Du nucléaire pour Kadhafi: le réquisitoire de l’ex-patronne d’Areva contre Sarkozy

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Entendue par un juge, Anne Lauvergeon a révélé que le géant du nucléaire français n’avait « pas été associé » à l’accord de coopération nucléaire signé avec Tripoli en 2007. Un accord « atypique » voulu par l’Élysée. L’ancienne présidente d’Areva dit avoir « enterré le dossier », au grand dam de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant.

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Anne Lauvergeon a « enterré le dossier » du nucléaire libyen, et cette position a « fortement détérioré » sa relation avec Nicolas Sarkozy. L’ex-présidente d’Areva, entendue le 25 mai dernier dans l’affaire des financements libyens, a expliqué au juge Serge Tournaire le bras de fer qui l’a opposée au président de la République, entre 2007 et 2010, sur le sujet de la vente de réacteurs à la Libye de Mouammar Kadhafi.

Lauvergeon avait déjà dénoncé « les pressions de l’Élysée pour vendre des centrales nucléaires au dictateur libyen », en 2012, dans un livre, La Femme qui résiste (Plon), mais elle a cette fois-ci détaillé les choses devant la justice. Deux mois après la mise en examen de Nicolas Sarkozy dans l’affaire, c’est un nouveau témoignage à charge contre l’ancien président.

Anne Lauvergeon, ex-PDG d’Areva, a dû quitter la tête du groupe nucléaire en juin 2011. © Reuters Anne Lauvergeon, ex-PDG d’Areva, a dû quitter la tête du groupe nucléaire en juin 2011. © Reuters

Or l’empressement de la présidence Sarkozy à livrer à tout prix du nucléaire à Kadhafi intéresse aujourd’hui les juges parce qu’il peut entrer dans le champ des contreparties aux financements dont l’ancien président français est officiellement accusé d’avoir bénéficié, au même titre que la tentative de blanchiment judiciaire d’un proche du dictateur libyen ou de son accueil fastueux à Paris, en décembre 2007.

Dès le 28 mai 2007, selon un décryptage établi par les services diplomatiques libyens, le président fraîchement élu avait annoncé par téléphone à son homologue Mouammar Kadhafi qu’il était « prêt à envoyer une mission d’exploration pour étudier le sujet » de l’énergie nucléaire. Et Kadhafi avait approuvé : « Nous n’avons aucune réserve sur ce qui concerne l’énergie nucléaire pour des fins pacifiques. » Dès le mois de juin 2007, « une centrale nucléaire » figurait donc sur la shopping list des Libyens, dressée par l’intermédiaire Ziad Takieddine. Mais il fallait pour cela en passer par un accord d’État à État, signé rapidement le 25 juillet 2007 par Bernard Kouchner, alors ministre des affaires étrangères, et son homologue libyen, Abdel Rahman Chalgam.

Cet accord de « coopération dans le domaine des applications pacifiques du nucléaire » a été concocté par l’Élysée, sans la moindre validation de l’appareil militaro-industriel censé fournir la technologie à la Libye. « C’était un accord assez classique qui ouvrait la voie à une exportation de réacteurs et de combustibles, a expliqué Anne Lauvergeon à la justice. Ce n’est pas automatique derrière, mais c’est un passage obligatoire : Areva n’a pas le droit de travailler dans un pays s’il n’y a pas un tel accord. »

— « Avez-vous été associée à cet accord ? » questionne le juge.
— Anne Lauvergeon : « Non, nous n’avons été associés à aucune des étapes qui ont pu avoir lieu précédemment. »
Le juge : « Est-ce habituel qu’Areva ne soit pas associé avant la signature d’un tel accord ? »
— Anne Lauvergeon : « Les nouveaux accords sont assez rares et prennent souvent beaucoup de temps. Le plus souvent nous travaillons avec des pays qui ont déjà et depuis longtemps des accords nucléaires qui peuvent être rafraîchis, renouvelés, augmentés, etc. Et dans ce cas, nous sommes régulièrement associés. »
« Et pour cet accord avec la Libye ? » insiste le juge.
— Anne Lauvergeon : « Nous n’avons pas été associés. Et la rapidité était atypique. »

Selon l’ex-présidente, l’équipe d’Areva apprend rapidement « qu’il y a une vraie volonté libyenne de construire des réacteurs sur son sol et de le faire à base française ». Néanmoins, l’accord de coopération nucléaire, comme le franco-libyen, est « une porte ouverte pour l’État », qui ne signifie pas « automatiquement une livraison commerciale ». Il faut que l’appareil militaro-industriel suive. Et c’est là qu’Anne Lauvergeon s’est manifestée.

« Nous avons eu une grande réticence à vendre des réacteurs à la Libye du colonel Kadhafi, explique-t-elle au juge. Certes, on sait aujourd’hui exporter des réacteurs nucléaires qui ne sont pas proliférants. Néanmoins, pour développer une activité nucléaire civile, il faut une autorité de sûreté forte, compétente, autonome, qui puisse en cas de risque ou de danger, arrêter la centrale. » Elle s’interroge : « Quel poids » aurait eu l’hypothétique patron de l’autorité de sûreté libyenne « face au colonel Kadhafi » ?

« Le régime n’était pas suffisamment rationnel, à notre sens, pour être capable de gérer le nucléaire civil de manière sûre », conclut-elle.

