International Analyse

Afghanistan: cette guerre n'est pas la nôtre

Lors de la session extraordinaire du Parlement, le 22 septembre, l'engagement français en Afghanistan fera l'objet d'un débat suivi d'un vote. Il ne fait guère de doute qu'une majorité de députés entérinera le choix solitaire de Nicolas Sarkozy de faire basculer la France dans la guerre. On voudrait ici convaincre les uns et les autres de dire clairement non à cette aventure.

Edwy Plenel

9 septembre 2008 à 08h21

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Nicolas Sarkozy tient enfin sa guerre. Et c'est une catastrophe annoncée. Cette guerre contre le terrorisme, dont l'Afghanistan serait le théâtre décisif, il l'a cherchée, voulue, souhaitée. Au point de renier sa parole devant les électeurs et de rompre avec la politique de son prédécesseur. Au point, surtout, de faire basculer la France dans un engrenage qu'elle avait su éviter sous Jacques Chirac : celui d'une guerre des civilisations au prétexte d'une guerre contre le terrorisme. Celui d'une guerre où la France, comme les Etats-Unis avec George W. Bush, risque non seulement de perdre la face, mais l'honneur.

La guerre ou la paix, ce n'est pas un mince enjeu. En cette matière, Nicolas Sarkozy a fait preuve d'inconstance et d'irresponsabilité. Qu'on en juge... Le 26 avril 2007, à quelques jours de l'élection, le futur Président, interrogé par France 2 sur la question afghane, faisait la réponse suivante, sans barguigner : « La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. » Mais ne faut-il pas rester « pour empêcher le retour des Talibans au pouvoir », lui demande-t-on ? Réponse, dénuée d'ambiguïté : « Le président de la République [Jacques Chirac, auquel il va bientôt succéder] a pris la décision de rapatrier nos forces spéciales et un certain nombre d'éléments. C'est une politique que je poursuivrai. Et, de toute manière, si vous regardez l'histoire du monde, aucune armée étrangère n'a réussi dans un pays qui n'était pas le sien. Aucune! Quelle que soit l'époque, quel que soit le lieu! »

Huit mois plus tard, le 22 décembre, Nicolas Sarkozy faisait une visite éclair à Kaboul pour dire aux soldats français qu'il leur fallait gagner cette guerre, rester durablement en Afghanistan, empêcher que ce pays ne devienne « un Etat terroriste ». Puis, au printemps 2008, il prit seul la décision, annoncée à Londres au mépris du Parlement français et de l'Europe continentale, non seulement d'augmenter la présence militaire française mais aussi de déployer nos troupes au-delà de Kaboul, dans des zones d'affrontement armé avec les forces dites talibanes.

Aucun fait nouveau n'a justifié ce brusque revirement, sinon la confirmation que l'intervention occidentale en Afghanistan, sous l'égide d'une OTAN à direction américaine et bien éloignée de l'Atlantique Nord qui lui vaut son sigle, est un fiasco aussi bien humanitaire (victimes civiles des bavures collatérales) que militaire (les Talibans n'ont cessé de se renforcer) dans un des pays les plus misérables du globe.

Ce revirement est un alignement – sur la politique du pire. Nicolas Sarkozy a simplement cédé à l'injonction d'une administration américaine confrontée à son propre fiasco et à la mauvaise humeur de son partenaire canadien qui, début 2008, conditionnait la poursuite de son engagement en Afghanistan à la montée en puissance d'autres forces alliées. Jusqu'alors, le mandat confié à la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS), instituée par l'ONU en décembre 2001 mais passée sous commandement de l'OTAN deux ans plus tard, était diversement interprété par les principaux pays engagés. Tandis que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, lui donnaient une traduction offensive, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne privilégiaient l'assistance aux autorités civiles et militaires afghanes. En clair, certains pays étaient en guerre, d'autres non – et jusqu'à la rupture introduite sans explication ni débat par son nouveau président, la France faisait partie du second groupe.

