Un aide-soignant en réanimation: «Je suis devenu hypersensible»

Par

Alors que la pression sur les services de réanimation s’intensifie, Mediapart dresse le portrait des travailleurs de première ligne qui s’y démènent et des métiers invisibles qui s’y exercent. Aujourd’hui, Cédric Artufel, aide-soignant.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

«J’avais raté mon bac et je ne savais pas trop quoi faire. Une de mes tantes, aide-soignante, m’a dit de passer le concours. J’ai réussi et j’ai adoré la formation, puis le métier. Les bonnes notes étaient affectées en réanimation, et les mauvaises à la morgue. Je me suis donc retrouvé en réanimation à la Timone, à Marseille. La réanimation est considérée comme un bon service, car le métier est intéressant, on apprend sans cesse, on a une vraie place, on travaille en binôme avec un infirmier. Dans d’autres services, on peut être davantage cantonnés au ménage et au nettoyage.

Après Marseille, quand je suis venu à Paris, j’ai fait de l’intérim, puis j’ai pris un poste dans une petite clinique privée, dans le XVIe arrondissement à Paris. C’est là que la première vague du Covid est arrivée. Ma clinique a fermé, on n’avait pas de respirateur et de quoi prendre les malades. J’étais en repos et payé. Mais j’avais fait 10 ans de réanimation à la Timone, j’habitais dans la rue en face de l’hôpital Saint-Louis, et je suis donc venu leur proposer mon aide, même si j’aurais pu rester chez moi.

Cédric Artufel. © JC Cédric Artufel. © JC
Quelques mois plus tard, ma clinique a rouvert. Mais la direction, ici, m’a proposé un contrat, en me disant qu’ils ouvraient un service tout neuf, avec davantage de lits. Ils avaient besoin de gens comme moi et j’ai décidé de reprendre mon service dans le public. Je n’allais pas retourner dans une clinique privée pour gens riches en ce moment, en pleine pandémie. Il y a des milliers de morts, on est débordés. Mais c’est un métier que je sais faire, et je ne me voyais pas partir maintenant, même s’il est tout à fait possible que je reparte quand ce sera plus calme.

Cette année de Covid a tout changé à ma vie personnelle. Ma famille est à Marseille, donc je les vois beaucoup moins, pour ne pas dire plus du tout. Ma vie n’est que travail, ça devient obsessionnel, il nous manque beaucoup de personnels.

Nos cadres nous proposent sans cesse des heures supplémentaires, c’est très bien payé, environ 300 euros pour une nuit, à comparer avec les 1 750 euros par mois qu’on gagne d’ordinaire, même s’il y a désormais la prime de 183 euros du Ségur et une prime de 150 euros mensuels quand on est là la nuit.

Mais je vous avoue que ça me gêne. On nous a toujours tant expliqué que l’hôpital n’avait pas ou plus d’argent, que je ne peux m’empêcher de me demander d’où vient cet argent et quelles seront les conséquences de ce qu’on dépense en ce moment pour écoper. Je sais qu’il va y avoir des conséquences, que ce soit moi qui le paye plus tard, ou que ce soit mon fils de douze ans.

Sur le plan professionnel, cela fait dix-sept ans que je travaille à l’hôpital, et je n’aurais jamais cru qu’on pouvait être à ce point-là épuisés, pas seulement physiquement, mais aussi émotionnellement. Je suis devenu hypersensible. Les patients Covid se dégradent d’un coup, beaucoup meurent, parfois très vite. On fait des blagues salaces entre nous pour se détendre, mais c’est parce qu’on évolue dans une ambiance morbide.

Cette troisième vague, ça m’a choqué. C’est violent. Je suis le genre de gars qui pensait que les restos allaient rouvrir ce mois-ci, que j’allais enfin pouvoir voyager, aller au Japon comme je l’avais prévu l’an dernier. J’avais confiance, je pensais qu’on était sur la fin, et voilà. Je suis vacciné et j’espère que ça permettra de voir l’issue, mais je ne continuerai pas comme ça. J’ai passé le concours d’infirmier, et j’espère bien l’avoir, pour partir trois ans à l’école apprendre un nouveau métier et me sentir enfin loin de tout ça. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous