La méthode expérimentale, au cœur des controverses

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Est-ce que ça marche? Pour connaître l'efficacité de ses politiques, Martin Hirsch a mis en place des dispositifs d'évaluation inspirés de la méthode «expérimentale». Une technique qui a déjà fait ses preuves dans le secteur du développement, pour combattre la pauvreté des pays du Sud. Publiés au Seuil, deux petits livres d'Esther Duflo, l'une des figures de ce courant d'économie empirique, tombent à pic pour comprendre cette façon de faire déjà très contestée.

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C'est une courte incise signée Martin Hirsch, dans l'émission matinale de RTL, lundi 11 janvier. S'expliquant sur les méthodes d'évaluation de sa politique contre l'absentéisme scolaire, le commissaire aux solidarités actives précise: «Avec la même rigueur qu'on teste un médicament, j'allais dire.» Ce n'est pas du Martin Hirsch. C'est du Esther Duflo dans le texte, cette économiste de 37 ans, professeur au prestigieux MIT aux Etats-Unis, propulsée bien malgré elle au rang d'intellectuelle médiatique en France depuis sa série de cours, l'an dernier, au Collège de France, consacrés à la lutte contre la pauvreté. Les deux se connaissent bien : le premier a demandé à la seconde, et plus généralement à l'Ecole d'économie de Paris à laquelle elle est rattachée, d'évaluer ses politiques, du Revenu aux solidarités actives (RSA) à la «cagnotte scolaire» (depuis laissée de côté).
Cette méthode «expérimentale», surgie il y a une dizaine d'années dans le champ de l'économie du développement, gagne du terrain. Revers de la médaille : les randomistas, comme les surnomment les mauvaises langues, sont de plus en plus critiqués. Deux petits livres passionnants d'Esther Duflo, publiés au Seuil, permettent d'entrevoir l'étendue des possibles induits par cette démarche. Dans quatre domaines précis : l'éducation et la santé (Le développement humain), la microfinance et la lutte contre la corruption (La politique de l'autonomie). Ce diptyque, à des années-lumière des abstractions de la théorie économique, tente de répondre à des questions simples, depuis le terrain. L'école doit-elle être gratuite ou payante? Quelle doit-être la taille optimale des classes? Faut-il construire des centres de santé dans les zones rurales, ou acheminer les malades vers des hôpitaux urbains? «L'intuition et le raisonnement in abstracto sont des guides bien incertains», lâche Duflo, dont l'empirisme assumé (et assez déstabilisant pour une audience française non avertie) s'appuie sur une «technologie de l'évaluation» sans précédent.
En l'occurrence, des «évaluations aléatoires» (randomized evaluations en VO), qui reprennent à leur compte le principe des «essais cliniques», dans le monde des laboratoires pharmaceutiques, pour tester l'efficacité des médicaments. L'idée est simple: comme tout le monde, il arrive aux économistes de se tromper. Il faut donc évaluer, après coup, pour faire le tri entre ce qui marche, et ce qui échoue. Jusqu'alors, l'école dominante en matière d'évaluations (à Harvard et dans beaucoup de facs américaines) était celle des «expériences naturelles» : on identifie deux groupes de population «identiques», mais dont l'un est soudainement affecté par une politique, une crise économique, etc. Commentaire d'Esther Duflo lors de sa leçon inaugurale au Collège de France «Le chercheur en est réduit à évaluer ce qu'il peut évaluer, pas forcément ce qu'il voudrait évaluer

L'exemple du micro-crédit

La nouveauté, avec les «évaluations aléatoires» développées par dizaines par le Poverty Action Lab, c'est le hasard. C'est-à-dire que l'économiste va travailler en amont, avec des ONG sur le terrain, pour mettre en place un programme destiné à une population tirée au sort – ou presque. Par exemple en ouvrant des instituts de microcrédits dans la moitié d'une ville, et en observant les évolutions à l'échelle de l'ensemble de la commune. Les résultats ainsi obtenus sont incontestables. Et permettent de dire si l'économiste, au départ, a vu juste ou s'est trompé.

Prenons le cas de la microfinance, exposé dans La Politique de l'autonomie. Pendant longtemps, rappelle Esther Duflo, «les institutions de microfinance étaient beaucoup plus attachées à démontrer leur rentabilité financière, que la teneur et la portée de leurs services». Impossible, dans ces conditions, de savoir si le microcrédit, porteur de tant d'espoirs dans les années 90, «aide vraiment les pauvres»... Le Poverty Action Lab d'Esther Duflo, réseau international d'économistes dopés à l'évaluation «randomisée», vient de boucler la première étude d'impact, à Hyderabad, en Inde, en coopération avec l'institution de microfinance.