Violences sexuelles dans le sport: des agresseurs qui restent en poste

Par Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (Disclose)
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« On m’avait vaguement dit qu’il y avait un problème »

Un peu partout en France, nombreux sont les éducateurs sportifs toujours en activité malgré de graves condamnations en justice.

  • En 2014, un entraîneur de boxe de la région Grand Est est condamné pour agression sexuelle sur une jeune fille. Celui-ci, qui a écopé d’une peine de trois ans de prison avec sursis assortie d’une interdiction d’exercer au contact de mineurs pendant dix ans, est pourtant l’entraîneur principal d’un club omnisports de la région. Joint par téléphone, le coach jure qu’il entraîne « uniquement des adultes ». Il ajoute : « Depuis ma condamnation, je me suis tenu à carreau, je ne veux pas retourner en prison. » Contactée, la Fédération de boxe n’a pas répondu à nos questions.
  • De l’autre côté de l’Atlantique, en Guadeloupe, Rod Dabriou entraîne de jeunes talents de l’athlétisme français au sein du Monster Club Athlé. Il compte notamment parmi ses élèves la championne du monde junior de saut en longueur, Yanis David. Rod Dabriou a pourtant été condamné en octobre 2019 à deux ans de prison ferme pour une agression sexuelle sur une jeune fille de 16 ou 17 ans – il a fait appel et reste présumé innocent. Durant les deux années qu’a duré l’enquête judiciaire, aucune mesure préventive n’a été prise. Interrogée par Disclose, la Fédération française d’athlétisme (FFA) indique qu’aucune « information sur cette affaire n’a été remontée au niveau fédéral et aucune saisine de la commission de discipline n’a été faite ». Sur l’absence de mesures prises durant la mise en examen, la FFA avance « qu’une mise en examen est différente d’une condamnation ».
  • En Bretagne, l’entraîneur de tennis Bruno Balbine a été condamné à cinq ans de prison, dont deux ferme, pour viol et agressions sexuelles sur une fillette de 12 ans en 1999. Contacté, le tennisman explique qu’il s’agissait d’une relation consentie : « Ça n’excuse rien, mais elle était amoureuse de moi. » Interdit d’exercer auprès de mineurs pendant une période de dix ans, Bruno Balbine reprend les entraînements avec des enfants une fois cette interdiction révolue. Fin 2019 et malgré l’article L212-9 du code du sport interdisant l’encadrement d’une activité sportive après une condamnation pour viol, il entraînait toujours des mineurs à Milizac et Porspoder, dans le Finistère.
    Joint par téléphone, Laurent Bernard, le président du club de Milizac admet qu’il était au courant des antécédents judiciaires de son employé mais assure que « M. Balbine n’a qu’une jeune fille dans son groupe » et que ses parents « ont été prévenus ». Quant à Nelly Herry, la présidente du club de Porspoder, elle jure qu’elle n’était pas au courant de la condamnation : « On m’avait vaguement dit qu’il y avait eu un problème, mais que la plainte avait été retirée. » Nelly Herry annonce qu’elle va « convoquer les membres du bureau pour statuer » sur ce cas. Ni la présidente du club de Porspoder ni Laurent Bernard à Milizac ne connaissaient l’existence de l’article L212-9 du code du sport. Enfin, du côté de la Fédération française de tennis, on assure n’avoir jamais été informée de cette « situation parfaitement anormale ». Jean-François Vilotte, le directeur général de la Fédération, s’est engagé auprès de Disclose à prendre « contact avec la direction régionale de la jeunesse et des sports et regarder quelle est la situation de cette personne ».
  • Le 29 mai 2018, toujours en Bretagne, Mélanie*, une triathlète de 21 ans, confie aux dirigeants de son club qu’elle aurait été victime de son entraîneur deux ans plus tôt. Mais rien ne bouge : l’homme âgé d’une trentaine d’années continue d’exercer jusqu’à la fin de son contrat, en décembre. « Je n’avais aucune preuve et la personne ne portait pas plainte », justifie un ancien dirigeant contacté par Disclose. Face à l’inertie des instances locales de triathlon, Mélanie porte plainte le 27 mars 2019. Entre-temps, une autre sportive a accusé le coach de viol. Les faits auraient eu lieu lorsque la jeune fille n’avait que 15 ans. « Le 21 janvier 2018, on devait aller à une course ensemble. Il s’est arrêté sur une route de campagne et m’a fait monter à l’arrière de son camion », nous confie l’adolescente encore bouleversée. Elle poursuit : « Je n’ai jamais dit autant de fois “non” de ma vie… » Près d’un an s’écoule avant qu’elle ne se décide elle aussi à porter plainte à Lorient (Morbihan).

