Les écologistes se paient le luxe d’un congrès incompréhensible

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Sept motions, une majorité affaiblie et une bataille interne peu lisible, hormis la volonté de se renforcer dans l’appareil et de peser sur les investitures aux prochaines européennes... Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur le congrès écolo.

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Congrès mal gré, pour les écolos... Au creux de la vague, miné par le récent psychodrame de la démission forcée de Pascal Durand, coincé dans une participation gouvernementale qu’il continue d’assumer malgré les échecs de son influence (dernier en date, la suspension de l’écotaxe), Europe écologie-Les Verts (EELV) se prépare à un congrès sans grands enjeux de fond à trancher, fin novembre à Caen. Et dans l’historique du parti écologiste, c’est typiquement ce genre de contexte qui peut entraîner le pire : tractations de couloirs, règlements de comptes internes et postures clivantes parfois factices, et sûrement illisibles pour l’extérieur.

« Le vin est tiré, et même si c’est une infâme piquette, il faut le boire », philosophe un dirigeant sortant. « Aucune question essentielle ne va être posée à ce congrès, regrette Mickaël Marie, directeur de cabinet du secrétaire national sorti, Pascal Durand. On va tous redire qu’on veut changer de cap, alors que l’exécutif a déjà répondu qu’il ne le ferait pas. On ferait mieux de se demander comment construire de la cause commune avec le reste de la société. Mais on ne pourra pas faire l'économie d'une analyse de notre situation… »

« Il n’y a pas de divergences idéologiques, c’est un moment d’entre soi et de transition, où l’essentiel des listes ont vocation à faire gagner un candidat aux instances dirigeantes ou aux investitures européennes », convient également l’eurodéputée Sandrine Bélier. « C’est un mauvais moment à vivre, avant de pouvoir enfin passer à autre chose, soupire un autre dirigeant, David Cormand. On a sept textes qui disent peu ou prou la même chose, avec des mots différents. Ça montre que la cohérence d’ensemble reste assez forte. Mais du coup ça va se déchirer pour des places. »

Aux journées d'été d'EELV, à Marseille, en août 2013 © S.A Aux journées d'été d'EELV, à Marseille, en août 2013 © S.A

Comment a-t-on pu en arriver là ? À un congrès sans grand enjeu autre qu’une lutte des places, et qui va donner une image guère reluisante d’un parti déjà en proie au doute interne ? Et qui ne parvient pas franchement à se sortir du piège de la participation gouvernementale, malgré son insistance à défendre « une culture de la proportionnelle », ainsi que l’idée selon laquelle « on peut ouvrir sa gueule et ne pas démissionner ». « La difficulté des écolos, c’est qu’ils ont trop attendu dans la critique et l’opposition pour ne pas avoir envie de faire face au pouvoir, et se résoudre à laisser tomber, explique Pascal Durand. Désormais, nous sommes dans une logique de mise en œuvre de la transition écologique. Nous ne sommes plus prêts à retomber dans la radicalité. »

Sans grande victoire obtenue au sein de l’équipe Ayrault, les écolos se sont enfermés dans une logique défensive (lire ici), afin de préserver des acquis, comme la construction au point mort de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la mise à l’écart du gaz de schiste comme perspective industrielle, ou la réduction de la production nucléaire au profit des énergies renouvelables (elle aussi au point mort cependant). La transition énergétique se fait attendre, et la fiscalité écologique revient en boomerang sur des écolos devenus responsables du « ras-le-bol fiscal » dénoncé par Pierre Moscovici. « Le basculement attendu ne vient pas, loin de là, constate Pascal Durand. Du coup, l’état du parti est représentatif des militants qui ont joué le jeu majoritaire de bonne foi, mais qui ne s’y retrouvent pas. Tout le monde est déboussolé, et contrairement au PG, nous n’avons pas de sens marxiste de l’histoire auquel nous raccrocher. »

« Le problème pour les militants d’EELV, ce ne sont pas les ministres écologistes, dont l’action est bien vue, mais bien François Hollande », se désole un protagoniste de ce congrès issu de la direction, pour qui le calendrier tombe très mal : « Tout le monde a envie de se compter. » « La période n’est pas bonne, on est en pleine crise de croissance, explique Emmanuelle Cosse, favorite pour succéder à Pascal Durand à la tête du parti. La sortie du gouvernement reste un sujet tabou, car tout le monde est conscient que ce ne sera pas mieux si l'on sort. Et tous ceux qui sont engagés dans les municipales voient bien que la question de l’alternative est compliquée, tant les alliances sont à géométrie variable. »

Le sujet récurrent de la participation gouvernementale sera dans tous les esprits, mais ne sera pourtant pas au centre des débats, faute d’avoir été posé clairement jusque-là. « C’est une rente que personne ne veut tuer, explique un cadre, chacun a besoin de pouvoir potentiellement menacer de lancer le débat de la sortie du gouvernement, mais tout le monde est aussi conscient de l’absence de plan B en cas de sortie. » Toutefois, certaines motions appellent dans la dernière ligne droite à « ne pas voter le budget », d’autres à faire des alliances avec le Front de gauche, dont certaines sont déjà en cours aux municipales (avec le PG de Mélenchon, face à des communistes alliés avec le PS, par exemple à Grenoble).

Initialement accepté par Pascal Durand lorsqu’il remplaça Cécile Duflot devenue ministre en 2012, ce congrès extraordinaire aurait dû le légitimer. Mais après une révolution de palais encore assez difficilement compréhensible (lire ici et ) l’ayant évincé, Caen va finalement devenir le lieu des intrigues de pouvoir, afin de « jouer le congrès d’après », aux dires de nombreux cadres interrogés. Après dix jours de rencontres tous azimuts dans la galaxie écolo-politicienne, Mediapart a tenté d’y voir plus clair.

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Durant dix jours, j'ai rencontré en face-à-face une quinzaine de protagonistes de ce congrès, cadres du parti et élus d'EELV, certains ne souhaitant s'exprimer que sous couvert d'anonymat. Karim Zéribi et Christophe Rossignol ont été joints par téléphone.