Les Républicains et l’extrême droite à l’assaut de la loi «climat»

Par

Dans le cadre du débat parlementaire en cours sur la loi « climat », les Républicains ont âprement défendu le gaz fossile face à l’« écologie punitive ». Entre localisme et discours pro-nucléaire, l’extrême droite est quant à elle restée empêtrée dans ses contradictions.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Avec dix heures de temps de parole sur les quarante-cinq que compte le débat parlementaire en cours sur le projet de loi « climat », le groupe Les Républicains (LR) est le premier à pouvoir porter sa voix dans l’hémicycle face à la majorité.

Il représente également celui qui a déposé le plus grand nombre d’amendements : plus de 2 100, contre 1 678 côté La République en marche (LREM) et 684 pour les socialistes.

Une aubaine pour rehausser l’ambition d’un texte dont la portée climatique a été totalement annihilée par le gouvernement ? Loin de là.

Dès la discussion générale en séance plénière qui a débuté le lundi 29 mars, Julien Aubert, député LR du Vaucluse, a lâché : « Nous avons espéré que Mme le ministre [chargé de l’environnement ndlr] se rattrape sur le gaz, une énergie essentielle pour la transition énergétique, car moins mauvaise que le charbon et que le pétrole, mais pas du tout. »

Si le gaz génère jusqu’à un tiers d’émissions de CO2 en moins que le pétrole et moitié moins que le charbon, l’élu met sous le tapis le fait que l’ensemble de l’Union européenne doit réduire de 30 % sa consommation de gaz fossile d’ici à 2030 pour atteindre ses objectifs climatiques.

Le gaz naturel est par ailleurs fortement émetteur de méthane, un gaz dont l’effet réchauffant est vingt-huit fois supérieur au CO2. Dès 2017, l’Agence internationale de l’énergie dévoilait que « ces émissions de méthane ne peuvent être ignorées et représentent un risque évident pour les qualités environnementales du gaz naturel ».

Une réalité climatique balayée d’un revers de main par Julien Aubert qui, joint par Mediapart, explique : « Il y a de la part du gouvernement une “satanisation’’ des énergies fossiles. jà, durant la loi sur la transition énergétique de 2014, je faisais le distinguo entre les énergies “rouges” telles que le pétrole, les énergies vertes et les énergies “orangecomme le gaz. La transition énergétique doit s’appuyer sur les énergies orange car, contrairement à ce que pensent les écologistes, nous ne pouvons pas basculer du jour au lendemain du rouge au vert. »

L’urgence climatique de réduire de moitié nos émissions de gaz à effet de serre d’ici la fin de la décennie attendra.

Le jeudi 1er avril, durant les échanges à propos de l’article 4 du projet de loi visant à interdire la publicité en faveur des énergies fossiles, les élus LR se sont succédé au micro afin de défendre bec et ongles le gaz fossile. Au moins huit amendements portés par des députés LR demandaient à supprimer cet article ou à faire une exception publicitaire concernant le gaz, sous prétexte de « ses avantages environnementaux ».

Premier signataire d’un de ces amendements pro-gaz, Philippe Meyer, député LR du Bas-Rhin, a ainsi argué devant l’Assemblée : « Je rappelle que si le gaz est une énergie fossile, il émet moins de CO2 que le charbon ou le pétrole, de sorte que son utilisation réduit de fait les émissions de gaz à effet de serre. »

Un argument repris dans la foulée par Thibault Bazin, élu Les Républicains de Meurthe-et-Moselle : « Il faut opérer une distinction entre les différentes énergies fossiles […]. L’utilisation [du gaz] est donc à même de permettre la réduction progressive des gaz à effet de serre, notamment dans le secteur du chauffage. »

Un contresens climatique. En 2018, le gaz naturel représentait en effet 64 % des rejets de CO2 des logements résidentiels, le principal poste émetteur des habitations étant le chauffage – plus de 80 % du total.

Contacté par Mediapart, l’élu lorrain, face à ces chiffres édités il y a quatre mois par le ministère de l’environnement, s’est contenté de répondre, non sans embarras : « Le gaz en lui-même n’est pas la panacée, mais il faut être réaliste et pragmatique. Pour abandonner le fioul ou le charbon, nous avons encore besoin de gaz, et ce serait dommage de pénaliser les industriels qui sont engagés sur des trajectoires vertueuses. »

Toujours à propos de l’article 4 du projet de loi, le député de Haute-Savoie Martial Saddier a pour sa part avancé les qualités non polluantes du gaz : « Dans les zones géographiques où il n’y a ni éoliennes, parce qu’il n’y a pas de vent, ni de panneaux solaires, car il n’y a guère d’ensoleillement, c’est l’utilisation du gaz naturel qui a en grande partie permis de lutter contre les particules fines. »

Valérie Beauvais, élue de la Marne, a quant à elle tenté une ultime parade en promouvant le bien-fondé de la publicité pour le gaz naturel pour véhicule.

