Bataille de juristes au procès Barbarin

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse (We Report)
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« Mais cardinal, [la justice] vous ne l’avez pas entravée, vous l’avez niée ! »

À côté de ces arguments techniques, Me Nadia Debbache pointe également « un système de faillite » touchant toutes les institutions, y compris la justice. Et d’égrener des chiffres, émanant d’un rapport de 2015 de l’association Mémoire traumatique et victimologie, fondée par la psychiatre Muriel Salmona, et de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) en 2016  : 81 % des violences sexuelles sont commises sur des mineurs, 83 % des personnes interrogées déclarent n’avoir jamais été protégées, ni par la police ni par leurs proches, 4 % de viols sur mineurs seulement font l’objet de plaintes en justice, quand 70 % d’entre elles sont classées sans suite.

L’avocate des parties civiles insiste ensuite sur « les dysfonctionnements d’une institution », celles de l’Église catholique. Malgré les scandales en France et à l’international, ceux de Boston, les affaires irlandaises ou encore allemandes. Malgré la première condamnation d’un prélat français, Mgr Pican, évêque de Bayeux-Lisieux, pour non-dénonciation en 2001, et la publication d’une brochure de l’Église catholique française pour lutter contre la pédophilie en 2002, appelant à signaler tout fait d’abus sexuels sur mineurs de moins de 15 ans.

« On est dans une tradition du silence au sein de l’Église », déplore Me Debbache. « On a mis en place un certain nombre de choses mais toutes ces règles ne sont pas appliquées. Pour une raison simple, les mentalités n’ont pas changé. C’est ce que décrit Hans Zollner, qui fait partie de la commission pontificale de lutte contre les abus sexuels sur mineurs », explique Nadia Debbache. « Il parle d’esprit forteresse. »

De son côté, Me Emmanuelle Haziza attaque directement le cœur de cette forteresse, derrière les murs du Vatican. Après avoir reçu le témoignage d’Alexandre Hezez, le cardinal Barbarin a en effet demandé conseil à Rome, plutôt que de dénoncer les faits à la justice. « Quel est le pouvoir d’ingérence de Rome dans notre juridiction, dans notre État de droit, dans notre pays, dans notre république ? », s’indigne l’avocate. « La justice des hommes n’est pas la justice de Dieu », lâche Me Haziza, évoquant le choc culturel et la confusion qui règnent entre ces deux mondes.

Offensive, debout, les mains dans le dos, l’avocate s’adresse alors au cardinal Barbarin. « Vous saviez que l’obligation de dénonciation était une obligation légale », rappelle MHaziza. « Monsieur Barbarin nous a dit “je n’ai pas l’impression d’avoir entravé la justice” », soupire Emmanuelle Haziza, avant de marquer quelques secondes de pause. « Mais cardinal, vous ne l’avez pas entravée, vous l’avez niée ! », s’emporte-t-elle.

Prenant la parole à sa suite, Me Loizzo plaide sur le terrain de l’émotion. Celui de la souffrance des victimes. De leurs traumatismes, de leurs blessures. « La plaie ouverte, c’est Bernard Preynat », ose l’avocate, avant de s’adresser aux prévenus. « Mais la gangrène, c’est vous, et ceux qui ne l’ont pas dénoncé », lâche brutalement l’avocate.

Elle évoque ensuite l’histoire de son client, Didier. L’homme, partie civile, se disant victime d’abus sexuels du père Bernard Preynat, n’avait pas eu le courage de venir les deux premiers jours de procès. Sa chaise était restée vide. « Didier est finalement venu ce matin », révèle Me Loizzo. « Parmi ses barrières, il y avait le fait que sa compagne, avec qui il était depuis onze ans, ne savait pas. Elle le sait seulement depuis quelques heures », poursuit l’avocate. Les visages se ferment. Les larmes montent. L’homme sur la neuvième chaise craque, un mouchoir à la main. « Hier matin, il m’a envoyé un message pour me dire, vous savez, je ne le fais pas pour moi mais pour tous les autres enfants en contact avec le père Preynat toutes ces années », ajoute Me Loizzo.

