A la COP21, dans la bulle

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Depuis le dimanche 29 novembre, des milliers de négociateurs, ministres, journalistes, membres d'ONG, chefs d'entreprise, observateurs divers et variés, policiers, boulangers, etc., s'activent au Bourget à l'occasion du sommet de l'ONU sur le climat. Récit subjectif alors que la négociation est entrée dans son sprint final.

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Un accord ? Pas d'accord ? Quel accord ? Les négociations pour aboutir à un accord sur le climat à la COP21 sont dans leur dernière ligne droite. Laurent Fabius, le ministre français des affaires étrangères et président de la COP, espérait mercredi soir obtenir un accord ce vendredi 10 décembre. « Nous préférons nous donner le temps de consulter les délégations tout au long de la journée de vendredi », a finalement fait savoir au matin la présidence française de la COP. Le texte doit être adopté définitivement samedi après-midi, 24 heures après sa date butoir initiale.

Drôle de COP en réalité. Dans la bulle que constitue tout sommet international, a fortiori dans une ville frappée récemment par une série d'attentats, s'insère, comme une poupée russe, une bulle plus petite, qui tient sous cloche les négociateurs. Observateurs, ONG, journalistes, gravitent autour d'un trou noir, à la recherche de la moindre information autre que celles des conférences de presse et des réunions plénières officielles, lors desquelles les points de vue officiels sont posés, et les déclarations policées. Plus de dix jours après le coup d'envoi de ce grand sommet pour le climat, aucun coup d'éclat n'est à signaler – on n'oserait pas écrire déplorer –, aucun pays n'est sorti de ses gonds, aucun bras de fer, même, ne semble engagé. Alors même que le brouillon en cours devrait en inquiéter plus d'un.

L'entrée de la COP21 © Jean de Peña du Collectif À-vif(s) L'entrée de la COP21 © Jean de Peña du Collectif À-vif(s)

Pour encore quelques heures (jours ?) les immenses hangars du sommet ne font pas partie du Bourget, ils ne font même pas partie de la France : c'est un territoire onusien. Avec sa propre police, des officiers à casquette de diverses origines, et ses propres lois. Ce n'est pas une ville dans la ville, non, car une ville signifierait d'y croiser des personnes aux préoccupations diverses, alors que là, tout le monde parle climat, pense climat, vit climat, rêve, sans doute, climat.

Mais dire cela n'est pas tout dire, aussi voici, au jour le jour ou presque, à quoi ressemble la vie d'un moine COPiste.

  • Lundi 30 novembre. La foule des grands jours

Plus de petits hommes bleus – CRS, policiers – que de petits hommes verts – agents RATP chargés de guider le voyageur étranger égaré, notamment – à l'entrée de la 21e Conference of the Parties ce lundi matin. La journée est celle des chefs d’État et de gouvernement chargés de discourir à l’ouverture du sommet. Les participants, tout juste débarqués des bus spéciaux, se prennent en photo devant le pylône aux couleurs de leur pays – ou d’un autre. Debout devant leurs chariots, des prestataires du groupe de distribution Carrefour distribuent des pommes, bio nous dit-on. Certains, arrivés à vélo, auront pu constater l’indigence du parking concerné, même si, il faut bien le dire, ils ne sont pas si nombreux.

Le premier hangar ressemble à un banal hall d’aéroport, avec, à droite, à gauche, au centre, des dizaines de portiques détecteurs de métaux jouxtant l’appareil à scanner les sacs. Manteau, ceinture, et toujours une pièce de monnaie qui reste coincée au fond de la poche vous attirent le regard soupçonneux de la gendarmesque. Il faudra s’y faire, même dûment badgé, la procédure sera la même tous les matins, vous mettant progressivement dans la peau de Bill Murray dans Groundhog Day (dont on notera par ailleurs qu’il joue un monsieur météo).

La salle des portiques de sécurité © Jean de Peña du Collectif À-vif(s) La salle des portiques de sécurité © Jean de Peña du Collectif À-vif(s)

Cette formalité passée, on débouche sur une longue rue, une avenue en fait, des Champs-Élysées précisément, qui dessert les quatre grandes zones de ce qui constituera un lieu de vie pour les deux prochaines semaines. Un kilomètre plus loin, on aperçoit une maquette de tour Eiffel d’environ trois mètres de haut, et rouge avec ça, parce que, sans doute, dans l’esprit dérangé du concepteur des lieux, « Paris sera toujours Paris ; la ville de l’amour, tu vois ; le rouge quoi ». De part et d’autre, des animaux en plastique coloré de l’opération Arche de Noë Climat saluent les visiteurs en n’oubliant pas de remercier leurs mécènes sur les petites plaques collées sur leur socle (L’Oréal, Arkema, Fondation Schneider Electric, notamment).

