévu d’ouvrir un centre, composé de conteneurs, pour 72 d’entre eux, alors qu’ils sont près de 900 à vivoter à Calais. Malgré les engagements des autorités françaises et britanniques, les procédures légales de réunification familiale restent difficiles à mettre en œuvre.

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En février 2016, évoquant le sort des mineurs étrangers isolés, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve avait promis d’être « intransigeant » et « ferme » pour faciliter le passage de celles et ceux ayant de la famille en Grande-Bretagne. Ils étaient à l’époque 326 recensés dans la boue de la « jungle » (lire notre article). Près de sept mois plus tard, ils sont 861 à Calais, selon l’association France terre d’asile (FTDA), parmi lesquels 627 (676 selon le décompte de L’Auberge des migrants) livrés à eux-mêmes dans le bidonville où résident actuellement entre 7 000 et 10 000 migrants. Les 72 places du centre pour mineurs qui doit ouvrir ses portes d’ici la fin du mois de septembre apparaissent d’ores et déjà largement insuffisantes par rapport aux besoins.

Dans la « jungle » de Calais, le 25 février 2016. © Reuters Dans la « jungle » de Calais, le 25 février 2016. © Reuters
Les estimations de FTDA, mandatée par l’État pour évaluer la présence d’enfants et de jeunes adultes dans un camp marqué par l’extrême précarité, la débrouille et la violence, résultent de maraudes réalisées avec des interprètes parlant arabe, pachto, farsi, dari et anglais. La plupart des mineurs repérés, regroupés par communauté d’origine, viennent du Soudan, d’Afghanistan, d’Érythrée et d’Éthiopie. Certains ont pu échapper aux tentes battues par les vents de la lande : 202 sont autorisés à dormir dans les conteneurs du centre d’accueil provisoire (CAP), qui n’est pourtant pas habilité à les accueillir et ne prévoit d’ailleurs aucune activité spécifique ; 32 sont hébergés non loin de là, dans le centre Jules-Ferry, initialement dédié à l’accueil des femmes.

Les autorités françaises manquant à leurs obligations de mise à l'abri, les associations prennent tant bien que mal le relais. « Ces jeunes sont désorientés », observe Grégoire Bonhomme, responsable du centre d’accueil dédié aux mineurs que Médecins sans frontières (MSF) a ouvert début juillet dans la « jungle ». Du lundi au vendredi, une équipe de six personnes, composée d’un coordinateur, d’un juriste, de traducteurs, d’un éducateur spécialisé et d’un psychologue, accueille chaque après-midi entre 50 et 100 jeunes par jour, à côté du Baloo’s Youth Centre, où des repas chauds sont servis et des cours de langue proposés. Ils ont entre 14 et 18 ans ; le plus jeune a une dizaine d’années. « Ils viennent facilement nous voir, mais il n’est pas toujours aisé d’aller plus loin, note-t-il. Ils sont tout à la fois dynamiques – arriver seul jusqu’ici suppose de la détermination – et fatigués – parce qu’ils sont en route depuis plusieurs mois et que beaucoup ont perdu leurs repères. »

Malgré la difficulté du passage, beaucoup n’entendent pas renoncer à leur rêve anglais. « Ceux qui ont été mandatés par leur famille pour venir en éclaireur se sentent une responsabilité à l’égard de leurs proches restés au pays. La pression est d’autant plus forte qu’ils ont une dette à rembourser », observe Clémentine Bret, référente sur la question des mineurs isolés étrangers à Médecins du monde (MDM).

Entre le Sahara, la Libye et la Méditerranée, d’un côté, les montagnes enneigées entre l’Iran et la Turquie, de l’autre, ils ont vécu des drames à répétition. Selon les informations recueillies par les trois auteurs de l’enquête de l’Unicef publiée le 16 juin (Olivier Peyroux, Alexandre Le Clève et Évangeline Masson-Diez), les jeunes rencontrés dans les campements du nord de la France ont payé entre 2 700 et 10 000 euros pour arriver en France ; certains ont été victimes de demande de rançon le long du trajet ; d’autres ont dû travailler dans des conditions d’esclavage ; d’autres encore ont connu des périodes de détention (lire le rapport du Human Rights Watch rendu public le 8 septembre). « Des récits d’abandon de mineurs marchant trop lentement dans les montagnes nous ont été rapportés », précise le rapport.

En raison du niveau élevé de surveillance policière à Calais, les tarifs pour parcourir les derniers kilomètres n’ont jamais été aussi prohibitifs : entre 5 000 et 7 000 euros pour traverser la Manche. En attendant de réunir la somme, ils survivent dans la « jungle » – pendant cinq mois en moyenne – dans des conditions contraires à la Convention relative aux droits de l’enfant dénoncées de toutes parts dans l’Hexagone, du Conseil d’État au Défenseur des droits en passant par la Commission nationale consultative des droits de l’homme.

S’ils acceptaient de rester en France, certains d’entre eux pourraient pourtant bénéficier d’une mesure de protection au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE) et être accueillis dans une structure adaptée jusqu’à leurs 18 ans. Mais l’idée de perdre du temps dans des procédures administratives qui les éloigneraient de leur objectif les rebute. Aussi beaucoup préfèrent vivoter dans la « jungle », à proximité des lieux de passage et des réseaux, pour maximiser leurs chances. « Ils nous disent en substance : “Ne m’aidez pas, je m’en charge” », souligne Clémentine Bret, qui ajoute que leur stratégie n’est pas forcément infondée. Car si, théoriquement, ils devraient facilement trouver une place d’hébergement dans le cas où ils choisiraient de poser leurs bagages en France, la réalité est tout autre : leur minorité étant fréquemment contestée par les autorités françaises, ils se retrouvent dans un entre-deux administratif le temps que les démarches aboutissent : pendant cette période, qui peut durer plusieurs mois, ils n’ont accès ni aux dispositifs des mineurs ni à ceux des adultes.

La « jungle », donc, s’impose à eux. Là, ils vivent au milieu d’adultes pas toujours bienveillants en rendant toutes sortes de « services » – petits trafics, surveillance des aires de stationnement, ouverture des camions. Conduite entre janvier et avril 2016, l’enquête de l’Unicef, qui s’appuie sur 61 entretiens, individuels et collectifs, relate les épreuves auxquelles ils sont quotidiennement confrontés. Pour rembourser le « droit d’entrée » fixé par les contrebandiers, ils sont contraints d’assumer des tâches fastidieuses au profit d’adultes, comme aller chercher l’eau, faire la queue à la douche ou le ménage à leur place, revendre au noir au marché de nuit ce qu’ils ont récupéré lors des distributions associatives ; ils se plaignent du froid et de la fatigue ; s’angoissent de devoir chaque soir réessayer de passer ; s’inquiètent de se retrouver au milieu de rixes entre les communautés. « Beaucoup ne savent plus à qui faire confiance, observe Grégoire Bonhomme. Ils sont perdus dans leur projet migratoire. Certains ont besoin d’aide psychologique, d’autres s’automutilent. »

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