Ce n’était pas l’avis de Nicolas Sarkozy et de son équipe. Anne Lauvergeon dit s’être retrouvée dans une « situation paradoxale », « à front renversé ».

« Classiquement, ce sont les entreprises qui sont mercantiles et prêtes à vendre malgré les risques, et les États sont là pour leur rappeler la raison et les limites, expose-t-elle. Là, en fait, c’était nous, l’entreprise, qui disions : “attention, nous ne pensons pas que la Libye du colonel Kadhafi soit un régime compatible avec le nucléaire civil”, étant précisé que quand vous livrez un réacteur nucléaire, c’est pour une durée de 60 ans. C’est une responsabilité qui va au-delà de celle d’un fournisseur d’un produit un peu anodin. »

Areva et ses responsables, Anne Lauvergeon en tête, n’ont « rien dit publiquement ». Une réunion est organisée dans un grand hôtel parisien avec l’homme chargé du nucléaire libyen, un certain Docteur Maktoub, rejoint durant la réunion par un des fils du Guide. « Nous avons discuté, mais ensuite, il ne s’est rien passé, nous n’avons pas bougé. J’ai enterré le dossier », résume Anne Lauvergeon.

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi sur le perron de l'Élysée, en 2007. © Reuters Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi sur le perron de l'Élysée, en 2007. © Reuters

Mais l’Élysée insiste. Et c’est Claude Guéant, personnage central de l’affaire libyenne, qui relance la présidente d’Areva, au printemps 2010, lors d’une réunion à l’Élysée, en présence d’Henri Proglio, alors PDG d’EDF. À la fin de la réunion, le secrétaire général de l’Élysée tient à dire que le sujet du nucléaire libyen lui paraissait « très intéressant ». « J’ai dit que je passais mon tour », rapporte Anne Lauvergeon. Claude Guéant s’est alors tourné vers Henri Proglio.

« Il a encouragé Henri Proglio à aller là-bas, poursuit l’ex-présidente d’Areva. Henri Proglio n’a rien dit de particulier, mais j’ai compris que pour lui, cela ne semblait pas poser de problème. Il venait d’être nommé chef de file du nucléaire français. »

Les autorités françaises étaient dans leur ensemble « très partagées ». « Le Quai d’Orsay avait des réticences sur le sujet et pas mal d’inquiétudes, et c’était la même chose à Matignon », résume l’ex-présidente.

« Qui était favorable ? » questionne encore le juge. « L’Élysée », répond-elle.

En avril 2012, réagissant au livre de Lauvergeon, Nicolas Sarkozy avait prétendu qu’il « n’a jamais été question de vendre une centrale à M. Kadhafi ». « C’est grotesque. Le seul projet qui ait jamais existé pour les Libyens, c’était une usine de dessalement d’eau de mer, qu’ils n’ont jamais faite et pour laquelle les discussions n'ont jamais commencé. »

L’ex-patronne d’Areva, par ailleurs mise en examen dans l’affaire Uramin, revient sur cet élément de langage. « Cela correspondait à une certaine vogue dans ces années-là, qui consistait à dire : ce n’est plus vraiment du nucléaire puisque l’on va faire du dessalement d’eau de mer, explique-t-elle. Dessaler de l’eau de mer demande beaucoup d’énergie. Cette énergie dans le Proche et le Moyen-Orient est généralement apportée par le pétrole. L’idée était d’y substituer de l’électricité produite par une centrale. C’est, je crois, un très bon concept, mais ça ne change absolument rien aux problématiques de sécurité de la centrale. (…) Pour moi, il s’agissait uniquement d’un argument médiatique destiné à convaincre du caractère plus anodin de la livraison de telles unités. (…) Mais les basiques nucléaires et les risques liés restent exactement les mêmes. »

Le sujet du nucléaire libyen a été pour Anne Lauvergeon un « épisode compliqué » avec l’Élysée. Après son refus d’intégrer le gouvernement en 2007, ce qu’elle appelle son « manque d’enthousiasme » sur la Libye, ou plutôt son refus de participer à l’aventure libyenne, a « très fortement détérioré [sa] relation avec le président et l’Élysée en général ».

L’ex-présidente d’Areva a aussi été avertie du rôle de l’intermédiaire Alexandre Djouhri dans des « tentatives de déstabilisation » subies en 2008 et 2009, et favorisant les ambitions d’Henri Proglio dans la filière nucléaire française.

« Que reprochez-vous à Claude Guéant qui a eu des fonctions d’autorité très importantes dans tous les domaines durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy ? » questionne finalement le juge.

« Ce que j’ai regretté, c’est de voir que des personnes qui ne connaissaient rien, ou pas grand-chose, aux spécificités de l’industrie nucléaire, prennent des décisions extrêmement importantes sans tenir compte des avis de prudence de ceux qui y travaillent depuis longtemps. Comme je l’explique, c’était un système, ils étaient plusieurs, et il m’est difficile de savoir quelles relations exactes ils avaient entre eux. »

Le juge : « Pensez-vous à la Libye en disant cela ? »

« Oui, car si on avait été plus loin en Libye, cela aurait été effectivement une mauvaise aventure. »

Compte tenu de l’opération militaire en Libye, « on ne peut que se réjouir de n’avoir pas commencé à construire des réacteurs là-bas », a finalement estimé Anne Lauvergeon.

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