Malgré cet assaut LR en bande organisée, la totalité de leurs amendements fossiles a été retoquée.

Vent debout contre l’éolien

Les Républicains se sont également focalisés durant leur prise de parole sur une de leurs marottes favorites : l’opposition aux éoliennes.

Le député LR du Jura, Jean-Marie Sermier, a, dès les premiers jours de séance plénière, dénoncé : « Prenons l’exemple des éoliennes […]. Les mâts, largement subventionnés, défigurent les territoires pour une efficacité très relative. Les Républicains le disent clairement : nous voulons un moratoire sur les implantations d’éoliennes. »

Ce moratoire est une des idées phares portées dans le « Livret vert » de Julien Aubert, publié en février 2020 par son mouvement Oser la France, dans l’optique de « mettre fin à l’écologie liberticide et punitive, en appliquant un principe de bon sens ».

L’élu LR du Vaucluse a fait de l’opposition aux éoliennes son cheval de bataille, au point que, fin 2020, il a été l’auteur d’une proposition de loi « visant à raisonner le développement de l’éolien ». Le texte dénonce pêle-mêle « l’essor excessif » des éoliennes en France, les « conflits d’usages » qu’elles provoquent, mais surtout le « déni de démocratie » et la « véritable gabegie financière » inhérents au développement de l’éolien.

En conséquence, Julien Aubert y préconise le durcissement des règles d’implantation des éoliennes et le renforcement de l’autorité de décision des élus locaux.

Ainsi, le vendredi 9 avril, lors des discussions autour de l’article 22 du projet de loi portant sur le développement des énergies renouvelables – et donc des éoliennes –, le parti des Républicains a défendu une série d’amendements requérant plus de pouvoir décisionnaire à l’échelon régional quant à cette question. Des demandes de modifications qui ont été rejetées par la représentation nationale.

Enfin, la droite a martelé son habituel discours pro-nucléaire, rappelant au passage que cette énergie n’est aucunement mentionnée dans le projet de loi « climat ».

Jean-Marie Sermier a ressorti la figure tutélaire de la droite française lors de la discussion générale autour du texte, affirmant : « La France a la chance de bénéficier encore de la vision stratégique du général de Gaulle, ce qui lui permet à la fois d’assurer son indépendance énergétique et d’être le pays développé qui produit le moins d’émissions de gaz à effet de serre. Il faut donc réaffirmer notre soutien à la filière nucléaire. »

Cette obsession de l’atome se traduit dans les propositions travaillées en novembre 2020 lors de la Convention sur le réchauffement climatique des Républicains. Ces derniers appellent à « prolonger la durée de vie des réacteurs jusqu’à 60 ans et [à] engager la construction de six EPR [réacteurs pressurisés européens – ndlr] de nouvelle génération ».

Qu’importe qu’en juillet dernier la Cour des comptes ait épinglé le coût du chantier de l’EPR de Flamanville, passé des 3,3 milliards d’euros prévus initialement à plus de 19 milliards d’euros.

« Onze des douze principaux contrats de l’EPR ont connu des augmentations de coût comprises entre 100 et 700 % », commente l’institution financière, avant de qualifier les travaux de Flamanville d’« échec opérationnel ».

Le mercredi 7 avril, l’Autorité de sûreté nucléaire annonçait un nouveau report de la mise en service de l’EPR pour fin 2022. Le projet a déjà cumulé dix ans de retard.

Localisme réactionnaire

L’anti-éolien primaire et la défense du nucléaire coûte que coûte, c’est aussi ce qu’ont porté haut et fort les bancs de l’extrême droite dans l’hémicycle.

Fustigeant l’« écologie punitive sans-frontiériste », Marine Le Pen assurait ainsi le lundi 29 mars : « Les Français […] subissent les mondialistes qui leur imposent des traités de libre-échange et des éoliennes. »

Le même jour, Nicolas Meizonnet, élu Rassemblement national (RN) du Gard, pointait : « La prolifération des éoliennes, [qui] défigurent nos paysages, engendre un bétonnage massif et soulève de graves interrogations en matière de santé publique. »

Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, 7 octobre 2019. © Alain JOCARD / AFP Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, 7 octobre 2019. © Alain JOCARD / AFP

Un discours colporté dès le lendemain par l’élue d’extrême droite de l’Hérault Emmanuelle Ménard. Sur le projet de loi « climat », elle est la sixième députée à avoir déposé le plus d’amendements – près de 130 – pour alerter Barbara Pompili sur « des sujets aussi essentiels que l’énergie éolienne, sur laquelle vous misez beaucoup alors qu’elle est de moins en moins acceptée par les Français ».

