Le FN fragilisé à la veille de son congrès

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Lors de son congrès de « refondation » à Lille, Marine Le Pen sera sans surprise réélue présidente ce dimanche par les adhérents. Mais elle est en réalité contestée de la base au sommet. Le parti, qui doit aussi acter son changement de nom, apparaît plus fragilisé que jamais. 

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Une crise mais quelle crise ? Ces derniers jours, pour se rassurer les dirigeants du Front national semblaient s’être donné le mot : moquer la déconfiture du parti socialiste dont les débats internes, dans une cabine téléphonique, n’intéressent plus grand monde. Ils rappellent aussi que le FN, qui a réuni en mai dernier 11 millions de d’électeurs, record historique, a également six députés dans l’hémicycle.

Pourtant le paradoxe est là : alors que va se tenir ces 10 et 11 mars le congrès du FN à Lille, le parti d’extrême droite traverse une crise profonde. Depuis la rentrée, Marine Le Pen qui se rêvait en première opposante face à Emmanuel Macron est inaudible, invisible. Une partie des sympathisants n’a toujours pas digéré sa défaite et son improbable débat face à Emmanuel Macron, au point de se demander si elle est toujours la mieux placée pour mener leur parti à la victoire.

Ce dimanche, en l’absence de candidature alternative, elle sera pourtant sans surprise renouvelée à la tête du Front national. Avec un score forcément réconfortant.

« Elle va essayer de se faire oindre d’une légitimité par les militants, un peu comme l’a fait Wauquiez en décembre. Ce congrès va être un grand moment de communication », prédit un proche de Marion Maréchal-Le Pen qui, pour le reste, ne pense pas que ce congrès placé sous le signe de la « refondation » parvienne à dissimuler le doute qui s’est installé du sommet à la base du parti.

« C’est un congrès statutaire. Ils sont obligés de le faire. Ils vont donc essayer de ripoliner pour masquer les fissures », poursuit celui qui estime que le parti est en phase de transition et, effectivement, pas au mieux de sa forme. « Ce sera sans doute plus un congrès de liquidation que de refondation », juge un ancien dirigeant du FN sous couvert d’anonymat qui pressent une ambiance « lugubre ». « Ce qui est mortel, c’est lorsque plus personne n’y croit », ajoute-t-il.

Après sa sévère défaite à la présidentielle, et les départs fracassants de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen puis de son numéro 2, Florian Philippot, Marine Le Pen avait annoncé en septembre qu’elle allait rénover de fond en comble le parti. Cette année sans échéance électorale devrait ainsi être « une année de travail » pour une « grande et belle refondation », avait-elle affirmé.

Un rassemblement du FN à Laon le 18 février 2018. © Reuters / Pascal Rossignol. Un rassemblement du FN à Laon le 18 février 2018. © Reuters / Pascal Rossignol.

Face à des militants et sympathisants encore traumatisés par son calamiteux débat de la présidentielle, la présidente du FN avait expliqué qu’il était temps de donner la parole au terrain. Le parti a donc lancé à l’automne une consultation des militants sur les orientations stratégiques dont les résultats seront en partie révélés lors du congrès. Cela devrait être l'occasion, notamment, d'entériner le changement de cap du FN sur l'euro, qu'il n'est plus question d'abandonner.

Dix-huit « ambassadeurs de la refondation » ont été nommés et chargés de faire le tour des fédérations « afin que chaque adhérent et militant se sente écouté, s’exprime et participe aux débats de la refondation en parallèle du questionnaire. Le débat doit avoir lieu à tous les étages ! » avait affirmé le FN dans un communiqué.

De sa tournée « En avant pour un nouveau Front ! », la dirigeante du Front national est revenue avec finalement bien peu de choses dans sa besace. Et la grande « refondation » annoncée pourrait bien n’accoucher que d’une souris.

Le congrès devrait ainsi acter un léger toilettage des statuts, dont la principale innovation sera de faire disparaître le poste de président d’honneur occupé par Jean-Marie Le Pen, exclu depuis 2015 du FN. Autre changement, le Front national devrait adopter un nouveau nom, moins lié à une posture d’opposition, pour mieux correspondre au « parti de gouvernement » que serait devenu le FN, selon Marine Le Pen. Un principe accepté, à une courte majorité, par les militants qui seront appelés à voter par courrier sur le nom proposé ce dimanche.

Alors que Jean-Marie Le Pen a évoqué le « suicide politique » que constituait à ses yeux un tel choix, pour Florian Philippot qui a longtemps défendu le principe en interne, le timing est bien mal choisi. « Ils le font au pire moment. Il fallait le faire dans une période de dynamique, pas de rétrécissement », souligne-t-il à Mediapart.

« On va passer l’ardoise magique et effacer Jean-Marie Le Pen pour l’ensemble de son œuvre. Mais qu’est-ce qui va rester aux militants historiques ? » s’inquiète un proche de Marion Maréchal-Le Pen. « L’échec de Marine Le Pen à la présidentielle n’est pas lié au nom du parti. Qui peut croire ça ? » grince-t-il alors qu’un ancien dirigeant évoque, lui, un parti en cale sèche. « Il n’y a plus de production intellectuelle dans le parti », souligne ce cadre qui décrit un FN « marchant comme un canard sans tête » depuis des mois.

Malgré l’avalanche de réformes lancées par Emmanuel Macron, les députés FN ont été pratiquement transparents dans l’hémicycle. À chaque fois que Marine Le Pen (députée du Pas-de-Calais) prend un dossier il y a quelqu’un pour lui souffler : « Marine, c’est pas le bon dossier ! » Une référence cruelle à son débat où la présidente du FN s’était emmêlé les pinceaux en confondant le dossier SFR et celui d’Alstom. Car c’est bien autour de la personnalité de Marine Le Pen que s’accumulent toutes les interrogations.

« Marine en est réduite à défendre une ligne qu’elle a toujours combattue »

Encore assommée par son échec, Marine Le Pen a vu l’étau judiciaire se resserrer autour d’elle ces derniers mois. Elle a été mise en examen pour « abus de confiance » dans l'enquête sur des emplois fictifs présumés d'assistants d'eurodéputés, dont le préjudice approcherait les 7 millions d'euros. En tout, six affaires visent aujourd’hui les Le Pen ou le Front national (patrimoine, financement des campagnes, assistants au Parlement européen et au conseil régional du Nord-Pas-de-Calais), certains de ses proches étant également mis en examen.

D’anciens cadres qui ont pris leur distance décrivent une présidente très isolée dans son propre camp. Avec son ancien « coup de foudre intellectuel », Florian Philippot, évincé de la direction du FN à la rentrée, les liens sont totalement rompus. Depuis qu’il a lancé il y a quelques semaines son mouvement les Patriotes, il ne manque pas une occasion de prédire le naufrage du FN et de sa présidente.

L’un des enjeux du congrès pour Marine Le Pen sera de définitivement tourner la page Philippot, que Marine Le Pen a pourtant défendu contre vents et marées face aux historiques du parti pendant des années. « Elle en est réduite à défendre une ligne, celle dans le fond de l’union des droites, qui n’est pas du tout la sienne. Qu’elle a toujours combattue du temps de Florian Philippot », explique un de ses proches. « Le paradoxe, c’est qu’elle est entourée de gens qui n’ont jamais été sur sa ligne », souligne-t-il la jugeant, « très seule ».

Marine Le Pen. © Reuters Marine Le Pen. © Reuters

Alors qu’elle devrait défendre ce week-end une stratégie d’alliance, à l’image du rapprochement initié avec Nicolas Dupont-Aignan dans l’entre-deux-tours, certains restent sceptiques sur ses chances de réussite. LR, par la voix de Laurent Wauquiez, a maintes fois répété qu’il ne passerait jamais aucune alliance avec le FN, sa stratégie consistant plutôt à siphonner les voix du parti affaibli. « Dans cette configuration, le FN se ferait dévorer de toutes façons », croit savoir un dirigeant qui n’imagine pas une quelconque évolution en ce sens.

En attendant, les formations comme Debout la France ou le Parti chrétien-démocrate (PCD), qui ont lancé à l’automne avec la députée Emmanuelle Ménard, les Amoureux de la France, sur le créneau de l’union des droites, gardent leur distance avec une Marine Le Pen démonétisée.

Au niveau européen, les rapprochements ne s’annoncent pas plus aisés. Le FN regarde avec intérêt ce qui se passe en Italie – avec le score impressionnant de son allié Matteo Salvini, de la Ligue, passé devant Silvio Berlusconi aux élections du 4 mars – ou en Autriche. Pourtant, les appuis européens de Marine Le Pen restent fragiles. « Même parmi les droites radicales européennes, certains refusent toujours de lui serrer la main », rappelle la politologue Nonna Mayer, chercheuse à Sciences-Po. L’adoubement de sa nièce au CPAC (Conservative Political Action Conference) à Washington, le 22 février dernier, est venu douloureusement rappeler que Marine Le Pen – qui ne parle pas anglais – n’avait jamais réussi à s’y faire inviter.

« Parmi les cadres dirigeants, plus personne ne croit en elle », cingle l’un d’eux. Le beau-frère de Marine Le Pen, Philippe Olivier, ancien mégrétiste, proche de Nicolas Dupont-Aignan, serait ainsi devenu la nouvelle éminence grise du parti. Très favorable à l’union des droites et à une ligne identitaire, libérale économiquement et moralement conservatrice, en clair la ligne de Marion Maréchal-Le Pen, il serait le principal artisan du congrès.

Officiellement retirée de la vie politique, Marion Maréchal-Le Pen, qui a annoncé il y a quelques jours dans Valeurs actuelles qu’elle souhaitait créer une école des cadres de la droite pour « détecter et former les dirigeants de demain », ne sera pas présente à Lille. Son absence devrait hanter les allées du Palais des congrès de la métropole lilloise, tant elle reste populaire chez les militants. Chacun scrutera d’ailleurs, dans le renouvellement du comité central, rebaptisé conseil national, le poids de ses proches dans les nouvelles instances. Un indicateur comme un autre pour tenter de savoir combien de temps Marine Le Pen pourra se maintenir à la tête de sa formation.

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