La réforme du lycée de Xavier Darcos menace l’enseignement de l'économie

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La colère des profs de sciences économiques et sociales enfle. Ils étaient 1.500 à manifester, le 3 décembre, dans les rues de Paris, contre le projet de réforme de la seconde. Alors que le ministre de l'éducation nationale, Xavier Darcos, doit rendre ses derniers arbitrages d'ici au 15 décembre, la liste des inquiétudes pesant sur les «SES» ne cesse de s'allonger. La discipline pourrait voir ses effectifs s'effondrer. Elle pourrait même disparaître, au profit d'un apprentissage plus lisse de l'économie de marché, conformément aux vœux du patronat français... Enquête.
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Au moment où la crise des «subprime» rappelle l'importance des savoirs économiques au quotidien, le gouvernement prépare une réforme qui pourrait

Les profs de SES dans la rue © Mediapart

 

Que craignent les «SES» ? D'être «

Les inquiétudes des profs remontent au 21 octobre. Ce jour-là, Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale, présente à la presse les grandes lignes de son projet de réforme de la seconde. Trois grandes nouveautés, censées permettre à l'élève de mieux «personnaliser» son parcours : moins d'heures de cours (30 par semaine, contre 32 ou 35 actuellement), des semestres comme à la fac, plutôt que des trimestres, et la transformation des anciennes «options» en «modules» plus flexibles (voir la liste, sous l'onglet «Prolonger»).

 

Chaque lycéen choisira deux de ces modules à la rentrée, et pourra, si la matière ne le convainc pas au bout des six premiers mois, bifurquer en cours d'année. Par exemple, commencer par le latin, avant de préférer la gestion. Objectifs officiels : corriger les erreurs d'orientation et rapprocher le lycée de l'université.

Silence quasi général rue de Grenelle

 

Les SES dans tout cela ? Elles deviendraient un «module» parmi d'autres, et seraient donc mécaniquement placées «en concurrence» avec pas moins de 16 autres matières... «Actuellement, les SES sont une option, grâce à laquelle nous touchons 43% des élèves de seconde. Nous sommes concurrents d'un nombre restreint de matières, type LV3 ou technologie...», explique Sylvain David, à la tête de l'Association des professeurs de SES (Apses), qui représente un millier d'enseignants. Elément aggravant du projet ministériel : certains des modules, dits d'approfondissement, permettront de compléter des enseignements du tronc commun, comme le français ou les maths. On peut donc penser que les lycéens, et surtout leurs parents, préféreront miser sur ces cours a priori plus «rentables».

 

Que veulent les profs ? Tout simplement que les sciences économiques deviennent, dès la seconde, un enseignement obligatoire. Dans une déclaration commune, faite en clôture des Journées de l'économie, à Lyon le 22 novembre, ils demandent «au ministère de l'éducation nationale d'engager une négociation sur la place de l'enseignement des SES afin que tous les élèves suivent cet enseignement en classe de seconde». Fait extrêmement rare, preuve de l'ampleur du malaise : l'«Appel de Lyon» a été signé par des sociologues (Stéphane Beaud) et des économistes (Thomas Picketty), des associations du secondaire (l'Apses) comme de l'université (Association française de sociologie).

 

Mais le ministère de l'éducation n'a semble-t-il pas le temps de discuter. Depuis la fin octobre, le silence est quasi général. Pour faire avaler la pilule, les experts de la rue de Grenelle se bornent à constater que le module de SES, dans le nouveau lycée, durera trois heures par semaine, soit une demi-heure de plus que l'actuelle option. Vrai, répondent les profs, mais les très efficaces Travaux dirigés (TD), en demi-groupe, chaque quinzaine, disparaissent de l'emploi du temps à partir de 2009...

 

«Toutes les autres questions sont prématurées pour le moment», s'excuse-t-on au ministère. Le refrain est toujours le même, il faut attendre le 15 décembre, date à laquelle les détails de la réforme auront été arrêtés. Le ministre a d'ailleurs joué la montre, mercredi 3 décembre, sur le plateau de Public Sénat : «Je suis convaincu, depuis le début, que le citoyen moderne doit maîtriser des données d'économie. Toute la question, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas encore plus d'heures qu'avant en classe de seconde. (...) Il n'y en a pas pour très longtemps. D'ici le 15 décembre, j'aurai annoncé la totalité de la réforme.»

Retour aux fondamentaux

 

Résumé de cette situation propice à tous les fantasmes, par Alain Beitone, prof de SES au lycée Thiers, à Marseille : «Les informations qui filtrent un jour sont contredites le lendemain, et tout le monde se livre à une partie de poker menteur, jusqu'au 15 décembre...» Le même Beitone avance une solution de compromis, qui a toutefois peu de chance d'être adoptée en l'état : que les heures encore très floues d'«accompagnement personnalisé» (3 heures par semaine) soient assurées par des professeurs de SES, qui renoueraient ici avec l'esprit des TD.

 

Dans ce contexte fébrile, le projet de réforme passe d'autant plus mal que le ministère agit dans la précipitation. «La célérité inquiétante de Xavier Darcos n'est pas faite pour éclairer les choses», relève le sociologue Christian Laval dans son blog sur Mediapart. Les nouveaux programmes de seconde seront élaborés en à peine plus de deux mois... «Il est inacceptable qu'une réforme d'une telle ampleur, qui va engager l'Education nationale pour plusieurs décennies, soit conduite en si peu de temps», déplore l'Apses dans son Appel pour la défense des SES.

 

A cela s'ajoute la difficulté de débattre des contours de la seconde, sans y voir clair sur la suite : pas un mot, pour l'instant, sur les orientations des futures première et terminale, pour les rentrées 2010 et 2011. Bref, les profs de lycée naviguent à vue, pris dans un épais brouillard.

 

Et si le débat sur l'architecture de la future seconde n'était pas le bon ? Et si le ministère profitait de cette réforme des structures pour passer en force dans un dossier autrement plus délicat, celui du contenu des cours de «SES» ? Là encore, les choses se sont accélérées en 2008. Février : mise en place d'une commission d'audit des manuels et des programmes de SES, présidée par Roger Guesnerie, professeur au Collège de France. Une attention toute particulière, souhaitait le ministre à l'époque, sera apportée «à la manière dont est abordée l'étude du marché et de l'entreprise». Autour de lui, des profs d'université et de classes prépa, mais aussi des «personnalités», dont un grand patron, Michel Pébereau (ex-patron de BNP Paribas), au titre de membre du Haut conseil de l'éducation (lire la liste des 14 membres, ici). Cinq mois plus tard, en juillet : un rapport d'une trentaine de pages livre un verdict en demi-teinte, qui, très vite, déclenche une vive polémique.

 

Que dit le rapport (à télécharger en cliquant sur l'image) ? Deux choses, contradictoires en apparence : la filière SES est précieuse en l'état (et ses bacheliers réussissent plutôt bien après le bac), mais il faut la repenser de fond en comble, pour l'éloigner définitivement «du risque d'un statut de filière intermédiaire pour élèves moyens». Programmes encyclopédiques, évaluation trop arbitraire, volonté de l'exhaustivité à tout prix : le texte propose de désengorger les manuels et revenir à un «socle de fondamentaux». Du back to basics, donc, afin de repenser l'articulation entre expériences et théories (ces dernières étant considérées comme «des boîtes à outils plutôt que des visions constituées», page 21).

Vers une lecture idéologique du rapport Guesnerie ?

 

Des paragraphes du rapport ont dressé le poil de beaucoup de profs. A commencer par cette distinction, toujours délicate à manier, entre macroéconomie, jugée trop ardue pour des optionnaires de seconde, et microéconomie, plus facile d'accès.

 

[Rapport Guesnerie, page 7]

 

Plus loin, on regrette que «le concept de comportement rationnel [soit] également absent [de l'apprentissage de seconde]» (page 13, point 6). Quant à la sociologie enseignée en SES, rien ne va plus. «Vision trop déterministe du social», pas assez de place pour la sociologie des organisations, etc. En somme, trop de Pierre Bourdieu, pas assez de Raymond Boudon et de Michel Crozier.

 

[Rapport Guesnerie, page 15]

 

Certains se sont appuyés sur ces passages pour dérouler une lecture idéologique du rapport. Avec le retour de la microéconomie et de l'acteur «rationnel» aux premiers plans, c'est l'enseignement, en priorité, des auteurs néo-classiques, grands défenseurs du marché vertueux, qui prévaut. «Le rapport Guesnerie a cédé au lobby du Medef !» s'alarme George Ortusi, responsable du groupe SES au Snes. En gros, le texte participerait de l'offensive lancée par l'Institut de l'entreprise, relais officiel du Medef, présidé depuis 2005 par Michel Pébereau, et dont les SES seraient la bête noire. A cette discipline, jugée trop à gauche (trop «keynésienne»), il suffirait de substituer des enseignements moins critiques de la mondialisation et de l'économie de marché, mais aussi plus concrets, agrémentés de notions de comptabilité et de gestion. Très révélatrice de cet état de pensée, une chronique d'Yves de Kerdrel, par ailleurs membre du Codice, dans Le Figaro du 25 novembre, réduisait les professeurs de SES à une «clique d'altermondialistes», aux effets forcément néfastes...

 

[Manifestation à Paris, 3 décembre 2008 © Mediapart]

 

L'Institut de l'entreprise n'est pas inconnu des profs de SES, loin de là. Il s'était déjà fait remarquer, dans la foulée du rapport Guesnerie, pour avoir envoyé au Codice, le Conseil pour la diffusion de la culture économique créé par Thierry Breton en 2006, une ébauche de programme d'économie pour la seconde (à lire ici). Dans l'ensemble, son plan est très fidèle à l'un des manuels les plus respectés au monde, mais aussi les plus orthodoxes, Principes de l'économie, de Gregory Mankiw, prof à l'université de Harvard...

 

Faux procès ? Jérôme Gautié, professeur d'économie à Paris-1, et rapporteur de la commission, défend le texte : «Michel Pébereau était le seul représentant des entreprises au sein de la commission. Je comprends que le paragraphe sur la difficulté de la macroéconomie en seconde puisse prêter à une lecture idéologique. Mais ce n'est pas du tout celle voulue par la commission. Il faut se garder d'associer trop brutalement la microéconomie avec les classiques, et la macroéconomie avec Keynes...» Que pense, au passage, Roger Guesnerie de la réforme en cours du lycée ? Joint par Mediapart, l'économiste et professeur au Collège de France, qui s'est entretenu vendredi 28 novembre avec Xavier Darcos, a choisi de ne pas se prononcer publiquement sur cette épineuse question, afin de mieux faire avancer ses propres propositions.

 

A l'Apses, on redoute surtout que l'ambiguïté de certains passages fasse courir le risque d'une instrumentalisation du texte, notamment par une myriade d'associations proches du patronat, dont l'Institut de l'entreprise. En tout cas, Sylvain David, à la tête de l'Apses et membre de la commission Guesnerie, confirme l'existence de profonds désaccords, lors des séances de travail : «La question est de savoir ce que l'on attend d'un élève de seconde.»


Le risque du dépeçage des SES

 

En fait, c'est bien l'existence même des SES comme discipline qui semble à présent menacée. L'Institut de l'entreprise, comme le rapport Guesnerie, poursuivent le même objectif, estime le sociologue Christian Laval : «Mettre au pas une discipline trop peu inscrite dans le grand consensus libéral, du fait de son origine impure à l'époque de la modernisation gaulliste [en 1967], à un moment où le pouvoir politique ne faisait pas de l'intervention de l'Etat, de la macroéconomie et de la question du ‘partage des bénéfices' des questions complètement taboues.»

 

[Affiche réalisée par l'Apses, 2008]

 

Prenant appui sur certaines critiques du rapport (l'aspect ici trop descriptif, là trop critique des SES), Xavier Darcos pourrait en profiter pour proposer un enseignement de l'économie plus «scientifique» et resserré sur une batterie de «fondamentaux». Bref, un apprentissage moins ouvert aux débats d'actualité et au décryptage du réel. «Il faut pourtant partir du débat», réplique Pascal Combemale, professeur au lycée Henri-IV à Paris. «C'est à partir du réel qu'il devient possible de confirmer, ou d'invalider, certaines théories. Le fait qu'il y ait plusieurs interprétations d'une même politique économique est une évidence. Il ne peut pas en être autrement en démocratie. Les profs de SES ne sont pas des idéologues positivistes...»

 

La sortie du ministère de l'éducation, mardi 2 décembre, n'a pas arrangé les choses. Des proches de Xavier Darcos ont confirmé que le ministre réfléchissait à l'intégration de l'économie (mais surtout pas des SES) dans le tronc commun de la seconde. Ce qui renforce un peu plus l'hypothèse d'un dépeçage imminent des sciences économiques et sociales. Et l'Apses voit d'un très mauvais œil que le module SES, en seconde, cohabite avec celui des «sciences de la gestion», au sein d'un même bloc, baptisé «sciences de la société» (lire la répartition des modules, sous l'onglet "Prolonger"). Cela ouvrirait la voie, pour la réforme à venir de la première et de la terminale, à un regroupement de l'économie et de la gestion dans une même filière...

 

Dissocier l'économie de la sociologie, et des sciences politiques ? «Une mauvaise idée», tranche Alain Beitone, professeur à Marseille, à l'initiative d'une pétitition en défense du rapport Guesnerie. Sur ce point précis, le rapport se garde de trancher. L'économiste Daniel Cohen, membre de la commission, estime par exemple qu'il faudrait renforcer les liens entre l'économie et l'histoire. Pour Jérôme Gautié, à Paris-1, «il faut penser à des synergies entre les matières, mais ces échanges peuvent se faire à partir d'enseignements séparés». A l'Institut de l'entreprise, on se frotte les mains. Pour la grande majorité des profs de SES, il n'est pourtant pas question de revenir sur ce mélange entre sciences sociales, qui fait la richesse et la spécificité de la discipline depuis son invention en 1967.

 

Ce n'est pas la première fois que l'enseignement de l'économie fait l'objet d'âpres débats. En juin 2000, un mouvement s'était constitué, à l'université, pour réformer les cours à la faculté. Gilles Raveaud, professeur à Paris-8, fut l'un des piliers de cette mobilisation. Il observe à présent, non sans ironie, le grand chamboulement en cours du lycée : «C'est exactement l'inverse de ce que l'on avait voulu faire. Notre mouvement, lancé par des étudiants passés par la filière ES, puis par des hypokhâgnes et khâgnes B/L [avec des sciences sociales], souhaitait que la fac ressemble beaucoup plus aux SES. Or on s'apprête à faire de la filière ES une simple préparation à l'entrée en fac d'économie...» La boucle semble donc en passe d'être bouclée. Mais dans le mauvais sens.

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Joint à plusieurs reprises, Mark Sherringham, conseiller de Xavier Darcos et responsable des affaires pédagogiques, n'a pas répondu à nos sollicitations. L'Institut de l'entreprise, contacté, n'a pas souhaité être cité.

Les affiches et slogans qui illustrent l'article ont été réalisés par l'Apses.