Quelques minutes plus tard, Nicolas Dupont-Aignan, de Debout la France, appuyait : « La France se couvre d’éoliennes qui détruisent nos paysages. » Ce à quoi Maxime Minot, député LR de l’Oise, a répliqué : « C’est bien vrai ! »

« L’attachement traditionaliste au terroir et la préservation du paysage, que viendrait ici défigurer l’éolien, est un discours typique de l’extrême droite, analyse Pierre Charbonnier, philosophe et chargé de recherche au CNRS à Sciences-Po, qui étudie les liens entre science politique et questions environnementales. Donner une valeur d’éternité à un paysage, alors qu’il est le produit d’un développement historique et social, est propre à la pensée réactionnaire. L’extrême droite fait exactement la même chose quand elle fige la race blanche comme race pure, éternelle. »

Sur la question nucléaire, Marie-France Lorho, députée du Vaucluse affiliée à la Ligue du Sud, a indiqué le 29 mars devant l’Assemblée : « Il y a deux façons de répondre aux enjeux climatiques : la décroissance ou bien l’investissement technologique […]. La recherche et l’innovation ont permis de construire des réacteurs EPR qui consomment 7 à 15 % de moins que les réacteurs classiques. »

« Les Français bénéficient de l’une des électricités les moins polluantes d’Europe, les moins chères […]. Au lieu de sacrifier la filière nucléaire et ses emplois, défendez cette industrie nationale que le monde nous envie », a développé ensuite Nicolas Meizonnet, jouant la carte de la souveraineté et du social.

D’après Pierre Charbonnier, cette défense du nucléaire par la droite nationaliste constitue un brouillage idéologique. « L’extrême droite est foncièrement antimoderniste et antiprogressiste, mais comme ici la souveraineté nationale est du côté du nucléaire, ils se retrouvent paradoxalement à défendre cette technologie de pointe », souligne le philosophe.

Ne disposant que de 50 minutes de temps de parole à se partager entre non-inscrits, le débat parlementaire en séance publique a surtout été, pour le Rassemblement national, l’occasion d’annoncer que le parti d’extrême droite serait aussi sur le terrain de l’écologie lors de la future présidentielle.

but mars, alors que débutait l’examen en commission parlementaire du projet de loi « climat », Marine Le Pen, dans une logique de présidentialisation, avait déjà présenté à la presse une contre-proposition de référendum sur l’écologie, en réponse à celui promis par Emmanuel Macron (lire notre article ici). Le projet de votation du RN était composé de 15 questions sur l’environnement avec au menu, entre autres, l’investissement dans le nucléaire, l’arrêt de la construction d’éoliennes et le localisme.

« Vous vous en doutez, j’aurai l’occasion, dans les prochains mois, de développer ma vision de l’écologie et de la nécessaire protection de notre maison commune, une vision reposant sur un modèle localiste, protégé par des frontières », a alors déclaré en séance publique le 29 mars Marine Le Pen, avant dajouter : « Comme le dit si bien Hervé Juvin, “l’écologie devrait être la science de la joie de vivre”. »

Hervé Juvin est la caution intellectuelle du parti sur la question écologique depuis qu’il a rédigé, en janvier 2017, un discours sur l’environnement prononcé par Marine Le Pen. Cet essayiste et ancien proche de Raymond Barre a théorisé le localisme version RN, un « bio-conservatisme » qui promeut notamment l’affirmation de l’identité territoriale ou encore les circuits courts pour soutenir les producteurs locaux.

© Marine Le Pen

« C’est une pensée qui date au moins de l’entre-deux-guerres, qui s’est nourrie de la déstabilisation des relations sociales du monde paysan, et sur laquelle s’appuyait déjà Maurice Barrès, poursuit Pierre Charbonnier. Une contre-idéologie réactionnaire s’est alors construite sur le mythe du paysan ancré à sa terre, à sa famille, à sa race, permettant au demeurant d’y caser le fantasme antisémite de l’élite mondialisée. »

Et le chercheur de conclure : « Le RN peut difficilement ne pas parler d’écologie durant la loi “climat” car c’est un sujet politique devenu central, ne serait-ce que pour séduire une partie de l’électorat. Mais pour 2022, la stratégie verte du RN demeure une inconnue. L’extrême droite n’est jamais à une contradiction près sur l’environnement… »

Une contradiction qu’incarne à merveille Hervé Juvin. À la suite de son élection en tant qu’eurodéputé RN en 2019, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique dévoilait que l’éco-pourfendeur du mondialisme était actionnaire d’Amazon, de Microsoft et du pétrolier Total.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous