Un trou d’un million d’euros au Havre rattrape Edouard Philippe

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L'organisation des « 500 ans du Havre », l'une des manifestations culturelles les plus importantes de l'année 2017, rattrape le Premier ministre Édouard Philippe, ancien maire de la ville et grand architecte de l'événement. Selon nos informations, des prestataires font face à plus d'un million d'euros d'impayés. La faute aux difficultés financières rencontrées par le producteur de l'événement, sélectionné dans des conditions suspectes.

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Des visiteurs par milliers, un budget de 20 millions d'euros et des têtes d'affiche internationales... Officiellement, « les 500 ans du Havre » furent, en 2017, la vitrine éclatante du succès d’Édouard Philippe comme maire de sa ville. Mais, en coulisse, c’est une tout autre réalité qu’a découverte Mediapart en enquêtant sur les événements culturels organisés en Normandie par l’actuel Premier ministre, et dont il s’est servi comme tremplin politique. Marché public dévoyé, prestataires non payés, liens d’affaires avec Jacques Attali privilégiés : la mairie du Havre a beau répondre que « l'organisation a été menée strictement dans le cadre des règles de passation des marchés publics », l’examen précis des pièces du dossier fait apparaître des éléments pour le moins suspects.

Dans sa ville, l’ambition d’Édouard Philippe a en effet laissé des traces douloureuses. Selon nos informations, plusieurs prestataires du Havre n’ont toujours pas été rémunérés pour leur participation aux « 500 ans », à l’été 2017. Cette ardoise dépasse le million d'euros et donne des sueurs froides au successeur du Premier ministre à la tête de la mairie, Luc Lemonnier.

Un trou d'un million dans une opération financée par le public : la situation n'est pas banale. Mais le groupement d'intérêt public bâti pour l'occasion n'a pas respecté les garde-fous qu'il avait lui-même imposés pour éviter ce genre d'accident.

Edouard Philippe a été président du groupement d'intérêt public jusqu'en 2017 © Reuters Edouard Philippe a été président du groupement d'intérêt public jusqu'en 2017 © Reuters
Pour mettre sur pied la manifestation, le GIP « Le Havre 2017 », financé par l’argent public, a été créé en avril 2014. Il était présidé par Édouard Philippe en personne jusqu’à sa nomination à Matignon, en mai 2017. Doté d’un budget de 20 millions d’euros (ce qui en fait une des plus grandes manifestations culturelles des dernières années), le GIP a fait le choix d’externaliser la quasi-totalité de sa production, en sélectionnant un prestataire chargé d'organiser l'événement. 

Le 20 février 2015, l'entreprise d'ingénierie culturelle Artevia est sélectionnée au terme d'un appel d'offres de plusieurs mois. C'est elle, dès lors, qui contrôle toute la chaîne de production de l’événement, qui gère la programmation, le calendrier et touche une grosse enveloppe du GIP — 15,8 millions d’euros — avant de réorienter l’argent vers les différents prestataires. Du moins en théorie.

Car la société connaît depuis de graves difficultés financières : elle est en redressement judiciaire depuis janvier 2018 et dans l’incapacité de payer les entreprises. La faute à une activité chaotique — l’exposition Osiris qu’elle a organisée à l’Institut du monde arabe à Paris a été impactée par les attentats — mais aussi un carnet de commandes vide depuis plusieurs mois.

Les difficultés ne sont cependant pas soudaines : « La situation de trésorerie de l’entreprise est tendue à la fin de l’exercice 2011 », prévenaient dès 2012 les commissaires aux comptes d’Artevia. Début 2016, ceux-ci émettent une nouvelle alerte : la trésorerie reste « tendue ». Rebelote un an plus tard : « Il existe des incertitudes multiples sur [la continuité d’exploitation de l'entreprise] », « la société n’a plus de projet de développement à l’issue de l’opération “Un été au Havre” qui se terminera à la fin de l’année 2017 ».

Aujourd'hui, Artevia traîne plus de 5 millions d’euros de dettes, et se trouve dans l'incapacité de payer les prestations fournies pour les 500 ans. La PME subit la pression de plusieurs créanciers qui réclament leur argent. La situation est pour l'instant insoluble : le GIP n'a certes pas fini de verser l'intégralité des quelque 15 millions d'euros à Artevia. Mais si elle le faisait, l'argent atterrirait dans la poche d'autres créanciers, plus anciens, et ne réglerait en rien la situation des prestataires havrais.

Sollicitée par Mediapart, la mairie du Havre déclare être à la recherche d'une autre solution de paiement pour régler au plus vite les prestataires : « Le GIP se mobilise en transparence avec ces entreprises pour faire de leur paiement sa priorité. »

Mais elle occulte le fait que ce problème n’aurait jamais dû survenir. En effet, pour s’assurer de la solvabilité de l'entreprise sur laquelle reposaient intégralement la réussite de l’événement et le paiement des prestataires, le GIP Le Havre 2017 avait opportunément introduit une clause dans l’appel d’offres débouchant sur le choix de son « producteur délégué ». Toute entreprise souhaitant postuler au marché devait déclarer un chiffre d'affaires de 5 millions d’euros par an, en moyenne, sur les trois derniers exercices précédant l'appel d'offres.

« Le seuil des 5 M€ de chiffre d’affaires sur les trois années précédentes a été demandé pour éviter de voir concourir des entreprises qui n’auraient pas la capacité de gérer un événement de cette envergure », confirme d'ailleurs la mairie du Havre. Sauf que, curieusement, ce plancher n’était pas respecté par Artevia, dont le chiffre d'affaires était largement inférieur à 5 millions d'euros de moyenne. Or personne ne s'est visiblement soucié du fait que cette entreprise n'avait pas les réserves suffisantes pour porter l'opération.

Sollicité par Mediapart, Alain Thuleau, le DG et actionnaire majoritaire de l'entreprise, a d'abord contesté cet état de fait : « Nous étions au-dessus des 5 millions d'euros avec le marché des Berges sur Seine à Paris ». Relancé par écrit, il a changé de version : « Dans le cadre de l’appel d’offres pour le Havre 2017 il convient de prendre en compte le chiffre d'affaires de l’ensemble du groupement qui a répondu à cet appel d’offres. »

Dans son offre, Artevia s'est en effet associée à plusieurs sociétés, dont la plateforme KisskissBankBank (pour la partie levée de fonds) ou Claudine Colin Communication (médias&com). Pour que son attribution de marché ne soit pas considérée comme viciée, la mairie du Havre fait elle aussi comme si la clause des 5 millions de chiffre d'affaires concernait l'ensemble de ces entreprises : « Le groupement présenté par Artevia a fourni cette garantie [des 5 millions d'euros – ndlr]. L’appréciation des capacités d’un groupement d’opérateurs économiques étant globale, il n’était pas nécessaire qu’Artevia dépasse ce seuil seule, mais simplement que son groupement y était tenu, ce qui était le cas pour les trois années antérieures. »

Un argument qui risque de bien faire rire (jaune) les malheureux prestataires havrais, qui sont pour certains en grande difficulté de trésorerie : aujourd'hui, ils ne peuvent pas se retourner vers les autres membres du groupement (comme KissKissBankBank) pour réclamer leur dû. Il était prévu que seule Artevia assume les risques de l'opération. Et c'était bien pour cette raison que la clause de 5 millions n'avait d'intérêt que si elle concernait cette entreprise et non pas le groupement.

L'avis de marché, daté du 20 mars 2015, que Mediapart a consulté est très clair à ce sujet : « Le marché a été attribué à la société Artevia. » Et non à un groupement.

Extrait de l'avis de marché, qui attribue la production de l'événement à l'entreprise Artevia et non à un groupement © DR Extrait de l'avis de marché, qui attribue la production de l'événement à l'entreprise Artevia et non à un groupement © DR

Thomas Malgras, le directeur du GIP, n'avait d'ailleurs aucune difficulté à le reconnaître dans un entretien accordé le 10 juillet 2016 dans le cadre d'un mémoire universitaire, à une époque où les difficultés financières d'Artevia n'avaient pas encore sauté à la figure de la ville du Havre : « Le GIP avait imposé un chiffre d’affaires conséquent sur les dernières années pour montrer que l’entreprise avait l’expérience pour monter un projet de cette taille-là. »

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Le 13 avril 2018, le directeur général de la société Artevia, nous a fait parvenir un droit de réponse que vous retrouverez in extenso sous l'onglet Prolonger de cet article.