Violences policières: ces affaires qui auraient été enterrées sans vidéo

Par

Les agissements de la police ont enfin été mis sous le feu des projecteurs depuis deux ans. Dans un courriel de mars 2019, que Mediapart publie, la police des polices reconnaît elle-même l'importance des enregistrements vidéo pour alerter et élucider les affaires.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Interpellé par les forces de l’ordre et plaqué au sol, un homme est violemment frappé par un policier qui lui assène un coup de pied dans  la tête. Largement diffusée sur les réseaux sociaux, une vidéo révélant ces faits commis le 23 février 2019, à Paris, a permis l’identification de son auteur, le brigadier Alexis B., qui va être jugé ce 12 novembre pour des « violences par personnes dépositaires de l’autorité publique ».

Cette affaire illustre l’importance de pouvoir filmer et diffuser sur les réseaux sociaux et sans floutage les auteurs de violences policières afin d’en permettre l’identification et le cas échéant de les poursuivre.

Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) qui le dit. En mars 2019, aux personnes qui lui signalent les violences commises ce 23 février, elle répond porter « une attention particulière aux vidéos diffusées sur des réseaux sociaux et montrant des agissements de policiers contraires au code de déontologie ou répréhensibles pénalement. Nous vous remercions pour la transmission de cette vidéo qui sera attentivement analysée afin d’en apprécier les suites à donner ».

Courriel de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), 8 mars 2019. Courriel de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), 8 mars 2019.
L'IGPN qui cède à la pression populaire et qui se voit contrainte de retrouver l'auteur des violences au vu des images mises sur la place publique ?

Habitant dans le Pas-de-Calais, Frédéric fait partie de ceux qui ont alerté par mail la police des polices dès le 24 février, au lendemain de l'acte. « Je viens de voir une vidéo sur un compte Twitter. Sur cette vidéo, des policiers interpellent violemment un citoyen, le maîtrisant en l’immobilisant au sol. Puis alors qu’il est au sol, passif et ne représentant aucun signe de rébellion, un autre policier arrive et lui porte un violent coup de botte au visage. Le coup est porté violemment, sans raison, sans justification (…) Cette vidéo est choquante. Le comportement de ce policier est inexcusable et contribue à creuser le fossé d’incompréhension et de méfiance qui sépare les forces de l’ordre de la population. Merci de bien vouloir prendre en compte ce signalement et d’y apporter les suites nécessaires. Ci-dessous le lien vers cette vidéo. »

Image de la vidéo enregistrée le 23 février 2019, Paris. Image de la vidéo enregistrée le 23 février 2019, Paris.

Le 7 mars, un habitant de Roubaix envoie lui aussi à la police des polices un lien Facebook relayant la vidéo « montrant un de vos collègues abuser de bavure (coup de pied) dans la tête alors que le monsieur est déjà (…) à terre ».

Le 8 mars, c’est au tour de Jean-Luc, résidant à Paris, de signaler à l’IGPN « une action d’une brutalité inqualifiable très probablement de la part d’un agent de la force publique. Cet agent décrédibilise l’action de l’État et rend la haine possible face à un acte totalement illégal ». « Je sais que rien ne sera fait. Je ne me fais aucune illusion », conclut-il en joignant le lien de la page Facebook ayant relayé la vidéo. 

Ces signalements émanent de personnes qui ne sont ni témoins des violences ni auteurs de vidéos, mais qui, choquées par les enregistrements diffusés sur les réseaux sociaux, ont tenu à en alerter l’IGPN. 

La police des polices, souvent prompte à enterrer la responsabilité des forces de l’ordre, s’est, dans cette enquête, emparée des vidéos pour identifier le policier auteur du coup de pied, puis a avisé le parquet qui, le 8 mars 2019, a ouvert une enquête préliminaire. 

Plusieurs vidéos circulent sur ces violences (l'une est relayée par une page Facebook soutenant les gilets jaunes, une autre sur le compte tweeter du média russe Sputnik). Sur l'une d'elles le visage de l'un des responsables de cette unité apparaît nettement et permet alors aux enquêteurs de remonter à l’unité de police, la compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI) à laquelle appartient l’auteur des violences. Avec la proposition de loi « sécurité globale » et le floutage quasi obligatoire des visages, une telle identification serait largement compromise. 

Image de l'un des responsables de l'unité de policiers dont fait partie l'auteur des violences, 23 février 2019. Image de l'un des responsables de l'unité de policiers dont fait partie l'auteur des violences, 23 février 2019.

Il y a encore plus étonnant dans cette affaire. L'auteur des violences, le brigadier Alexis B., qui a vu la vidéo de ses propres violences circuler sur les réseaux sociaux, a décidé de rédiger lui-même le 25 février un rapport à sa hiérarchie pour se justifier.

Sa hiérarchie n'a cependant pas donné suite au rapport de celui qui se présente comme « voltigeur, mission qui consiste à interpeller les fauteurs de troubles ainsi qu’à effectuer des charges et à utiliser tout moyen intermédiaire si nécessaire ».

Dans son rapport auprès de l’IGPN, il justifie ainsi le coup de pied porté sur le manifestant : constatant que celui-ci ne voulait « pas donner ses mains pour se faire menotter » et lui-même ayant « les mains prises par une grenade et mon bâton de défense. J’ai décidé donc de porter un coup de pied sur l’épaule gauche de l’individu au sol mais malencontreusement mon pied arrive sur sa joue gauche ».

L’IGPN le confronte à la vidéo, l’interpellant sur le caractère volontaire et non accidentel de son geste. « Au vu de la vidéo, on pourrait croire que mon geste était volontaire alors qu’il n’en est rien. Vu la journée que nous venions de passer et la fatigue, j’ai raté mon geste », conclut-il. 

La victime, quant à elle, a été retrouvée par l'IGPN, sur le tableau des interpellations de cette journée. Léandro, métallurgiste de 53 ans, était venu participer à la mobilisation des gilets jaunes avec son frère Sandro, 51 ans. « Mon client a alors porté plainte le 30 mars 2019. Mais une enquête était déjà en cours », précise son avocate, Lucie Simon. 

« Il n’a pu le faire avant parce qu’il a lui-même été accusé, à tort, par les policiers de “rébellion” et de “participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations” », explique-t-elle. 

Arrêté lors de la manifestation du 23 février et jugé deux jours après en comparution immédiate, Léandro a été condamné avec son frère à 8 mois de prison avec sursis, décision dont ils ont fait appel. 

« Je me réjouis du renvoi devant le tribunal correctionnel de ce policier pour les violences commises, commente l'avocate de la victime, Lucie Simon. Mais cela aurait-il été possible avec la loi "sécurité globale" ? Le projet de loi sécurité globale organise l’impunité des policiers, non seulement il rendra quasi impossible leur identification  – condition même de leur poursuite –, mais surtout nous avons tout à parier qu’il anéantira la possibilité même de filmer ces violences. En criminalisant la documentation des violences policières, le gouvernement organise leur invisibilité. Nous allons vers un État policier qui creuse de plus en plus le fossé entre la population et sa police. »

Cette affaire illustre comment de rares fois, lorsqu’elle accorde « une attention particulière aux vidéos diffusées sur des réseaux sociaux et montrant des agissements de policiers contraires au code de déontologie ou répréhensibles pénalement », l’IGPN a la capacité d’identifier le ou les auteurs et la volonté de déclencher des poursuites administratives ou judiciaires. L’article 24 de la proposition de loi balaie ainsi ce maigre espoir pour les victimes.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous