Le lepénisme fanfaronne salle Wagram

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Marine Le Pen a tenu son unique rassemblement de l'entre-deux-tours des élections régionales à Paris, jeudi 10 décembre. Mediapart s'y est rendu.

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À trois jours du second tour des régionales, jeudi 10 décembre au soir, flanquée des têtes de listes du FN, la voilà qui rassure son public. Celui-ci n’en demande pas tant. Un silence accueille de bien trop bonnes paroles, certainement destinées à la galerie – c’est-à-dire aux télévisions : « Nous n’allons pas confisquer le pouvoir mais le partager. Nous mettrons en œuvre une alternance apaisée. Il n’y aura pas de chasse aux sorcières. Le maître mot ne sera pas l’idéologie mais le pragmatisme. Nous croyons en l’intelligence collective. Nous serons la relation de ceux qui n’en ont pas. Tranquillement, avec professionnalisme, nous ouvrirons chaque dossier. Liberté face aux féodalités, fraternité face aux oubliés. »

Quelle mouche tsé-tsé a donc piqué Marine Le Pen ? Aurait-elle viré démocrate compatissante, oubliant le darwinisme frontiste au vestiaire ? La nation a besoin d’une mère, mais d’une mère Fouettarde : ni léniniste, ni lénifiante, pense l’assistance qui se réserve pour des propos plus musclés. Nous sommes salle Wagram, que diable ! Là où boxait Marcel Cerdan. Là où Pierre Taittinger, en 1936, devant les Jeunesses patriotes, ne retenait pas ses coups contre la gauche. Là où s’est tenue, en 1942, l’exposition « Le bolchévisme contre l’Europe ». Du nerf !

Marcel Déat salle Wagram (1941) © Mediapart

Le naturel revient mollo : « L’alliance du PS libéral des Valls-Macron et de l’UMP gauchisante de Juppé donnera une fusion appelée ROM : rassemblement des organisations mondialistes. » Marine Le Pen, avec la hauteur de vue que semble déjà lui conférer la fonction culminante qu’elle convoite, fustige « les jeux de mots laborieux » de Nicolas Sarkozy. Sitôt dit, elle raille « l’UMPS devenu LRPS ». Ce qui lui permet d’enchaîner : « LRPS, oui l’herpès, je n’en veux pas pour la France ! »

La présidente du FN jubile au sujet du « suicide collectif de la secte de Solférino » – chacun goûte très certainement son art de suggérer des initiales infamantes : secte Solférino. La vitesse supérieure est enclenchée. Sus au « politiquement correct politiquement débile » et cap sur « un pays millénaire chargé d’histoire qui doit garder en mémoire les causes de ses conflits s’il ne veut pas les revivre ». L’air semble soudain saturé d’invasions maures. Les slogans affichés prennent tout leur sens : « Ambition régionale, passion nationale », « Défendons l’identité des pays de la Loire », « Une Bretagne forte dans une France qui protège », « Libérons la Normandie, avec Nicolas Bay ! »… La salle Wagram vibre enfin à pleins poumons. La cheffe donne libre cours aux formules qui flattent l’ouïe : « Notre rôle à nous, patriotes et militants nationaux… »

"Mgr" Mayol de Lupé salle Wagram (1943) © Mediapart

Dès que Marine Le Pen prononce le nom de Manuel Valls : huées follement fournies dans la salle. Alors l’oratrice : « Merci pour lui, il le mérite bien. » Voici le temps de la hargne (« basses manœuvres d’appareil, petites combines »), de la rogne (« pilonnage médiatique insensé ») et de la grogne (« l’UMPS se croyait copropriétaire du savoir, de la morale et du pouvoir »). Conclusion qui cogne : « Les coups de boutoir font céder la porte du donjon du château. » Envolée dramatique : « Le peuple baisse le rideau sur ce théâtre d’ombres. »

À la tribune, les foudres de l’éloquence s’avèrent incendiaires. Tous ceux qui se sont mis en travers de la route y passent : « Le directeur d’un journal du Nord qui doit s’appeler La Voix de son maître. Cet auguste représentant du grand patronat. Un cégétiste aux allures de Peppone. Un millionnaire en K-way expatrié. Un ancien vendeur de petits pois pas très bien conservé. » Et vlan pour La Voix du Nord, Pierre Gattaz, Philippe Martinez, Dany Boon et Bruno Bonduelle !

Match de catch salle Wagram (1947) © Mediapart

Après avoir incarné le tiers état en marche vers une victoire écrasante (« on n’arrête pas les cycles historiques, ils ne peuvent pas contrarier l’âme d’un peuple »), après avoir prêté serment devant le corps électoral (« nous n’acceptons pas le terrorisme intellectuel, ils ne nous feront pas céder »), Marine Le Pen se pose en dissidente victime d’une « campagne d’État contre les opposants, orchestrée depuis les palais de la République ». Elle recommande la vigilance, subodore quelque fraude à venir dans les urnes et suggère que toute défaite du FN serait une victoire confisquée par le système.

La présidente du FN déséquilibre en souplesse, usant d’effets rhétoriques en forme de prises de judo : « À 40 % le FN divise, alors qu’à 25 % l’UMP rassemble et qu’à 18 % le PS sauve la République ! » Sa science des retournements de situation atteint des sommets à propos de l’islam hexagonal : « M. Valls, avec son masque de cire figé par une perpétuelle indignation, appelle les musulmans à voter contre le premier parti de France. Il assigne donc à résidence politique des citoyens français en fonction de leur religion. Nos compatriotes musulmans ont toute leur place dans le redressement national que nous mettrons en œuvre. Beaucoup le savent et nous ont déjà rejoints… »

Judo féminin salle Wagram (1949) © Mediapart

Le temps est venu de proposer une devise au rythme quaternaire : « Courage, dévouement, travail, recherche du progrès. » Ensuite, Marine Le Pen s’en prend à l’expression « vivre ensemble », qui n’est à ses yeux que « l’alignement de destins individuels et la coexistence de communautés ». Or sa conception de la nation va vers « l’assimilation républicaine ». Non pas l’intégration mais l’assimilation, mot qui fleure bon le legs colonial et l’autoritarisme unilatéral, ainsi justifiés : « La République impose de se plier aux règles communes. »

Sur sa lancée, la fille de l’Absent (il n’aura pas été question une seule fois de Jean-Marie Le Pen) livre le secret de la pierre philosophale politique : « Nous tiendrons nos promesses et appliquerons les programmes sur lesquels nous avons été élus. » Déjà la terre ne se réchauffe plus, le chômage cesse de progresser, l’Europe sourit à la vie, le terrorisme passe aux oubliettes et la faim dans le monde disparaît sans demander son reste.

Voilà sans doute pourquoi tant de petits drapeaux tricolores s’agitent avec frénésie. Que demander de plus ? C’est aujourd’hui l’anniversaire de Marion Maréchal-Le Pen, sagement assise derrière sa tante et pour laquelle, comme par enchantement, avec une spontanéité tenant de la divine surprise, l’audience avait entonné, au début de la soirée : « Joyeux anniversaire ». Qui osera encore comparer un tel métingue à la bonne franquette, salle Wagram, avec les flambeaux des congrès de Nuremberg ? La page est tournée : Marion Maréchal-Le Pen est née le 10 décembre 1989.

"Les Rubettes" salle Wagram (1989) © Mediapart

Marine Le Pen reçoit un gros bouquet de fleurs blanches à la fin de son discours. Elle se met à chanter, avec tous les enfants de la patrie, que le jour de gloire est arrivé nonobstant la tyrannie contre laquelle s'élève quelque étendard sanglant et alors que ça mugit dans nos campagnes – il s'agit de féroces soldats qui se faufilent au sein des corps qu’ils égorgent sans distinction de sexe : nos sillons s'abreuveront de leur sang impur, à mesure que nous marcherons, une fois formés les bataillons idoines grâce aux citoyens bourrés d'armes.

C’est fini. La foule sort. « Le métro à l’heure de pointe », comme disait Malraux à propos du RPF qu'animait le général de Gaulle à la fin des années 1940. Un sexagénaire nanti d’un grand chapeau et d’un petit drapeau bougonne : « Dommage qu’on n’ait pas entendu Philippot. C’est le seul qui pourra l’emporter dans sa région puisque le socialiste se maintient. D’ailleurs tous les socialistes de là-bas vont voter Philippot pour se venger de Paris. » Curieux raisonnement, qui, comme tout le reste ici, ne se discute pas.

Avenue de Wagram, une femme trompette dans son téléphone portable : « On a forcément gagné, quel que soit le résultat dimanche. »

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Le parti des Le Pen faisant peser un interdit sur Mediapart en général et sur Marine Turchi en particulier, je me suis dévoué pour pointer, incognito, mon minois de Français moyen salle Wagram, avenue du même nom à Paris XVIIe, jeudi vers 19h00 – le discours de Marine Le Pen étant prévu à 20h.

Ambiance étrange. Le public est encadré par des journalistes qui viennent faire leur marché en interviewant les militants et sympathisants situés en bouts de rangées : j'étais assis au milieu pour éviter le serpent qui se mord la queue – un(e) journaliste badgé(e) interrogeant un journaliste en tapinois ! Les journalistes sont encadrés par un service d'ordre omniprésent. Le service d'ordre a des oreillettes.

L'interaction entre la salle et la scène ne fonctionne guère, puisque tout semble mis en scène pour les photographes et les télévisions à la manœuvre. Le public a donc l'impression curieuse d'être un zoo humain dans lequel picore une presse “embedded” estampillée comme telle, tout en faisant tapisserie pour les besoins des captations audiovisuelles.