Violences sexuelles dans le sport: des agresseurs qui restent en poste

Par Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (Disclose)
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« La justice a fait son travail, il a été condamné, il n’y a rien de plus à dire »

Contactée à plusieurs reprises, la Fédération française de tennis de table a fini par réagir le 9 décembre. À la question de savoir comment une personne condamnée pour une infraction sexuelle, en l’occurrence des viols, a pu exercer dans un club de ping-pong, Paul de Keerle, directeur général de la FFTT, rejette la responsabilité sur l’autorité judiciaire.

Selon lui, « le problème c’est que l’information n’arrive pas jusqu’à la tête de la fédération ». En réaction aux questions de Disclose, la fédération a décidé d’agir durant le week-end des 7 et 8 décembre. « La licence d’Yves R. a été suspendue à titre conservatoire. Il ne peut plus participer à aucune compétition », annonce le directeur général. Avant de souligner en guise de conclusion : « La position de la présidence de la fédération est claire. Un adulte condamné pour agression sexuelle sur mineur ne peut plus croiser de jeunes en compétition. »

Encore faut-il sensibiliser les dirigeants de ligues régionales, comités départementaux et clubs de ping-pong à la lutte contre les violences sexuelles.

L’enquête de Disclose révèle que plusieurs dizaines d’éducateurs sportifs, à l’image d’Yves R., sont toujours en poste malgré une condamnation ou une procédure judiciaire en cours. Un phénomène qui souligne le manque de respect grave et répété des interdictions d’exercer au contact de mineurs. Et la méconnaissance absolue de la loi, en particulier ce fameux article 212-9 du code du sport.

À cet égard, l’histoire de Mustapha El Hadifi est édifiante. Le 5 février 2004, pendant un entraînement de judo dans un petit club d’une commune à proximité de Colmar (Haut-Rhin), cet homme de 38 ans agresse l’une de ses élèves, âgée de 13 ans. Deux jours plus tard, la famille porte plainte.

En dépit des faits reprochés, le judoka bénéficie alors de nombreux soutiens dans le petit monde du judo alsacien. « C’était un gars bien, aimé par tout le monde, par tous les sportifs, relate Jean-Pierre Wiss, l’ancien président d’un club de village où intervenait l’éducateur à l’époque. On a même fait des pétitions de soutien. »

En 2007, Mustapha El Hadifi est pourtant condamné à deux ans de prison, dont un an avec sursis, pour agression sexuelle sur mineure. Il écope également d’une interdiction d’exercer auprès des enfants.

Fait rare, il a été confondu par son ADN, retrouvé sur la culotte de l’adolescente, au niveau de l’entrejambe. « Le pantalon de kimono se porte en principe fortement serré autour de la taille, peut-on lire dans l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel de Colmar. L’hypothèse d’une introduction – fût-elle partielle – de la main dans le pantalon, a fortiori dans la culotte portée sous ce dernier effet, est plus qu’improbable dans le contexte d’une simple séance d’entraînement. »

Joint par téléphone, l’agresseur dit avoir « payé et souffert ». Mais nie toujours les faits : « J’avais quand même derrière mois une trentaine d’années d’enseignement et j’ai en moyenne deux cents élèves par année… Une seule fille m’accuse, sur tant de filles. C’est vraiment un bon coup monté. C’est une histoire de village. Ce n’est pas ça qui va arrêter ma vie, mon travail et ma passion. »

En effet, dès sa sortie de prison, Mustapha El Hadifi retrouve un poste d’entraîneur au club Arts martiaux de Colmar. « J’étais directeur technique du club et entraîneur pendant quelques années pour les adultes », se défend-il. Plusieurs témoins rencontrés par Disclose assurent qu’il entraînait également des enfants. « Il lui était impossible de respecter son interdiction puisqu’il y avait aussi des mineurs dans les cours pour adultes qu’il dirigeait », affirme notamment Alfred Rosenzweig, ancien président de la ligue de judo d’Alsace. Quoi qu’il en soit, Mustapha El Hadifi reprend l’encadrement des plus jeunes les années suivantes.

« La justice a fait son travail, il a été condamné, il n’y a rien de plus à dire, déclare Stéphane Panetta, le président du club colmarien et employeur de celui dont il fut l’élève. La vie a repris son cours et je peux vous garantir qu’on n’a aucun problème avec cette personne, que ça se passe très bien au niveau des cours. On fait partie des meilleurs clubs régionaux et c’est grâce à son investissement. Il faut respecter ça, il faut respecter l’homme. »

Consécration suprême, Mustapha El Hadifi a reçu en 2018 des mains du président de la Fédération française de judo (FFJDA), Jean-Luc Rougé, une palme de bronze. Une décoration distinguant les techniciens qui ont « un rayonnement sur l’ensemble de la région […] sont respectueux des valeurs et savent se maîtriser », peut-on lire dans le guide des récompenses rédigé par la Fédération. Il avait déjà obtenu cinq ans plus tôt une première récompense : la médaille de bronze de la ville de Colmar. Contacté, l’office des sports de la ville n’a pas répondu à nos questions.

Dans le sillage de l’enquête menée par Disclose, la FFJDA finit pourtant par reconnaître, par la voix de son vice-président et secrétaire général, Jean-René Girardot, « une erreur manifeste de discernement ». Résultat : les instances dirigeantes ont retiré sa palme de bronze à Mustapha El Hadifi, le 18 novembre 2019. Quant à la responsable de la commission des distinctions de la ligue Grand Est de judo, elle a démissionné.

Concernant le maintien en poste de Mustapha El Hadifi auprès d’enfants, Jean-René Girardot estime que « seule l’autorité administrative dispose du pouvoir de police pour empêcher ou interdire à quiconque d’enseigner une activité physique sur le territoire français, pouvoir dont la Fédération ne dispose pas (articles L.212-9 et suivants du code du sport) ». Soit. Mais ladite fédération peut néanmoins demander des comptes à l’employeur du judoka, en l’occurrence le club de Colmar.

Quant à la préfecture du Haut-Rhin, pourquoi ses services n’ont-ils pas réagi au cas El Hadifi ? Interrogée, la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) explique qu’une vérification des antécédents des éducateurs salariés est réalisée automatiquement une fois par an. L’alerte se déclenche lorsque le système décèle qu’une carte professionnelle coïncide avec une mention au bulletin numéro 2 du casier judiciaire. Or, celui de Mustapha El Hadifi aurait été effacé. « Sur le B2, il s’est débrouillé, d’une façon ou d’une autre pour qu’il n’y ait rien », indique Laurent Dupuy, inspecteur à la DDCSPP du Haut-Rhin. En clair, il a pu être automatiquement réhabilité ou faire une demande anticipée.

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