Guéant le barbare

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« Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc déclaré le ministre Claude Guéant, évoquant des civilisations « supérieures » à d’autres. Un député lui a répondu que c’était « une injure faite à l’homme », sur le fumier de laquelle avaient poussé ces « idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration ». Ce député, Serge Letchimy, a sauvé notre honneur. Parti pris.

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« Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc déclaré en 2012 un ministre de la République, évoquant des civilisations « plus avancées » que d’autres ou « supérieures » à d’autres (lire ici notre article), puis précisant que « ce qui est en cause, c’est la religion musulmane » (voir ici la vidéo et là un article qui en rend compte). Un député de la Nation lui a répondu que c’était « une injure faite à l’homme », sur le fumier de laquelle avaient poussé ces « idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration ». Face à l’ignominie proférée par ce ministre, Claude Guéant, ce député, Serge Letchimy, a sauvé notre honneur. Démonstration dans ce parti pris.

Serge Letchimy, le 7 février. © (Reuters) Serge Letchimy, le 7 février. © (Reuters)
Il est des temps de déchéance nationale où l’on en vient à avoir honte non seulement des dirigeants de son pays, mais aussi de cette presse qui accompagne leur bassesse. C’est ainsi qu’au lendemain de l’intervention à l’Assemblée nationale du député (apparenté PS) de la Martinique et président de son conseil régional, on lit, mercredi 8 février, dans Le Figaro (en manchette de Une) et dans Libération (en page 12, dans le corps de l’article) le même mot : « dérapage ». « Le dérapage du député Letchimy efface celui de Guéant », écrit le quotidien classé à gauche, tandis que le brûlot de la droite titre : « Le dérapage d’un député PS enflamme la campagne ».

L’incendiaire, ce serait donc l’héritier politique d’Aimé Césaire, leader du Parti progressiste martiniquais. Et son « dérapage », qui effacerait la monstruosité énoncée par Claude Guéant, elle-même réduite à un simple écart de langage, devrait être mis sur le compte de « circonstances atténuantes » (Libération toujours), liées, pour reprendre les termes de Pierre Moscovici, directeur de la campagne socialiste à la présidentielle, à « sa sensibilité, celle d’un homme qui appartient aux Antilles ». Assigné à son origine, voire à la couleur de peau qui en témoigne, Serge Letchimy est ainsi renvoyé au registre passionnel de l’émotion.

C’est tout le contraire : le premier élu de la Martinique, président de son exécutif régional, a tenu un discours de raison, aussi argumenté que nécessaire, aussi justifié que pertinent. Aucun des deux articles de presse précités ne cite précisément la question au premier ministre de Serge Letchimy, se contentant d’en extraire les mots « nazisme » et « camp de concentration » comme s’il s’agissait de cris, d’injures ou d’insultes lancés dans l’hémicycle parlementaire. Il faut donc commencer par lire le raisonnement développé par le député martiniquais, et c’est alors que l’on comprend qu’il n’a fait qu’énoncer les principes qui ont fondé les valeurs démocratiques européennes aux lendemains de la barbarie nazie et du génocide juif.

En interpellant François Fillon, mardi 7 février, Serge Letchimy s’adresse en réalité à Nicolas Sarkozy qui avait qualifié, la veille, de « bon sens » la défense d’une hiérarchie des civilisations par le ministre de l’intérieur, son homme de confiance, devant les extrémistes de droite de l’UNI. Il n’est pas indifférent de souligner que le gouvernement a quitté la séance quand l’orateur en vint à évoquer ce « jeu dangereux et démagogique » qui consiste à vouloir « récupérer sur les terres du FN » cette « France obscure qui cultive la nostalgie » de la colonisation. Il n’est pas indifférent non plus que cet affront du pouvoir exécutif au pouvoir parlementaire n’ait pas de précédent connu depuis… 1898, c’est-à-dire depuis l’affaire Dreyfus, scène inaugurale de l’émergence de l’extrême droite moderne.

« Non, M. Guéant, ce n'est pas “du bon sens”, commence le député, c'est simplement une injure qui est faite à l'homme. C'est une négation de la richesse des aventures humaines. C'est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l'apanage des ténèbres ou de l'auguste éclat. Aucun peuple n'a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l'intelligence. Montaigne disait “chaque homme porte la forme entière d'une humaine condition”. J'y souscris. Mais vous, M. Guéant, vous privilégiez l'ombre. Vous nous ramenez, jour après jour, à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l'esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? »

Serge Letchimy fut ensuite privé de parole par le président de l’Assemblée nationale quand il se mit à évoquer cette « autre France, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore, une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme… » (lire ici notre article). Or il n’avait fait qu’illustrer lui-même ce qu’a défendu cette France-là, celle qui s’est finalement, et tardivement, accomplie dans l’affirmation politique qui fonde notre République : l’égalité des humanités, quelles que soient leurs origines, leurs races, leurs croyances, leurs cultures, leurs civilisations.

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Cet article est le deuxième d'une série d'analyses sur la situation politique française dans la perspective de l'élection présidentielle de 2012 et dans le contexte de la crise historique européenne. Intitulée « Où va la France ? », elle se déclinera en plusieurs épisodes jusqu'aux lendemains de l'élection présidentielle. La clôture de la liste définitive des candidats sera officiellement annoncée le 19 mars, quelques jours après le dépôt de leurs parrainages par les candidats, fixé au vendredi 16 mars, soit précisément le jour anniversaire de Mediapart qui aura alors quatre ans. La campagne officielle s'ouvre le 9 avril, le premier tour ayant lieu le dimanche 22 avril et le second le dimanche 6 mai.

Cet article d’actualité est aussi, par son propos, un hommage, un an après sa disparition le 3 février 2011, au poète Edouard Glissant qui nous enseigna le souci de la relation. « Je devine peut-être qu’il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être le monopole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’Histoire. » C’est ce qu’il annonçait dès son premier livre, Soleil de la conscience, au tout début des années 1950, et c’est à ce programme que nous entendons rester fidèle.

Les lecteurs de Mediapart le savent : Edouard Glissant était, pour moi, bien plus qu’un ami, un membre considérable d’une grande famille. Nul hasard donc si, au terme de la pérégrination intellectuelle à laquelle j’invite ici le lecteur, il rencontrera un autre auteur qui m’est proche, la socio-anthropologue Nicole Lapierre, par ailleurs ma compagne – je le précise par souci de transparence.

Depuis la mise en ligne de cet article, des pétitions de soutien à Serge Letchimy circulent sur Internet dans la suite de l'appel lancé par l'écrivain Patrick Chamoiseau, Serge Letchimy: aucune excuse, aucune sanction, soutien total, que l'on peut lire ici sur Mediapart. Dans le Club de Mediapart, on peut aussi lire d'autres textes de soutien au député de la Martinique, notamment là celui de l'universitaire Jean-Luc Bonniol.