Dix jours à Hénin-Beaumont, ou comment raconter une drôle de bataille électorale

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Mediapart a suivi ce mois-ci les élections municipales à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) en se rendant à deux reprises dans cette ville du bassin minier menacée par le Front national. Récit de dix jours passés avec les Héninois et de quelques autres histoires en marge de cette campagne. (Photos ©Marine Turchi)
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En arrivant dans cette cité minière de 27.000 habitants, on comprend rapidement le ras-le-bol des gens. Une ville en campagne permanente depuis deux ans, des journalistes qui envahissent le marché deux fois par semaine à l’affût de l’électeur FN, des tracts qui saturent les boîtes aux lettres. Et surtout un reflet peu flatteur dans le miroir médiatique. Hénin-Beaumont, ses rues désertes, ses 20% de chômeurs, ses plans sociaux en série, ses cités-jardins en briques rouges, ses champions frontistes, et les casseroles de ses socialistes.

 


Pendant la semaine de l’entre-deux-tours (lire notre récit sur le blog), les Héninois semblaient dépassés par l’ampleur de la médiatisation de ce scrutin municipal. Et on les comprend. Vendredi, les présidents d’associations (SOS Racisme, l’Union des étudiants juifs de France, la Ligue des droits de l’homme) sont venus de Paris et Lille pour battre le pavé et leur donner des leçons de démocratie tandis que Dany Boon leur rappelait depuis L.A. qu’ils seraient montrés du doigt par la France entière s’ils envoyaient le FN au beffroi. Dimanche, pour le second tour, c’est tout le microcosme journalistique parisien qui a débarqué en ville, bloc-notes ou micro dans la main, sous le regard ahuri des habitants. Caravanes des chaînes de télévision, armées de caméras déambulant dans les rues de la ville. «C’est bientôt pire que le tour de France», ironisait un Héninois.

 

 

 

 

Dans la salle des fêtes, qui centralisait les résultats des dix-huit bureaux de vote, le contraste était saisissant. D’un côté, parqués derrière des barrières, les journalistes, de l’autre, les habitants, les yeux rivés sur le tableau des résultats, se demandant à quelle sauce les urnes allaient les manger (voir nos images ici). A quelques mètres, le cafetier du «Bellevue» savourait lui son chiffre d’affaires, qui a grimpé «de 90%» pendant la soirée électorale.

 


 

En venant à deux reprises, en juin puis en juillet, à Hénin-Beaumont, Mediapart a de fait participé à tout ce ramdam. Rapidement, la question s’est posée : comment raconter la ville et ses habitants sans tomber dans le misérabilisme, le cliché, la condescendance – ou les trois ? «Mais cette misère existe !», me rétorquait une consœur. Et elle saute même aux yeux. Ils sont nombreux, parmi les Héninois, à raconter la même chose : la ville qui meurt, l’augmentation record des impôts, les bâtiments laissés à l’abandon, les trottoirs défoncés, les peupliers qui pourrissent, le «y’a pas de boulot ici, même au Mc Do», le «c’est plus comme avant», le «je votais Dallongeville, aujourd’hui je m’en mords les doigts», le «on a été volés et trompés».

 

Nesredine Ramdani, le candidat de l'UMP.

 

«Y’a pas un truc qui vous frappe ?, me demandait Nesredine Ramdani, le candidat de l’UMP, lors de notre première rencontre. La ville est restée bloquée dans les années 1970, tout est vieux, mort, ça ferait un très bon décor pour un film rétro.» Si le centre-ville est «mort», c’est parce que la zone commerciale aux abords de la ville «a pompé toute l’activité», m'expliquait René, patron du bar «Le Bilboquet». Hénin-Beaumont, zéro pouvoir d’achat, mais un Ikea et «le plus grand Auchan de France», assurent fièrement ses habitants.

 

Abdel Baraka, du collectif anti-FN «Ouvrir les yeux»

 

Sofian (il a préféré témoigner sous pseudonyme), le patron de l’unique café du quartier sud, classé zone sensible, porte un regard désabusé – quoique réaliste – sur ce qu’il appelle «la zone à risques», évoquant les «cas sociaux», les «illettrés», «les romanichels» et jugeant mes questions sans doute un peu naïves. «Ce qu’ils en pensent, ici ? Demande à Eugène !», me lance-t-il avec un sourire, désignant un vieillard hirsute avec un maillot de cycliste, qui tape sur le zinc. «Il peut faire ça en continu pendant des heures. Il a reçu un coup dans la mine, il a pas toute sa tête. Il vient tous les jours, il commande la même chose, un double Ricard Je lui demande où se trouve la cité Macé, où le FN a réalisé l’un de ses meilleurs scores au premier tour. «C’est derrière. Si t’y vas après 17 heures, ils seront bourrés.»

 

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