Argent du FN: les hommes de la filière russe

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Derrière le prêt du FN, la First Czech Russian Bank et Roman Popov

  • Roman Popov, banquier russe : l'homme qui a débloqué 9 millions

Pour se renflouer, le Front national a choisi un établissement des plus confidentiels, mais qui n'est pas sans lien avec l’État russe. Fondée en 1996 sur l’initiative du gouvernement tchèque, la First Czech Russian Bank (FCRB) devait à l'origine soutenir les échanges commerciaux entre les deux pays, avec pour actionnaires la Banque postale d'investissement tchèque (IPB) et la banque moscovite Vozrojdenie (Renaissance). Jusqu’à ce qu’en décembre 2002, le géant russe Stroytransgaz (STG), leader dans la construction de gazoducs et dont le principal client est Gazprom, décide d’en faire sa « banque de poche ». STG rachète d’abord 50 % puis 94,5 % du capital de la FCRB, injectant 100 millions de dollars. Naguère 195e banque russe, la FRCB se hisse alors à la 43e place, et ses actifs gonflent à vue d’œil, passant de 1,7 milliard de roubles à 11,4 milliards, comme le racontait Vedomosti en 2003. 

Roman Popov, aujourd'hui propriétaire à 100 % de la FCRB Roman Popov, aujourd'hui propriétaire à 100 % de la FCRB

C’est à ce moment que Roman Popov entre en scène, parachuté à la tête de l’établissement. Il n’a que 30 ans. Diplômé de l’institut moscovite d’économie Plekhanov, il a occupé de 1992 à 2002 le poste de vice-directeur financier de Stroytransgaz (STG). Peu charismatique et très discret, il sera désormais la vitrine de la FCRB.

Au milieu des années 2000, la banque cherche à s’implanter en Europe, en Tchéquie, en Slovaquie, mais aussi en Italie, afin aussi de soutenir les projets de Stroytransgaz dans ces pays. À deux reprises, la Banque centrale tchèque refuse de lui accorder une licence bancaire, estimant que la structure du capital n’est pas suffisamment transparente, comme l’a écrit en 2010 le journal tchèque Prajskyi Telegraph. L’affaire est traitée à un haut niveau, puisque Vladimir Poutine plaide alors en faveur de la banque lors d’une rencontre avec ses homologues tchèques.

La First Czech Russian Bank soulève des interrogations au sein des organes de sécurité tchèques qui estiment qu’elle « pourrait avoir des liens avec les services secrets russes, ou avec des éléments du crime organisé », lit-on dans un blog de la Jamestown Foundation.

En 2008, la situation se débloque et la filiale de la FCRB, la banque pour la coopération internationale, rebaptisée ensuite European-Russian Bank (ERB) obtient un feu vert. C’est la première fois depuis la disparition de l’URSS qu’un établissement bancaire russe peut opérer en République tchèque. Cette licence est valable dans tous les pays de l’Union européenne.

Quelques mois auparavant, en février 2007, le capital de la FCRB avait été remanié de fond en comble. Stroytransgaz (STG) se retire alors officiellement de l’établissement et Roman Popov acquiert à titre privé 74,45 % des parts – alors que Viktor Lorents, le directeur de STG, en rachète 25,55 % tout en continuant à travailler au sein de l’entreprise de construction.

Aujourd'hui, Popov apparaît comme seul maître à bord, propriétaire de 100 % du capital de la banque qui est retombée au 147e rang des établissements russes selon un classement réalisé en novembre. En 2012, le Wall Street Journal a cité la FCRB comme la seule banque russe – une « petite et obscure institution financière » – à avoir encore ouvertement des liens avec l'Iran, pays sous sanctions européennes et américaines. Ces liens avec la République islamique sont assumés. En mars 2012, Roman Popov a été élu à la tête du Conseil des affaires russo-iranien. Il multipliait alors les rencontres et les échanges avec différents représentants du business iranien, prônant la nécessité pour la Russie d'occuper les niches laissées par les Occidentaux. Il a depuis quitté ses fonctions à la tête du Conseil. 

Dans un autre registre, la banque finance des projets immobiliers. Roman Popov assistait, en juin 2013, à l’inauguration d’un centre commercial « Plaza City » à Adler, dans le sud de la Russie, aux côtés du propriétaire des lieux, un certain Ruben Tatoulian alias "Robson" (voir la vidéo). Cet homme d'affaires est considéré comme le maire de l’ombre de Sotchi, proche des milieux du crime, selon plusieurs articles parus dans la presse russe

La FCRB donne aussi dans le sponsoring. En 2011, elle a été parmi les organisateurs des festivités du 50e anniversaire du vol spatial de Youri Gagarine, célébrées en présence de Dmitri Medvedev alors président de la Russie. Elle finance aussi une revue culturelle de luxe branchéeThe Prime Russia Magazine, dont la directrice est la femme de Popov, Anna Popova, née Baboussenko.  

  • Viatcheslav Baboussenko, l'ancien apparatchik du KGB passé à la tête de la banque prêteuse

Viatcheslav Baboussenko, ancien du KGB et gendre de Roman Popov. Ici en 2011 au bal d'hiver de Moscou. Viatcheslav Baboussenko, ancien du KGB et gendre de Roman Popov. Ici en 2011 au bal d'hiver de Moscou.
Ces liens de famille ne sont pas anodins, puisque Mme Popova est la fille d’un certain Viatcheslav Baboussenko, ancien responsable du KGB, qui est l'une des figures clés de la First Czech Russian Bank (FCRB).

Alexandre Baboussenko affiche un parfait parcours de KGbiste. Né en 1957, il a été formé par la haute école du KGB Dzerjinski. Au moment du putsch raté contre Boris Eltsine en 1991, il appartient à la direction du KGB-Russie, chef du département des relations avec le gouvernement, comme en témoigne le livre Dans les coulisses du putsch : les tchékistes russes contre la destruction des organes du KGB en 1991. Il apparaît alors sur plusieurs photos d’époque. 