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Joints par Disclose, les responsables sportifs ne cessent de se renvoyer la balle : le club se plaint du manque de soutien et d’informations transmis par la ligue ; la ligue affirme que c’est au club qu’incombait la responsabilité d’agir. « Nous, on est pieds et poings liés tant que la justice n’a pas fait son travail », déclare Andrée Vidil, au courant des deux affaires. En réalité, la présidente de la ligue de Bretagne et les instances nationales peuvent suspendre la licence du triathlète si elles le souhaitent. L’agresseur présumé n’a toujours pas été entendu par la police. Contacté le 14 novembre, il conteste « plus que jamais » les faits qui lui sont reprochés. Il a conservé sa licence de triathlète et officie toujours comme coach en Bretagne.

  • Dans la région Aquitaine, une mère de famille alerte la Fédération handisport qu’un homme condamné à deux reprises exerce dans leurs rangs. Pour preuve, en août 2011, elle envoie aux instances nationales un article de presse rendant compte de son dernier procès à Bordeaux, en 1996. Jean-Marc D., ancien entraîneur de l’équipe de France d’handibasket, a été condamné à six mois de prison pour corruption de mineur. Il avait déjà été condamné quatre ans plus tôt à deux ans de prison avec sursis pour attentat à la pudeur sur mineur. Disclose a récupéré les deux jugements et retrouvé des témoins : Jean-Marc D. a fait au moins quatre victimes de moins de 15 ans.
    Huit ans plus tard, il officiait au Centre de ressources, d’expertise et de performance sportive (CREPS) d’Aquitaine comme manager du pôle jeune d’handibasket. Sur les réseaux sociaux, Jean-Marc D. prend la pose aux côtés de jeunes athlètes. En 2016, il décroche même tous les honneurs : il est le seul représentant de la France auprès des instances européennes pour les compétitions internationales. Il faut attendre le mois d’avril 2019 et l’intervention de l’association La Parole libérée, connue pour ses actions médiatiques face à l’Église, pour que la Fédération réagisse. En juin, Guislaine Westelynck, la présidente de la Fédération, jure que son bulletin no 2 du casier judiciaire a été vérifié et qu’il est vierge. Il n’empêche : Jean-Marc D. est poussé vers la sortie. Dans le même temps, des articles à sa gloire sont retirés précipitamment du site handisport.org. À l’image de ce portrait relatant sa façon d’« endosser le rôle de papa ou de grand frère de substitution » auprès des jeunes pratiquants de handisport.
  • En Isère, dans la banlieue de Grenoble, un cas dans le judo nous a interpellés. En 2016, Patrice V., le directeur technique de l’ESSM Judo de Saint-Martin-d’Hères, est condamné en appel à dix-huit mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur mineur par personne ayant autorité. Il écope également d’une interdiction d’exercer au contact de mineurs pendant cinq ans. Le jugement est confirmé en Cour de cassation l’année suivante. Selon les informations de Disclose, jusqu’à sa condamnation en appel, le judoka est resté directeur technique du club, notamment auprès des mineurs. Aujourd’hui, il exerce toujours des fonctions au sein du club. « Je n’ai qu’un rôle administratif », affirme Patrice V., joint par Disclose. Ce dernier continue à nier les faits et dit avoir porté un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme. Ancienne élève du professeur de judo et présidente du club, Gisèle Gonzalez déclare à Disclose qu’elle « a la certitude qu’il a fait l’objet d’un complot ». Selon nos informations, Patrice V. a encadré des stages de judo avec des mineurs en Inde, en 2016 et 2017. Soit après sa condamnation en première instance et en appel.

*Les prénoms ont été modifiés.

 

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