Pourquoi Toulouse est l’un des bastions des gilets jaunes

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Après douze semaines de mobilisation, Toulouse s’est affirmée comme l’une des places fortes des gilets jaunes. La colère populaire, profonde, qui s’y exprime chaque samedi, débarque de toute la région et prospère sur un terreau frondeur historique et des rituels mouvementistes bien rodés. Elle s’alimente aussi du constat amer de la déconnexion des élus et de la brutale répression policière.

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Toulouse (Haute-Garonne), de notre correspondant.– Finalement, la 13e édition de la traditionnelle fête de la Violette qui devait se tenir samedi 2 et dimanche 3 février sur la place du Capitole a été annulée. En échange, samedi vers 15 heures, la place emblématique s'est couverte de gilets jaunes. Une demi-heure plus tard, à l'embouchure de la rue du Taur, les policiers de la BAC procédaient à deux interpellations et à un grenadage de lacrymos. Dispersion, recomposition, départ en « manif sauvage » dans les rues du centre-ville, affrontements avec la police, etc.

Depuis le 1er décembre et l'acte III, c'est devenu un nouveau rituel militant très codifié, dans une ville qui n'en manquait pourtant pas. Le rendez-vous de départ est généralement fixé autour de 13 h 30/14 heures. S'ensuivent deux heures de déambulation sur un parcours non déclaré, aux cris de « Emmanuel Macron, Oh tête de con, on vient te chercher chez toi ! » et de « Tou-louse, Tou-louse, Sou-lève-toi ! ». Festival de pancartes poétiques (« Macron, tu fais faner les fleurs ») ou très graveleuses (le même Macron sodomisé par un menhir porté par un « gaulois réfractaire »), mots d'ordre inusables (« Anti, anti, anticapitalistes ! ») ou de circonstances (« La police déteste tout le monde ! »), tags aux petits oignons (« ils éborgnent ceux qui ouvrent les yeux »).

À 16 h 30, les premières grenades lacrymogènes sont tirées et l'hélicoptère de la gendarmerie fait son apparition dans le ciel. À la nuit tombée, alors que les rangs se sont dégarnis, des groupes s'affrontent enfin aux policiers et /ou finissent tant bien que mal de manifester.

Les 19 et 26 janvier, pour les actes X et XI, Toulouse a réuni chaque fois plus de 10 000 manifestants, devenant la capitale du mouvement en nombre de personnes mobilisées. Samedi 2 février, malgré la pluie, ils étaient encore plus de 5 000 dans les rues. Le lendemain, la préfecture a fait état de « 8 blessés légers dont 4 membres des forces de l'ordre » et de 20 interpellations. Les samedis toulousains sont même devenus une source d'inspiration pour la scène locale comme en atteste ce clip du rappeur D1ST1. 

Comment et pourquoi Toulouse est devenue une place forte du soulèvement qui agite le pays depuis deux mois et demi ? Une partie de la réponse était dans le cortège qui s'est élancé mardi 5 février à 14 heures, répondant à l'appel à la grève de Sud et de la CGT : autour de 10 000 personnes ont défilé sur les boulevards intérieurs, sans heurts. Derrière les trois banderoles de tête proclamant « Uni-e-s pour le même combat, dans l'action pour gagner – Augmentation SMIC, salaires, retraites, minima, ISF, services publics », « La jeunesse s'enflamme pour la grève générale » et « Profs sans postes, élèves sans filières », des salariés, des retraités, des lycéens, des travailleurs sociaux, des personnels de l'université… Sous les drapeaux rouges de la CGT, beaucoup arboraient des gilets jaunes. Un cortège de tête s'est ensuite mis en place spontanément, précédant la banderole.

À Toulouse, cette fameuse « convergence des luttes » autour du mouvement démarré le 17 novembre a commencé à prendre forme le 1er décembre. Depuis, quasiment chaque samedi, la manifestation des gilets jaunes et le cortège syndical de la CGT se rencontrent puis se mêlent aux alentours de 15 heures.

Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR

Si les tensions politiques et les soupçons de récupération ne sont pas tous évacués, la cohabitation un peu méfiante des débuts s'est muée au fil des semaines en un lien de plus en plus tissé. Qui, de fait, commence à ressembler à une convergence politique en construction, impliquant d'autres acteurs que les seuls syndicalistes et gilets jaunes estampillés tels.

Depuis décembre, on peut ainsi croiser dans les manifestations des figures de LFI, des militants du NPA, de LO et du PCF. Mais aussi les maoïstes de Voie prolétarienne et de nombreux représentants de la mouvance anarchiste et autonome, historiquement bien implantée à Toulouse. Les gilets jaunes ont aussi manifesté à plusieurs reprises aux côtés de militants du climat, notamment lors de l'acte IV du 8 décembre. Le terreau où s'opèrent ces rencontres est, il est vrai, profond.

Toulouse est traditionnellement frondeuse et la gauche y est solidement implantée depuis la IIIe République. La région qui commémore en ce moment les 80 ans de la retirada de janvier 1939 (l'exode des républicains espagnols après la prise du pouvoir par Franco), a vu s'installer de nombreuses familles espagnoles socialistes, communistes et anarchistes dont l'empreinte dans le paysage politique local est réelle et pas que symbolique.

Plus récemment, le succès de la liste Motivés portée aux élections municipales de 2001 par des militants du mouvement des quartiers et de l'immigration (Zebda, Tactikollectif) ou la dureté de la révolte des banlieues en novembre 2005 ont rappelé le caractère rebelle d'une ville où il n'y a pas que les mémés qui aiment la castagne...

Clairement, cette histoire, est opérante dans la séquence actuelle. À cette effervescence politique penchant nettement à gauche que l'on retrouve dans les assemblés générales du dimanche, la cinquième du genre s'est tenue dimanche 3 février, s'ajoute un cosmopolitisme territorial. Il n'est pas rare, le samedi soir, lorsque la nuit est tombée et que la fatigue se fait sentir dans la fumée des lacrymos, de voir des petits groupes chercher leur chemin.

Ils sont venus d'Ariège, du Gers, de l'Aveyron. Ou du Tarn, comme Sabrina, Caroline, Murielle, quadragénaires pas riches mais « pas au Smic », rencontrées samedi lors de l'acte XII. « On vient ici pour faire gonfler la foule, résume la première. Pour l'impact. On a l'impression que si on reste sur nos petites villes, ça n'existe pas, la presse locale parle très peu de nos actions. » Alors que certains de leurs amis sont « en formation RIC à Carcassonne », elles sont venues avec une quarantaine d'autres personnes en covoiturage de Castres. Un peu plus loin, Éric, « petit patron dans le bâtiment » de 46 ans est venu, lui, de Brive en Corrèze avec 50 autres.

Même objectif assumé : « faire le nombre ». Car si de nombreuses petites villes (comme Lavelanet en Ariège) ont conservé des points fixes de rassemblement, beaucoup de ronds-points occupés en novembre-décembre ont été évacués et ne sont plus investis que sporadiquement. Dans ce contexte un peu modifié, le rendez-vous toulousain du samedi agit dans la région un peu comme un autre espace, plus temporaire, de lutte et de socialisation collective. Et répond à la nécessité politique et médiatique d'être nombreux et visible.

Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR
Cette présence, réelle chaque semaine, de manifestants venus des départements voisins explique en partie l'importance des manifs toulousaines. Mais elle rappelle aussi l'origine « périphérique » du mouvement des gilets jaunes : pôle d'attraction régional, Toulouse est au centre d'une région rurale et le cœur d'une métropole qui a beaucoup vu se développer son aire périurbaine ces dernières décennies. Des villes et villages situés à quelque 10 et 30 km où la voiture est indispensable.

« Quatre actifs sur dix résident à plus d’une demi-heure de leur lieu de travail aux heures creuses » dans la région toulousaine, révèle ainsi une note de l'Insee parue en janvier dernier. Rencontré le 17 novembre à Villefranche-de-Lauragais, un gilet jaune, smicard épuisé, vivant dans ces zones, nous avait présenté la taxe carburant comme la « goutte d'essence qui a tout fait exploser ». Par ailleurs, la ville même de Toulouse, souligne la même note, est un espace où demeurent de fortes inégalités sociales : « L’équilibre social est fragilisé par de fortes inégalités de revenus, avec la présence de populations vulnérables, comme les familles monoparentales, potentiellement exposées à une certaine précarité financière. C’est le cas en particulier dans les quartiers de la politique de la ville, qui constituent de vraies poches de pauvreté au sein de ces espaces [les métropoles de Toulouse et Montpellier – ndlr] très urbanisés. »

Sans que leur présence soit massive, des habitants des quartiers populaires et des cités sont aussi dans les manifs du samedi. Depuis janvier, des militants du Comité Vérité et Justice 31, bien présents dans le mouvement, diffusent un tract appelant à des « alliances » entre gilets jaunes et habitants des quartiers populaires face à « la violence de la police ».

La défiance est profonde

Ces manifs non déclarées délaissent les traditionnels parcours syndicaux et leur préfèrent, comme à Paris, une certaine proximité avec les lieux de pouvoirs, symbolisés ici par la place du Capitole où se trouve l'Hôtel de Ville. Au cours de ce débarquement hebdomadaire dans l'hypercentre, les devantures d'agences bancaires et d'autres établissements liés à la finance (compagnies d'assurances) sont régulièrement prises pour cibles. Du mobilier urbain (Abribus notamment) et plus rarement, quelques boutiques, sont aussi visés. Une casse très ciblée qui, depuis décembre, provoque des communiqués outragés du maire au soutien des « petits commerces » du centre-ville. Ces derniers ont lancé un site, Toulouse Solidaire, décliné sur les réseaux sociaux, sur lequel il est possible de signer une lettre à destination du préfet et de participer à une cagnotte de soutien.

Le ton y est résolument dramatique : « Depuis deux mois Toulouse est le théâtre d'affrontements urbains d'une violence jamais vue […]. Le centre-ville a été déserté, les usagers, les commerces en plus de la casse, subissent la terreur […]. Les commerces sont au bord du gouffre, les dépôts de bilan vont se multiplier. » Ils demandent « le retour immédiat de l'ordre public, la mise en place immédiate d'aides individualisées et l'exonération immédiate des charges ». Le 27 janvier, Jean-Luc Moudenc, les comparant aux « foulards rouges », saluait dans un tweet « l’initiative de Toulousains qui aiment notre belle ville et crient leur ras-le-bol des violences et des manifestations des #giletsjaunes le samedi ». Trois jours plus tard, le conseil départemental de la Haute-Garonne et les deux chambres de commerce et des métiers annonçaient la mise en place d'un dispositif d'aide exceptionnelle de 300 000 euros pour les commerçants.

À Toulouse, « gilets jaunes » et membres du cortège CGT-FSU-Solidaires, samedi 1er décembre. © ER À Toulouse, « gilets jaunes » et membres du cortège CGT-FSU-Solidaires, samedi 1er décembre. © ER

Cette focalisation des pouvoirs locaux sur la « violence » et la « casse » auxquelles ils réduisent le mouvement aggrave le fossé entre élus, gilets jaunes et manifestants. La rencontre prévue entre le maire et quelques-uns d'entre eux le 26 janvier ne s'est ainsi pas tenue : l'édile Jean-Luc Moudenc, LR mais très macronien, qui entendait leur proposer des salles pour débattre « pacifiquement », a refusé que la rencontre soit filmée comme le souhaitaient ses interlocuteurs.