M. Baboussenko a passé plus de 20 ans au sein de Stroytransgaz (STG). De 1996 à 2001, il est numéro deux du département de la sécurité, puis devient l’un des premiers vice-directeurs de la société.

Viatcheslav Baboussenko (le 3ème en partant de la droite) et ses collègues du KGB-Russie en 1991. © dr Viatcheslav Baboussenko (le 3ème en partant de la droite) et ses collègues du KGB-Russie en 1991. © dr
Il pourrait raconter l’histoire des liens tortueux entre Stroytransgaz, le pouvoir russe et la FCRB. Créée en 1990, Stroytransgaz a dès le départ été une poule aux œufs d’or qui vit alors à 80 % des commandes de Gazprom. À l’époque, parmi les actionnaires de la société, on trouve les deux fils du Premier ministre Viktor Tchernomyrdine et la fille du tout-puissant président de Gazprom, Rem Viakhiriev. Avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les cartes sont redistribuées. Un intime de Poutine, Guennadi Timtchenko, qui est aujourd’hui touché de plein fouet par les sanctions américaines (lire notre article), jette en 2007 son dévolu sur Stroytransgaz, dont il contrôlera bientôt 80 % du capital.  

En avril 2008, le directoire de la STG est démissionné en bloc, dont Baboussenko, qui rejoint alors la tête du conseil de surveillance de la First Czech Russian Bank. Aujourd’hui le nom de Baboussenko n’apparaît plus sur le site de la banque, mais il y a conservé un numéro de téléphone et un bureau. Mediapart a laissé un message à sa secrétaire, resté sans réponse à ce jour. Plus séduisant que son gendre, Alexandre Baboussenko aime les mondanités. En 2011, il participait ainsi au traditionnel bal d’hiver de Moscou organisé dans un palace, en qualité de premier vice-président de la FCBR. 

  • Yuri Kudimov, ancien espion : le banquier qui aurait renfloué le micro-parti de Jean-Marie Le Pen

Yuri Kudimov Yuri Kudimov

Ce serait l’homme derrière le « prêt » accordé au micro-parti de Jean-Marie Le Pen, en avril. Yuri Kudimov détientrait la société chypriote Vernonsia Holdings Limited qui a versé les deux millions d’euros à Cotelec, via un compte suisse ouvert à la banque Julius Baer. Une information dont M. Kudimov continue à contester la véracité.

Kudimov n’est pas sans lien avec le pouvoir russe : il était, jusqu’en octobre dernier, le directeur de la banque VEB Capital, une filiale à 100 % de la Vnechekonombank, bras financier du Kremlin. Cette banque est détenue à 100 % par le gouvernement russe. Le président du conseil de surveillance est Dmitri Medvedev, et avant lui Vladimir Poutine. Elle fait partie des banques visées par les sanctions de l'UE.

Ancien officier du KGB opérant sous couverture, il a été démasqué comme espion en 1985 et expulsé de Londres, comme l'ont raconté le Guardian et le New York Times. Il se présentait comme correspondant de la Komsomolskaya Pravda.

Yuri Kudimov poursuit aujourd’hui ses activités de banquier, mais de manière plus souterraine. Comme l’a révélé le journal russe Kommersant en février, il est désormais à la tête d’un étrange fonds d’investissement enregistré à Moscou en août 2013 : Pangeo Capital. Cette structure, dotée d’un milliard de dollars, a été créée en tandem avec Igor Makarov. Ce dernier est un homme d’affaires bien connu en Russie. Dans les années 1990, sa société Itera, première compagnie gazière indépendante, exportait le gaz turkmène et avait des liens étroits avec les dirigeants de Gazprom.

En 2013, Itera a été revendue à Rosneft pour environ 4 milliards de dollars. C’est une partie de cette fortune que se propose d’investir Yuri Kudimov en Russie, dans les télécoms, l’immobilier et la finance. Curiosité : dans la base de données SPARK que Mediapart a pu consulter, Yuri Kudimov apparaît comme le directeur général de Pangeo Capital, alors que le seul actionnaire est Reyl Private Office Sarl à Genève, qui fait partie du groupe Reyl, la banque où le compte de l’ancien ministre Jérôme Cahuzac a été découvert ! Interrogé par Kommersant, Yuri Kudimov a précisé que Reyl fournissait « des services de conseils en gestion en Russie », y compris pour les projets d’investissement de Pangeo Capital (voir le document)

  • Wallerand de Saint-Just, trésorier du FN : celui qui a signé

Wallerand de Saint-Just. © Capture d'écran du figaro.fr Wallerand de Saint-Just. © Capture d'écran du figaro.fr
S'il n'a pas été aux avant-postes de la négociation, le trésorier du Front national s'est rendu en Russie en septembre. Fin octobre, il affirmait à Mediapart attendre encore les réponses des banques étrangères sollicitées. En réalité, il avait lui-même signé le prêt… un mois plus tôt.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Mise à jour:

Cet article a été actualisé lundi 8 décembre à 22h30, avec les lettres de refus de cinq banques françaises, rendues publiques par Marine Le Pen.

Cet article a été actualisé une seconde fois jeudi 11 décembre. Nous avions relevé que la demande du FN au Crédit Agricole, du 9 juillet 2013, était postérieure au refus de la banque, daté du 4 juillet. Le FN avait en réalité envoyé une première lettre au siège du Crédit Agricole, datée du 27 juin 2013, mais que Le Figaro et BFMTV n'avaient pas publié (puisqu'ils n'ont pas publié la totalité des lettres du FN aux banques).