France

Quand le président improvise

Un discours par jour en plus du tout-venant, c'est-à-dire, deux, trois prises de parole publiques quotidiennes, des pages et des pages de phrases pour dire un projet politique, de formules plus ou moins obligées pour galvaniser les «forces vives de la Nation». La période des vœux n'est pas une sinécure pour un président de la République, même pour Nicolas Sarkozy qui a rarement décollé le nez de ses feuilles dans ces exercices imposés. Raison de plus pour s'intéresser à ce qui se dit au moment où le récitant se met à improviser.

Gérard Desportes et Vincent Truffy

17 janvier 2010 à 18h36

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Si l'on met de côté les vœux aux Français, le soir du 31 décembre à la télévision, et ceux, privés, que le chef de l'Etat a reçus de son gouvernement et qu'il lui a retournés le 5 janvier, les autres cérémonies ont sacrifié au rituel. Un lieu choisi pour illustrer un thème imposé, une salle, un auditoire professionnel, des caméras pour retransmettre, un pupitre, des feuillets posés dessus et Nicolas Sarkozy qui s'avance, se place face à la salle, lit le discours, souhaite une bonne année et puis s'en va. Sauf que parfois, le président lève le nez du texte qu'on lui a écrit et improvise avec ses propres mots et ses propres idées. Il nous a paru intéressant d'isoler ces moments dans leur exhaustivité, sans tenter une analyse de leur contenu, mais en essayant de les donner dans leur intégralité. Compte tenu de l'énormité de la matière, nous n'avons pas sélectionné les trois dernières interventions auprès des parlementaires, des forces vives et des agriculteurs.

Que dit et à quoi pense Nicolas Sarkozy quand il reprend sa liberté d'avec la figure imposée qu'est le texte préparé par ses conseillers? Que disent ces instants du sarkozysme quand il sort de ses rails préparés et retrouve ses ressorts intimes, à ce moment précis du quinquennat? Que valent ces emballements, ces annotations sur un canevas officiel?

Comme on va le voir, cette parole est assez éloquente. L'honnêteté oblige à préciser que la tâche – pour ne pas dire la corvée – qui consiste à lire un discours chaque jour différent, à un public qui doit croire qu'il est le seul qui compte pour vous, conduit à des biais, des tics, des facilités dans le langage et dans l'attitude. S'ils sont compréhensibles, ils n'en sont pas moins révélateurs.

Pour faciliter la lecture, nous avons capturé quelques moments de ces improvisations sur chaque discours. Avec un montage frisant la mauvaise foi, nous avons même traité uniquement par l'image le discours adressé au monde rural.

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6 Janvier. Cholet (Maine-et-Loire), vœux aux forces économiques

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De tous les discours de vœux, celui aux forces économiques aura donné au chef de l'Etat l'occasion d'une improvisation rapide et presque constante. Au point qu'il est difficile de certifier quand le texte a été lu et quand Nicolas Sarkozy est sorti du canevas écrit.

  • «L'année dernière, j'étais à Vesoul. Il n'y a pas que Paris, il y a la France.»
  • «Si vous m'avez élu, c'est pour que je ne me contente pas de dire “on n'y peut rien”. Le “on n'y peut rien”, on l'a beaucoup entendu mais je n'ai pas été élu pour renoncer quelles que soient les difficultés, mais pour assurer et assumer mes responsabilités.»
  • «Le dialogue et la conciliation, c'est pas la faiblesse et le renoncement. C'est le devoir d'écoute. Nous avons des convictions pour moderniser notre pays, d'autres ont des convictions, confrontons nos convictions, mais si nous pensons que c'est juste, il faut continuer malgré les difficultés. Renoncer n'est pas une alternative. Le statu quo n'est pas une option pour notre pays. Le monde bouge. Si la France reste immobile, ça n'arrangera aucun des problèmes que connaît notre pays.»

Nicolas Sarkozy justifie son refus d'augmenter les impôts. «C'est pas une question idéologique (cette tournure revient presque systématiquement dans ses improvisations), mes chers compatriotes, mais nous avons déjà un taux de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés d'Europe: 7 points de plus que l'Allemagne, tout notre problème de compétitivité se trouve ici. A ceux qui, tous les jours, me disent qu'il faut augmenter les impôts, ce qu'ils ont fait avec constance, je dois reconnaître la cohérence et la constance de ceux qui me proposent ça (bras ouverts dressés vers le public, paumes vers l'intérieur pour manifester l'évidence), mais si je le fais, comment préserverons-nous nos emplois à Cholet? Ça voudrait dire que nous renchéririons le coût du travail en France, c'est-à-dire qu'il y aura moins de travail en France. Que nous renchéririons le coût du travail... Ce n'est pas une alternative possible. Ce n'est pas une question idéologique, c'est une question de bon sens. »

Nicolas Sarkozy vient d'affirmer qu'il a été construit trois fois plus de logements sociaux sous François Fillon qu'en 2000 lorsque que la gauche était à Matignon: «Je ne fais pas le procès de ceux qui étaient là en 2000, mais ça ne les autorise pas forcément à critiquer la politique du logement mise en œuvre.»

On entend un énorme bruit de verre dans la coulisse, comme une cascade de flûtes à champagne qui s'effondre. Le chef de l'Etat ne se laisse pas démonter. Il sourit: «C'est pas grave, c'est quelqu'un de consciencieux qui continue de travailler plutôt que de m'écouter.»

Il aborde le sujet de la suppression de la taxe professionnelle, impôt qui était collecté par les collectivités locales et dont s'acquittaient les entreprises. «J'ai bien vu qu'il y avait eu de la polémique, j'ai bien vu qu'il y avait des difficultés (le menton est relevé, les mains sont rassemblées à hauteur du ventre pour souligner la détermination), j'en assume la totale paternité (autre figure courante de ses improvisations). Pourquoi? Parce qu'une usine, ça se délocalise; une collectivité locale, non. Et si j'ai un choix à faire, c'est le choix de l'industrialisation de notre pays. Quand j'ai fait campagne pour l'élection présidentielle, partout en France, on m'a dit: “M. Sarkozy, le premier problème, c'est celui des délocalisations.” Alors, mes chers compatriotes, je vous pose la question: la taxe professionnelle n'existait que dans notre pays, elle frappait d'abord les investissements. Comment voulez-vous que les gens développent des usines dans notre pays si la récompense c'est une taxe qu'ils ne paient pas dès qu'ils franchissent la frontière?»

Sur le même sujet : «La France a perdu, en dix ans, 500.000 emplois industriels. Dois-je assister les bras croisés à ce phénomène? Dois-je simplement aller dans les usines pour que les ouvriers pleurent sur mon épaule ou dois-je réagir? (Un silence). Je me dois de réagir.»

Et encore la taxe professionnelle: «Alors on me dit: “Vous faites des cadeaux aux entreprises et vous oubliez les ménages.” Mais en grâce (petit tic de langage que l'on retrouve à peu près partout chez lui), mes chers compatriotes, je vous demande de sortir de ce schéma. S'il n'y a plus d'entreprises en France, qui vous proposera des emplois? Pourquoi opposer l'intérêt des entreprises à l'intérêt des salariés? Si, à Cholet, dans cette région, il n'y a plus d'entreprises, où trouverez-vous de quoi nourrir votre famille? C'est absolument indispensable, il n'y a pas d'autre solution.»

La méthode. «La réponse à la crise c'est d'avoir des projets (grand sourire, bras tendus vers le public, gaullien), c'est de donner une espérance, c'est de pas rester assis sur sa chaise en disant: “Mon Dieu, il n'y a que des catastrophes” (les deux mains enserrent le crâne, les yeux disent l'effroi). Si j'arrive déprimé, ça va vous faire du bien? (rires dans la salle). Il faut avoir des projets, c'est parce qu'il y a la crise qu'on peut s'en sortir en ayant des projets, en étant imaginatif et plus audacieux que les autres, en prenant des risques.»