En fin de journée, deux premiers avocats de la défense ont livré leurs plaidoiries. MXavier Vahramian, avocat de Régine Maire, et Me Chabert, avocat de Pierre Durieux, l’ancien directeur de cabinet du cardinal Barbarin. Tous deux ont commencé leur prise de parole en regrettant la forte médiatisation du procès, un argument répété à plusieurs reprises depuis lundi. « Ce procès est un procès spectacle », a lancé MVahramian, dénonçant une « instrumentalisation de votre justice », en s’adressant au tribunal. « Vous allez devoir vous extraire de ces témoignages bouleversants mais qui concernent en réalité le dossier Preynat, et vous affranchir de ce qui aura été une campagne de presse d’une violence quasi inédite », a-t-il lancé. « On veut faire le procès de l’Église. Mais on a voulu faire jouer à Pierre Durieux un rôle qu’il n’a pas, il n’a jamais représenté l’Église », a estimé pour sa part Me Chabert en prenant la défense de l’ancien directeur de cabinet de Philippe Barbarin.

Sur le fond, les deux avocats ont appelé à « une interprétation stricte du droit », comme l’a demandé Alexis Chabert en préambule. « La loi doit s’appliquer ici, de manière individuelle et non de manière collective », a-t-il mis en garde. « On nous dit : collectivement les responsables de l’Église ont instauré une loi du silence. Cela peut être choquant, mais ça ne suffit pas à établir une responsabilité personnelle », a défendu l’avocat de Pierre Durieux, pour qui la loi ne prévoit aucune obligation de dénonciation lorsque la victime est majeure, comme cela était le cas quand Alexandre Hezez-Dussot a pris contact avec le diocèse de Lyon en 2014, en adressant un mail à Pierre Durieux. « Il n’a jamais commis quoi que ce soit si ce n’est recevoir un mail », estime son avocat.

Une vision partagée par Me Xavier Vahramian, évoquant même « la lecture totalitaire » de la loi sur la non-dénonciation par les parties civiles. Selon lui, en poussant le raisonnement, une telle interprétation rendrait même les victimes elles-mêmes coupables de non-dénonciation du père Preynat au regard des autres enfants agressés par le prêtre lyonnais. « C’était un quartier entier qui était au courant au final », a insisté Me Vahramian, pointant notamment les parents des enfants. « Dans ces conditions, accuser Mme Maire d’avoir participé à une conspiration du silence est infamant. »

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Xavier Vahramian a également plaidé que la loi avait été pensée comme un outil de protection des enfants « en train de subir des violences », dans l’incapacité de porter plainte, la dénonciation des faits permettant de mettre un terme aux agressions. Le texte, a-t-il estimé, « n’est pas fait pour des personnes qui viennent rapporter des faits vingt ou trente ans après ». L’avocat a par ailleurs avancé qu’Alexandre Hezez-Dussot, lors de sa rencontre avec Régine Maire en 2014, « était dans une démarche de foi » et n’était « pas venu pour que Régine Maire porte plainte à sa place », d’autant que la victime, âgée de 40 ans à l’époque, lui avait elle-même précisé que les faits le concernant étaient prescrits.

Sur la question de la non-assistance à personne en péril, dont est accusée uniquement Régine Maire et non Pierre Durieux, Xavier Vahramian a enfin insisté sur l’absence de péril imminent. « Nul ne s’est manifesté depuis 1991 pour se plaindre des agressions sexuelles du père Preynat », a-t-il rappelé, rejoignant sur ce point la position du parquet.

Du fait de l’intensité et de la longueur des débats, un quatrième et dernier jour d’audience a été programmé ce jeudi. Cinq autres avocats de la défense doivent livrer leurs plaidoiries. Avec un temps fort : la prise de parole des avocats du cardinal Barbarin.

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