Au lieu de saisir l'opportunité de la demande étatsunienne, utile aveu de faiblesse, pour obtenir une révision en profondeur de la gestion de la crise afghane, révision qu'appellent toutes les études indépendantes, aussi bien européennes qu'américaines, tant l'échec est assuré, Nicolas Sarkozy a choisi la pire des solutions : s'engager dans le même bourbier où, depuis bientôt sept ans, s'enlisent les forces du Pentagone, tout comme les forces soviétiques s'étaient précédemment enlisées durant neuf ans (décembre 1979-février 1989), avant de devoir faire retraite piteusement dans une débâcle qui annonçait la chute du Mur et la fin de l'URSS elle-même.

L'embuscade de cet été, fatale pour dix soldats français, est la conséquence directe de cette erreur tragique. La France, qui ne comptait jusqu'alors que quatorze morts en Afghanistan, s'engage ainsi sur la voie des trois pays dont les peuples ont déjà payé un lourd tribut à l'opération Enduring Freedom (Liberté immuable) – 583 morts américains, 117 britanniques, 97 canadiens, selon le décompte d'un site indépendant.

Une rupture radicale avec la politique suivie jusqu'en 2007

Le président français y a ajouté une surexposition médiatique et une exploitation idéologique de ce tournant, comme si cette guerre devenait l'une de ses armes en politique intérieure. De fait, l'Allemagne et l'Espagne ont déjà perdu une vingtaine de militaires en Afghanistan, la plupart dans des accidents, des attentats et des crashs aériens, sans que leurs dirigeants mettent en scène le sens de leur présence, comme l'a fait Nicolas Sarkozy, de façon si caricaturale et si personnelle. « Ici se joue une part de la liberté du monde », a-t-il déclaré à Kaboul le 20 août, dans le même discours où il prononça le fameux et calamiteux « si c'était à refaire, je le referais », gâchant la gravité du moment par l'indécence d'un politique jouant au militaire pour sa gloriole personnelle. Un combat contre « la barbarie », avait-il déjà dit, lors de sa visite éclair du 22 décembre 2007, une guerre que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre, ne cessera-t-il de répéter depuis.

Un combat, renchérit-il le 20 août, « contre des gens pour qui la vie et la dignité n'ont aucun prix ». Et, le lendemain, aux Invalides, devant les cercueils des soldats tués, il s'attarde non sans complaisance sur « la solitude d'un chef de l'Etat face aux décisions qu'il doit assumer », cherchant en quelque sorte à se grandir d'avoir décidé seul du sort de quelques mortels, avant d'entonner un refrain déjà rodé : « Nous n'avons pas le droit de perdre là-bas. Nous n'avons pas le droit de renoncer à défendre nos valeurs. Nous n'avons pas le droit de laisser les barbares triompher. Car la défaite à l'autre bout du monde se paiera d'une défaite sur le territoire de la République française. »

Cascade d'amalgames simplistes, ce discours qui caricature d'autres hommes en barbares et les voit bientôt à nos portes hexagonales, voire déjà infiltrés, était inédit dans la politique française, sauf à ses marges extrémistes à droite. Il dessine une ligne de fracture nouvelle, y compris dans l'actuelle majorité présidentielle. Ses élus, qui pour beaucoup doivent leurs débuts dans la carrière à Jacques Chirac, savent fort bien que l'attitude gaullienne de ce dernier, en paroles comme en actes, évita de céder à la panique sous le choc des attentats du 11 septembre 2001 et face à leur exploitation par les néoconservateurs de l'administration Bush. C'est maintenant que l'on peut mesurer combien, au-delà des ambitions et des rivalités individuelles, l'ascension de Nicolas Sarkozy à droite portait un enjeu idéologique fort qui était, entre crispation et ouverture, le choix par la France de son rapport au monde dans une époque incertaine et trouble.

En opposition frontale avec les Etats-Unis sur l'Irak, Jacques Chirac et Dominique de Villepin l'étaient aussi mais de façon moins ouverte sur l'Afghanistan. S'ils ont accompagné le point de départ de l'intervention afghane – une décision de la communauté internationale, via le conseil de sécurité de l'ONU, face au régime de Kaboul, alors taliban, qui refusait toute coopération dans la traque d'al-Qaida, le réseau organisateur des attentats du 11-Septembre –, ils ont progressivement pris leur distance à mesure qu'à partir de 2003, l'intervention de départ changeait de nature sous l'impulsion américaine. Entretemps, les Etats-Unis s'étaient lancés dans la catastrophique aventure irakienne, aussi irresponsable qu'illégale, qui à la fois limitait leur investissement en Afghanistan et ruinait leur crédit auprès des Afghans comme des Pakistanais, et plus généralement du monde musulman.

Fin 2006 et début 2007, dans les mois qui ont précédé l'élection présidentielle, la France annonçait donc le début de son désengagement d'Afghanistan, avec le retrait de ses éléments les plus aguerris, ses forces spéciales. En novembre 2006, au sommet de l'OTAN à Riga, Jacques Chirac avait affirmé que, décidément, la solution n'était pas « exclusivement militaire », plaidant pour une «coopération étroite entre responsables de la sécurité et responsables de l'aide au développement ».

Il avait également réaffirmé que l'alliance atlantique était, à ses yeux, « une structure militaire de défense entre l'Amérique du Nord et l'Europe » et que, par conséquent, « il n'a jamais été question d'étendre l'OTAN à l'Asie». Cette prise de position se démarquait du projet américain de transformer l'OTAN en force de projection tous azimuts et d'embarquer ainsi les alliés des Etats-Unis dans toutes leurs aventures impériales – engrenage plus déstabilisateur que constructeur comme l'a illustré le récent épisode géorgien.

Les principes d'une politique étrangère multilatérale

Les cyniques, qui survivent en avançant au fil de l'eau, fût-elle saumâtre, aiment souligner que la posture du dernier Chirac, appuyée sur le verbe de Villepin, n'avait pas les moyens concrets de ses belles envolées. Il en reste cependant quelques principes proclamés que l'irresponsabilité sarkozyenne rend plus réalistes que jamais. Quelques principes que, par contraste, l'opposition socialiste n'a jamais su exprimer avec force et unanimité, comme si le nouvel état du monde la paralysait et la désorientait. Cette ligne de conduite peut se résumer ainsi : au lieu de foncer militairement dans le premier piège tendu, il faut raisonner globalement, équitablement et politiquement. Globalement, c'est-à-dire en comprenant que, dans notre monde interdépendant, nombre de grands conflits sont inextricablement liés: par exemple, qu'il ne peut y avoir de solution afghane sans révision irakienne et qu'il ne peut y avoir de stabilisation durable au Moyen-Orient sans solution à l'interminable drame palestinien.

Equitablement, c'est-à-dire en ne donnant plus « le sentiment que les grands principes sont à géométrie variable », ce qui ajoute à «l'incompréhension entre les mondes », pour reprendre ces mots de Jacques Chirac, dans son dernier discours de président devant la conférence annuelle des ambassadeurs, le 28 août 2006. Comment construire un monde commun, meilleur et stable, en refusant aux autres les droits que l'on revendique pour sa propre nation ? L'embargo américain contre Cuba, l'invasion armée de l'Irak, la construction du Mur israélien sont des actes illégaux, au regard d'un droit véritablement international. Tout comme l'incapacité des Nations unies à imposer dans les faits, y compris par une force d'interposition, la viabilité d'un Etat palestinien sur le gros des territoires illégalement occupés depuis 1967 par Israël, ruine toute pédagogie onusienne vis-à-vis d'une grande partie des opinions mondiales. De même, comment prétendre enrayer la menace fondamentaliste, depuis le misérable Afghanistan, quand son foyer initial, l'Arabie aoudite d'où la minuscule secte wahhabite s'est projetée sur le monde musulman, est ménagé, courtisé, enrichi, soutenu et protégé ?

Politiquement enfin, et l'Afghanistan est, de ce point de vue, un cas d'école. Pour le comprendre, il suffit de se reporter à la lettre adressée par Human Rights Watch, en juin dernier, à la conférence de Paris des pays donateurs pour l'Afghanistan. Selon cette ONG américaine, le bon ordre du jour aurait été de « s'occuper des droits des femmes, de la liberté d'expression et de l'impunité ». Loin des visions iréniques d'un pouvoir afghan démocratiquement exemplaire et que l'on devrait défendre à ce titre, elle s'inquiétait de la place et du sort fait à la société civile afghane, et notamment à la Commission afghane indépendante pour les droits humains.

« La conférence de Paris va se dérouler au moment où le gouvernement afghan est de plus en plus impopulaire à cause des abus, de la corruption et du manque de sécurité, déclarait alors Brad Adams, directeur pour l'Asie à Human Rights Watch. Si les donateurs se contentent d'offrir plus de la même chose et ignorent le besoin de réforme systémique, y compris un engagement à accepter d'affronter les seigneurs de guerre et à s'attaquer à l'impunité, alors la situation en Afghanistan ne peut que se détériorer. »

Rappeler que le mouvement taliban est porteur d'une idéologie totalitaire et souligner que le réseau international d'al-Qaida se greffe sur l'abcès afghan, c'est ne voir qu'une partie de la réalité – et peut-être pas la plus décisive. Il y a une histoire, une culture et une identité afghanes que, depuis 1979, soit depuis bientôt trente ans, la guerre met à l'épreuve, avec son immense cortège de victimes non combattantes. Avec ses clichés qui étouffent la pensée, l'idéologie bien-pensante est ici la pire des conseillères. Hier, après tout, les Soviétiques sont prétendument entrés en Afghanistan au nom de la lutte contre l'obscurantisme, assurant défendre, par exemple, les droits des femmes contre les intégristes religieux. Indépendamment même du jeu d'apprenti sorcier des Etats-Unis qui, avec l'Arabie saoudite et le Pakistan, firent alors le lit d'Oussama Ben Laden, les troupes de Moscou n'en furent pas moins considérées comme des forces d'occupation illégitimes par la masse du peuple afghan.

Pourquoi la "guerre contre le terrorisme" est un piège

Tels sont les principes consensuels qui devraient inspirer une politique étrangère lucide, efficace et maîtrisée, principes que le choix afghan de Nicolas Sarkozy piétine allègrement. Il suffit de relire Un autre monde (L'Herne, 2003), le recueil des divers discours prononcés au nom de la France par Dominique de Villepin dans les tumultes internationaux de l'après-2001 pour prendre la mesure de la fracture qui, aujourd'hui, se creuse. Plutôt qu'une action, faute de puissance propre et, surtout, de dynamique européenne, la position française fut alors une alerte pour demain.

De fait, quand on lit le rapport Baker-Hamilton sur l'Irak, fruit d'une commission bipartisane américaine qui, fin 2006, avança 79 recommandations qui pourraient inspirer l'après-Bush, on y retrouve la même approche globale et politique, rendant tous ses privilèges à la diplomatie multilatérale au détriment des fuites en avant guerrières. Mais, entretemps, trois années furent perdues et la blessure irakienne ne cicatrisera pas de sitôt.

Prononcé le 28 septembre 2004 à New York, un discours n'a pu figurer dans le recueil villepinien précité. Avant de dire « oui » à l'aventure afghane, les parlementaires UMP feraient bien de le lire ou de le relire, tant c'est une réponse anticipée à l'option sarkozyste. Il s'agit d'un discours de ministre de l'intérieur, le nouveau poste de Dominique de Villepin après le Quai d'Orsay, dont le thème était la lutte contre le terrorisme. Et voici ce qu'on y lit : « La gravité des circonstances actuelles, la détérioration de la situation internationale comme la perspective d'une nouvelle mutation du terrorisme, nous obligent à faire preuve de responsabilité. Plus que jamais, dans notre lutte contre le terrorisme, nous devons éviter trois pièges. Le premier piège est l'assimilation de la lutte contre le terrorisme à une guerre sans merci. [...] L'appel à la guerre contre le terrorisme me semble risqué parce qu'il donne aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. [...] Ce que cherchent depuis le début les principaux responsables d'Al Qaida, c'est bien d'être singularisés et à ce titre reconnus par l'Amérique. Ben Laden contre Washington, pour des populations démunies et réceptives aux discours fondamentalistes, c'est David contre Goliath. La faiblesse contre la puissance. Piège terrible, dont nous devons sortir au plus vite. En définitive, ce qui se profile derrière les mots "guerre contre le terrorisme", c'est la confirmation d'un choc des civilisations dans lequel certains veulent voir le nouvel aboutissement de l'histoire. Car c'est bien là que les terroristes veulent nous conduire : à une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirons tous meurtris et brisés. A nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l'islam, ni de l'aspiration de l'immense majorité des musulmans à la paix, ni des influences réciproques qui existent depuis des siècles. »

Les deux autres pièges identifiés par Dominique de Villepin étaient « la force seule » et « la peur, qui nous conduirait soit à la fuite en avant, soit au repli sur nous-mêmes ». La France les avait évités. Maintenant nous y sommes et, surtout, nous y serons si le pays, ses élus et ses citoyens laissent faire. Car quelle est cette guerre que Nicolas Sarkozy a solitairement voulue, dont il est en France le premier responsable et dans laquelle la France est engagée sans que son peuple l'ait jamais souverainement décidé ? Quelle est-elle sinon, selon le vocable imposé au monde par les néoconservateurs américains après le 11 septembre 2001, la guerre contre le terrorisme? Cette guerre, répètent leurs bons élèves, que nous ne pouvons pas perdre. Cette guerre qui serait, à en croire le directeur de Libération, une « tragique nécessité ». Tragique erreur plutôt que cette guerre aussi aveugle idéologiquement qu'inefficace militairement où l'intelligence se ruine autant que la vérité se perd.

Non, le terrorisme ne se combat pas par la guerre, et c'est, au choix, un mensonge ou une stupidité que de le prétendre. Le terrorisme se combat par le renseignement, l'infiltration, la coopération policière, l'aide économique, les solutions politiques, l'action patiente, la réflexion intellectuelle, la justice, le droit, etc. Depuis qu'avec l'invasion internationalement illégale de l'Irak, le choix inverse a été fait par l'administration Bush, le monde est plus instable, plus dangereux, plus explosif qu'en 2001. Aucune solution durable n'a été apportée à aucun des grands drames où se joue l'avenir du monde, et surtout pas au sort injuste fait au peuple palestinien, cristallisation emblématique de nos impuissances, entre égoïsmes et lâchetés.

La peur des barbares risque de nous rendre barbares

Faire ce constat, c'est tout simplement être lucide et raisonnable, à l'instar, par exemple, de l'Américain Francis Fukuyama, ce conservateur guère extrémiste qui rompit avec ses amis néoconservateurs parce que, dit-il, ils ont « une incapacité à reconnaître la réalité ». « Le problème est la guerre elle-même, déclarait-il au Monde le 14 janvier 2007. Je pense que le concept fondamental lui-même était erroné. » « La plus grande erreur qu'aient faite les Etats-Unis, au lendemain des attentats du 11-Septembre, poursuivait-il, a été d'exagérer les enjeux et la menace. A l'époque, il n'y avait sans doute pas plus de deux à trois douzaines de personnes, dans le monde, capables de mener ce genre d'attaques terroristes contre les Etats-Unis et prêtes à le faire. Le résultat de notre mauvaise gestion a été une sorte de prophétie qui se réalise d'elle-même. »

La prophétie autoréalisatrice est l'arme des pouvoirs dangereux pour leurs propres peuples autant que pour le monde : ils créent ou augmentent la menace qui va, ensuite, les légitimer. C'est ce que fait Sarkozy avec l'Afghanistan, à l'inverse de ce que prônait Dominique de Villepin. Et c'est pourquoi il serait bon qu'on l'en empêche, par la force du vote ou par la pression de l'opinion. La politique de la peur, qui proclame le danger pour mieux l'exploiter, est un engrenage terrible où une démocratie peut perdre son âme. Car elle est aveugle au monde et aux autres – à la nouveauté du premier, à l'humanité des seconds.

La réalité du monde de ce début de siècle est que la population cumulée de l'Amérique du Nord, de l'Union européenne et de l'Australasie (Australie et Nouvelle-Zélande) est de 700 millions d'habitants, soit environ 10% seulement de la population mondiale, et que les 90% restants sont désormais « passés du statut d'objets à celui de sujets de l'histoire mondiale ». Rappelant récemment cette évidence dans les colonnes du Financial Times, comme l'a opportunément relevé Courrier International, l'universitaire singapourien Kishore Mahbubani soulignait l'erreur des penseurs occidentaux qui, dans la foulée de l'effondrement de l'URSS, « ont présumé que l'Occident n'aurait plus jamais à faire de compromis géopolitique, qu'il pourrait imposer ses conditions ». Et de se demander si l'erreur stratégique des Etats-Unis et de leurs alliés européens n'est pas d'avoir jugé que le principal défi provenait du monde musulman, plutôt que de la Chine, multipliant dès lors les décisions absurdes qui sont autant de cadeaux géopolitiques à « la principale bénéficiaire du 11 septembre 2001 [qui] a stabilisé son voisinage pendant que les Etats-Unis regardaient ailleurs ».

Quant à la figure de l'autre, dès qu'on le portraiture en barbare – quelle que soit l'éventuelle vilénie de ses crimes –, on le déshumanise et, ce faisant, on s'apprête soi-même à la barbarie. Comment, de ce point de vue, approuver l'aventure afghane alors qu'elle a derrière elle un lourd passé de négation des valeurs universelles dont nos démocraties se réclament ? Au-delà des bavures militaires – 90 civils tués dans le bombardement de riposte à l'embuscade fatale aux militaires français –, l'Afghanistan fut le premier terrain d'expérimentation de la nouvelle guerre contre le terrorisme, avec ses prisonniers disparus, ses prisons secrètes et ses tortures systématiques. En mars 2004, alors que d'autres pays prenaient le relais dont l'Irak, mais aussi l'Europe qui accueillit certains de ces trous noirs enfantés par le système né à Guantanamo, un enquête incontestable de Human Rights Watch détaillait sur 59 pages les violations des droits les plus élémentaires par l'armée américaine en Afghanistan.

La barbarie consiste à ne pas reconnaître l'humanité des autres, alors que la civilisation est « cette capacité de voir les autres comme autres et pourtant d'admettre en même temps qu'ils sont aussi humains que nous ». Le tranquille rappel de cette évidence, ressassée depuis Montaigne et les célèbres pages sur les cannibales de ses Essais, inspire le nouveau livre de Tzvetan Todorov qui sera en librairie le 15 septembre, une semaine avant le débat parlementaire sur l'Afghanistan. Il s'intitule La Peur des barbares (Robert Laffont) et son propos nous servira de conclusion tant il sonne juste : « La peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares. Et le mal que nous nous ferons dépassera celui que nous redoutions au départ. L'histoire nous l'enseigne : le remède peut être pire que le mal. Les totalitarismes se sont présentés comme un moyen pour guérir la société bourgeoise de ses défauts ; ils ont engendré un monde plus dangereux que celui qu'ils combattaient. La situation actuelle n'est sans doute pas aussi grave, mais elle reste inquiétante ; il est encore temps de changer d'orientation. »

Il est encore temps, mesdames et messieurs les parlementaires, de dire non.

Edwy Plenel

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