La rue est couverte, si bien qu’on n’y voit jamais que des bouts de ciel, dans certains angles, entre certains murs, ce qui a l’avantage de préserver le négociateur des intempéries, certes, mais aussi de renforcer l’impression d'évoluer dans un monde réduit, sorte de Disney Land cheap pour adultes. À droite, le premier bâtiment est réservé aux Side Events – que le lecteur francofan me pardonne, mais on n’est pas en France ici après tout –, ces événements parallèles organisés par la société civile, entreprises, ONG diverses, etc. Deux militants de Friends of the Earth international installent leur stand en papotant ; le stand Facebook, bien qu’imposant, n’attire pas grand monde. Dans les salles de réunion, les premières conférences thématiques de la société civile ont déjà commencé.

Plus loin sur le même « trottoir » se trouve la salle de presse (« Media center ») qui va grouiller des jours durant de journalistes hagards, pressés, stressés, studieux, de négociateurs ou d’observateurs venus dans l’une des deux salles de conférence de presse délivrer leur message, de spécialistes des négociations qui ne se sentent pas assez interrogés et flânent l’air de rien, disant bonjour par-ci, bonjour par-là aux journalistes de leur connaissance, attendant l’heureux instant où on leur répondra « alors tu en penses quoi, toi, de l’avancement du texte ? ». Les médias riches y disposent d’une petite salle privative, quand ce n’est pas un studio télé ou radio au complet, tandis que les autres devront se contenter de poser leurs affaires sur les immenses bureaux alignés dans l’espace central. Les premiers arrivés sont déjà en train de coller une feuille A4 sur laquelle se trouve le nom de leur média, afin de réserver une place. Tous les dix mètres, des écrans diffusent en direct ce qui se passe dans les plénières ou dans l’une des trois salles de conférence de presse. Les rédactions ont déployé les grands moyens en ce premier jour, présence des chefs d’État oblige.

Journalistes au travail © Jean de Peña du Collectif À-vif(s) Journalistes au travail © Jean de Peña du Collectif À-vif(s)

L’effervescence est à peu près la même de l’autre côté de la rue, dans les deux bâtiments qui abritent les pavillons des États (ou des groupes d’États). Chaque pays a déployé ses plus beaux atours pour constituer la face visible de sa présence aux négociations. Le pavillon du Maroc, qui présidera la COP22 l’année prochaine, se fait remarquer avec ses panneaux de Plexiglas rouge, celui des États-Unis joue l’ouverture sur le monde avec un espace sans façade. D’autres linéaires de bureaux alignés, d’autres échoppes à café (bio) et sandwiches, des restaurants, la suite de l’Arche de Noë Climat, les deux salles des plénières, poétiquement baptisée La Seine et La Loire (« parce que la France, tu vois, etc. »).  Derrière ce bâtiment, se trouve le cœur du réacteur, les 32 salles de négociation.

Pendant que les chefs d’État se lancent dans leurs interminables mais ultra positifs discours, on croise dans l’allée principale trois Indiens d’Amérique, en lutte contre le projet REDD+. « Un crime contre l’humanité et contre la Terre-mère va se produire avec REDD+, et ce n’est pas deux semaines de négociations qui pourront y changer quoi que ce soit. » REDD+, pour réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts dans les pays en développement, consiste à donner une valeur financière au carbone retenu par les forêts. C’est un projet largement critiqué, notamment parce qu’il revient à donner aux pays développés des droits de polluer en leur permettant d’acheter des terres dans les pays du Sud. Une accélération de l’accaparement des terres en somme. Mais ce n’est pas l’avis des organisateurs de la conférence « REDD+ à la jonction de la biodiversité, du changement climatique et des droits humains ». Sous l’égide de l’institut de la francophonie pour le développement durable, une dizaine de représentants du sud de l’Afrique tenaient au contraire un discours ultra positif sur la question. Et de fait, les pays africains s’accrochent pour que REDD+ trouve une bonne place dans l’accord.

Cette journée n’est pas très longue (notre compte-rendu ici) mais permet de prendre ses marques. Par exemple pour cette consœur qui constate avec angoisse et déception qu’on ne trouve pas de sandwich végétarien dans l’espace presse, mais apprend, ravie, qu’elle trouvera son bonheur de l’autre côté des Champs-Élysées.

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