La défiance est profonde. Samedi 2, l'autre acte XII dont le parcours avait été déclaré et négocié avec le préfet par trois « historiques » du mouvement a fait un four retentissant : à peine une petite cinquantaine de manifestants s'y sont retrouvés quand plus de 5 000 autres honoraient le rendez-vous « sauvage » et désormais traditionnel du centre-ville.

« Il y a des gens qui se sont inventés gilets jaunes, ils ne sont jamais à l'initiative et viennent foutre le bordel », tonnait Raymond Stocco, l'un des organisateurs de la manif « légaliste », joint au téléphone la veille. Ce retraité, pilier en novembre-décembre de l'occupation d'un rond-point stratégique de la zone où se trouve le dépôt pétrolier de la ville, nous avait assuré vendredi : « On va tenter le coup : une manif déclarée pour apaiser le cœur de Toulouse. Mais ce sera un one-shot : si ça ne marche pas, il n'y aura pas de tentatives supplémentaires. » Mais les gilets jaunes toulousains veulent continuer à secouer le confort ouaté du centre-ville. Le « one shot » a fait pschitt.

Il est vrai que la révélation, dans les jours précédents, du passage au RN de l'un des deux autres organisateurs avait jeté un froid. C'est le cas depuis le début à Toulouse : Benjamin Cauchy qui avait émergé dans les premières semaines comme l'une des figures du mouvement à l'échelle régionale a dû se rabattre sur les plateaux télés parisiens (notamment ceux de BFM qui en a fait l'un de ses représentants récurrents du mouvement) lorsque ses proximités avec Debout la France et l'extrême droite ont été mises en lumière.

Et si l'extrême droite n'est pas totalement absente – une croix gammée furtivement taguée sur le Capitole lors de l'acte IX, une banderole mentionnant les migrants et quelques « quenelles » ont été vues depuis le début –, ses acteurs sont clairement minoritaires, repérés et sous surveillance. Là encore, le terreau antifasciste est ancien – c'est à Toulouse qu'en 1984 était né le SCALP (« Société contre les amis de Le Pen » puis « Section carrément anti Le Pen ») –, et il perdure : samedi 2, lors de l'acte XII, le journaliste Vincent Lapierre, proche de la sphère Soral/Dieudonné et apprécié par de nombreux gilets jaunes, s'est fait sèchement dégager du cortège par des militants antifas.

Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR Samedi 2 février à Toulouse, lors de l'acte XII des gilets jaunes. © MR

En cohérence avec la politique du gouvernement, la brutalité de la réponse policière et judiciaire est à la hauteur de la mobilisation toulousaine. Au lendemain de l'acte XI du 26 janvier, le collectif automédia étudiant (Camé, à qui l'on doit le terme de « moudenquerie » pour qualifier les coups de sang du maire de Toulouse sur les réseaux sociaux) recensait 441 interpellations, 291 gardes à vue, 115 déferrements, 196 mois de prison avec sursis et 121 mois de prison ferme.

Face à la virulence des opérations de « maintien de l'ordre », l'observatoire toulousain des pratiques policières (OPP), auquel nous avions consacré un article, a tenu une conférence de presse le 29 janvier, sans attendre la remise de son rapport fin mars. « À partir de 16 h 30, les manifestations sont cassées, a résumé Marie Toustou de la LDH, et ceux qui ne veulent pas partir sont traités comme des délinquants. On n'entend jamais, ou très rarement, les sommations, on est gazés sans rien comprendre. Cela met les manifestants en situation de danger, il y a des blessés graves, et ça pose une question politique, celle de la répression. Honnêtement, il y a une impression de quelque chose de délétère, on se demande où est le droit. »

Samedi dernier, pour l'acte XII, l'un des observateurs de l'OPP, qui se signalent en préfecture et sont parfaitement identifiables, a reçu un projectile qui l'a sévèrement blessé au front : dix points de suture et une cicatrice bien visible à vie. La préfecture dément un tir policier mais peu de doute subsiste du côté de l'OPP qui, lundi, a déposé une plainte contre X.

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