Bataille de juristes au procès Barbarin

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse (We Report)

Les parties civiles ont livré leurs plaidoiries au troisième jour d’audience du procès Barbarin pour non-dénonciation d’agressions sexuelles dans l’affaire Preynat. La procureure de la République ne requiert pas de condamnation pour tous les cités à comparaître.

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Ils ont encore une « lueur d’espoir ». Ce mercredi matin, devant le tribunal correctionnel de Lyon, les victimes du père Preynat arrivent au compte-gouttes. Ils espèrent que le parquet reste neutre. Que la procureure s’en remette au tribunal, sans demander la relaxe du cardinal Barbarin. Il faut dire que la puissance de leurs témoignages, les sanglots étouffés et la description des souffrances ont laissé l’assistance K.-O. la veille.

Sur près de 70 victimes d’abus sexuels commis par le père Bernard Preynat chez les scouts de Sainte-Foy-Lès-Lyon, ils sont neuf à s’être constitués partie civile face au cardinal Barbarin et cinq autres prévenus, poursuivis pour non-dénonciation d’agressions sexuelles et non-assistance à personne en péril.

Leurs espoirs sont vite douchés par la procureure Charlotte Trabut. La magistrate s’en tient aux arguments du classement sans suite prononcé par le parquet, le 1er août 2016. « Je ne requerrai pas de condamnation contre quiconque aujourd’hui parce qu’une partie des faits sont prescrits et pour ceux qui ne sont pas prescrits, les infractions ne sont pas constituées », annonce-t-elle.

Faute d’éléments nouveaux dans la procédure, le ministère public ne change pas sa vision de l’affaire. La procureure semble marcher sur des œufs dans ce procès hors norme, où tant de souffrances ont été exposées par les victimes du père Preynat. En bafouillant, elle tient à rappeler qu’elle partage « une grande partie des analyses des parties civiles sur le plan sociétal » et qu’elle « ne s’oppose ni aux uns pas plus qu’elle ne soutient mordicus les autres ».

Comme en 2016, le parquet considère que pour les faits postérieurs à 2013, l’infraction de non-dénonciation n’est pas constituée, faute d’éléments intentionnels démontrant la volonté ou la conscience d’entraver la justice. Quant aux faits antérieurs à 2013, ils sont prescrits selon la procureure.

Le cardinal Philippe Barbarin, au troisième jour du procès au tribunal correctionnel de Lyon, le 9 janvier 2019. © Alberto Campi Le cardinal Philippe Barbarin, au troisième jour du procès au tribunal correctionnel de Lyon, le 9 janvier 2019. © Alberto Campi

Sur la non-assistance à personne en péril, dont seuls sont accusés le cardinal Barbarin et Régine Maire, ancienne bénévole du diocèse à l’écoute des victimes, le ministère public ne change pas d’un pouce sa position. À ses yeux, ce délit n’est pas constitué, le péril n’étant pas imminent, ni constant. L’enquête préliminaire n’a pas démontré d’existence de faits d’agressions sexuelles commises par Bernard Preynat depuis 1991.

Un réquisitoire trop peu détaillé pour les parties civiles. « Sur un sujet qui présente autant d’enjeux au niveau sociétal et juridique, le ministère public aurait pu prendre la peine de requérir vraiment, de nous dire quelle était sa position », regrette Me Boudot du côté des parties civiles. L’avocat souligne que le parquet semble néanmoins reconnaître l’existence d’une infraction en ce qui concerne les faits prescrits. « C’est une énorme avancée. »

Plus tôt dans la journée, pendant près de sept heures, les avocats des parties se sont acharnés à démontrer que l’infraction de non-dénonciation était constituée. Me Boudot reprend la lettre envoyée par le cardinal en décembre 2014 au Vatican pour réclamer des instructions au sujet du père Preynat. « Si on prend la peine de contacter Rome, c’est qu’on connaît le détail des faits », s’étonne-t-il. Et de poursuivre, évoquant l’entretien entre l’archevêque lyonnais et le prêtre organisé en 2010 : « Cardinal Barbarin, je dis que vous êtes un menteur quand vous dites que vous avez appris en 2014 l’étendue des faits. »

Tassé dans son fauteuil, le cardinal accuse le coup. Les charges se poursuivent, avec une argumentation très détaillée.  La réponse du Vatican en janvier 2015 semble l’enfoncer plus encore. Mgr Luis Francisco Ladaria, le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, conseille à l’archevêque de Lyon de prendre toutes « les mesures disciplinaires adéquates tout en évitant le scandale public » au sujet du père Preynat. La preuve de l’intention de dissimuler l’affaire est criante pour Me Boudot. « On dit qu’ils ont voulu entraver l’action de la justice, quand on écrit qu’il faut éviter le scandale public », martèle-t-il.

À 12 h 15, c’est au tour de Me Haziza, l’avocate de Pierre-Emmanuel Germain-Thill, autre victime de Bernard Preynat. Méthodiquement, pour chaque prévenu, l’avocate lyonnaise enfonce le clou et détaille les éléments constitutifs de la non-dénonciation. L’effet d’accumulation des charges est accablant pour les six prévenus. Rien que pour Mgr Barbarin, différents documents de l’enquête attestent qu’il a été régulièrement informé de faits imputables à Bernard Preynat depuis son arrivée en 2002, dont un échange détaillé avec Alexandre Hezez-Dussot en 2014, la victime à l’origine des révélations de ce scandale. Ces preuves provenant des auditions ou de perquisitions ont été détaillées lors des interrogatoires des prévenus mardi. Pourtant, le cardinal n’a pas dénoncé à la justice. Pire, « le cardinal va donner une promotion à ce prêtre qu’il sait pédophile », poursuit-elle.

Enfin, pour prouver le délit de non-assistance à personne en danger, les parties civiles se sont attachées à démontrer l’existence d’un péril constant, imminent et continu. Elles ne comprennent pas que le diocèse ait pris le risque de laisser le prêtre au contact d’enfants jusqu’en 2015, alors que ses pulsions étaient connues depuis la fin des années 1970. MHovasse, avocate des parties civiles, lit l’expertise psychiatrique du curé : « Bernard Preynat est un pervers chez qui prédomine une dimension narcissique, qui, notamment en raison des dénonciations faites sans réponses institutionnelles ni judiciaires, aurait été maintenu dans un fantasme de toute-puissance et d’impunité. »

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