Le mouvement dans les universités. «Le fameux classement des universités de Shanghai, ça fait vingt ans qu'on dit: “C'est dommage, on a encore reculé.” Bon, on peut continuer vingt ans comme ça. C'est pas le choix que j'ai fait. Nos universités sont autonomes (il serre les poings) et nous leur donnons les moyens pour qu'elles puissent avoir les moyens, les meilleurs chercheurs, les meilleurs programmes et que vous-mêmes, pour vos enfants, vous ayez les meilleures universités. Bon, en 2009, j'ai eu quoi? Neuf mois de grèves et d'occupation (un silence) mais aujourd'hui, ils ont compris que quand c'est l'essentiel, je ne voulais pas céder. Mais pas pour des raisons idéologiques. Parce que c'est leur avenir qui est en cause. Parce qu'il s'agit pour vous d'avoir les meilleures universités. Pourquoi les meilleures universités seraient-elles aux Etats-Unis avec seules les familles les plus aisées qui pourraient y envoyer leurs enfants? Pourquoi les meilleures universités ne seraient-elles pas sur notre territoire? Parce qu'elles n'avaient pas d'autonomie. Parce qu'elles n'avaient pas les moyens. Nous avons décidé de leur donner l'autonomie et les moyens.»

Le protectionnisme. «Je le dis aux chefs d'entreprise, aux industriels qui sont ici, c'est simple à comprendre, je suis pour la liberté du commerce mais je ne vois pas pourquoi il faudrait imposer des contraintes environnementales à nos entreprises et accepter d'importer des produits fabriqués dans des pays où on ne respecte aucune contrainte environnementale. Eh bien, les pays qui ne respecteront pas nos contraintes, nous taxerons leurs produits aux frontières avec une taxe professionnelle. La concurrence, oui, mais une concurrence loyale. On ne va pas ajouter au dumping social, un dumping environnemental.»

«Je porterai tout au long de cette année le problème des disparités monétaires et qu'on ne vienne pas me dire que c'est un problème d'économiste, que les Français ne comprendraient rien. C'est faux. Ici à Cholet, vous comprenez bien que si on fabrique en zone euro et qu'on vend en zone dollar, avec le dollar qui tombe et l'euro qui monte, comment voulez-vous combler le déficit de compétitivité. Cette question doit être au centre des débats internationaux.»

7 janvier. Cité de la musique (Paris), vœux au monde de la culture
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De loin, le discours où Nicolas Sarkozy est le plus à l'aise. Un effet Carla? Pas sûr. Comme on va le voir, le président sait que la salle lui est hostile. Il le lui dit clairement, d'ailleurs, à la fin, mais cette opposition paraît plutôt le stimuler.

Il parle de musées nationaux qui seraient pris d'assaut depuis que l'entrée y est gratuite pour les jeunes: « Je connais les débats sur la gratuité. Mais je sais qu'on investit bien en ouvrant les musées aux jeunes, parce que c'est le public de demain. Il faut avoir un peu d'ambition.»

Sur l'échange de musique sur le Web, main gauche levée pour marquer l'évidence: «Ne nous plaignons pas que les autres fassent mieux que nous si nous ne nous donnons pas les moyens de faire aussi bien qu'eux.» Puis: « Il s'agit de réhabituer au paiement et de réhabituer les jeunes à payer ce qu'ils écoutent. Vous savez, j'en ai tellement entendu qui pariaient sur la gratuité de l'information, ça a été au-delà de ce qu'ils souhaitaient. Ils ont habitué leurs lecteurs à pas acheter et maintenant, ils se plaignent qu'ils ont de moins en moins de lecteurs.» A nouveau: «C'est assez simple à comprendre, il faut réhabituer les jeunes à acheter leur musique.» Encore et de manière subliminale: «J'ajoute qu'acheter de la musique, c'est un bon investissement. Indépendamment du plaisir.»

Sur la suppression de la publicité sur les chaînes publiques de télévision. «J'assume ce choix sur lequel je ne reviendrai pas. Nous avons évidemment tenu toutes nos promesses de garantie du budget de France Télévisions.»

Sur les décrets Tasca en matière de production télévisuelle: «Le moins que l'on puisse dire c'est qu'ils avaient fait leur temps.»

Sur l'organisation d'une exposition France-Russie au Louvre qui a fait polémique: «Je ne sais pas pourquoi les dents ont grincé.»

Nicolas Sarkozy part dans une charge contre les dérégulations en matière financière. Il conclut satisfait: «Ça m'a fait plaisir de vous le dire. Mais j'y crois, je m'étonne que d'autres ne tiennent pas ce discours.»

Contre une de ses têtes de turc du moment, Google, et sa capacité à «organiser de l'évasion fiscale»: «Je n'ai rien contre, non, mais je veux les mêmes règles pour chacun. Ce n'est que justice. Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'on dirait si c'était une entreprise française qui, aux Etats-Unis, se comportait comme cela. Je demande qu'on soit traité à égalité.»

Il parle du spectacle vivant. «Il faut une politique plus audacieuse qui doit prendre en compte quelques critères, dont la diversité, pour qu'on ne suive pas toutes les modes, pour que tout à coup on ait absolument le même secteur, le même type de création. Je sais que je marche sur des œufs, parce que celui qui a des subventions dit “je veux l'inflation” (comprendre: “la même chose que l'année précédente plus l'inflation”) et celui qui n'a pas eu de subvention, il dit quand est-ce que le portillon s'ouvre. C'est normal.»

Les entretiens de Valois (réunion des professionnels): «C'est bien, les entretiens de Valois. (Il sourit, narquois). J'approuve. C'est parfait. Une fois qu'on a fait la coutume, un peu de palabres, qu'on s'est écoutés, pas toujours compris (il rit plus franchement). Il faut peut-être en tirer des conclusions. Je ne dis pas d'ailleurs qu'on trouvera la bonne solution tout de suite, mais convenons que l'on ne peut faire évoluer progressivement avec des clauses revoyure comme on dit dans le contexte social. Mais on ne peut pas rester dans l'immobilisme tel qu'on le connaît. Je sais pouvoir compter sur Frédéric (Mitterrand) pour mener à bien cette réforme.»

Sur l'introduction de la culture dans les lycées grâce au numérique. «Je suis décidé à changer les choses. Je resterai très attentif. Si Jack Lang a été un bon ministre de la culture, c'est qu'il avait le soutien du président de la République. Alors c'est un retournement de l'histoire, c'est à mon tour de soutenir un Mitterrand et je le fais bien volontiers parce que je crois que ça ne peut pas marcher sans ça. J'ai tout à fait conscience de vos responsabilités, de vos difficultés, de vos habitudes. Pour certains, ça doit vous faire tout drôle de m'entendre. C'est pas si évident (silence avec un mouvement inédit des deux mains qui enserrent le haut du crâne puis se libèrent vers le public dans un mouvement qui élargit le champ) d'ouvrir. Mais je ne vous décevrai pas parce que j'ai pris la mesure de mes responsabilités en la matière. Je veux que ça fonctionne et que ça marche. Je suis prêt à travailler avec vous, qui que vous soyez. Le sectarisme ne fait pas partie de mon identité personnelle. Je vous demande d'être ouverts.»

8 janvier. Vannes (Morbihan), vœux aux forces armées

Ça tombe mal: le président, chef des armées, n'aime pas beaucoup l'armée. Il préfère la police. Vieux différend. De tous ses discours de vœux, celui consacré aux forces armées aura été celui qui aura le moins inspiré Nicolas Sarkozy qui n'aura pratiquement pas levé le nez de sa feuille.

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Sur l'Afghanistan: «Les conditions du retrait ne sont pas réunies.»

Sur le budget 2009-2010: «Pour la première fois, je parle sous le contrôle des présidents de la défense des deux assemblées, nous n'avons renoncé à aucun engagement, pour la première fois, les opérations extérieures françaises ont été financées sans obérer les crédits d'équipements des armées. Ça devrait pas être si facile de la faire puisque c'est la première fois.»

Sur la carte militaire et la suppression des bases militaires un peu partout en France: « L'armée française n'est pas là pour aménager le territoire. Je le dis aux parlementaires présents dans la salle, l'aménagement du territoire est une question, mais si on demande aux armées de faire de l'aménagement du territoire, alors on ne lui donne pas les moyens de remplir sa mission. Je sais bien que c'est douloureux, que ça provoque des inquiétudes, mais les réformes, il faut les faire, les réformes nécessaires, il faut les faire tout de suite et pas les laisser aux autres et c'est comme ça que vous aurez les meilleures conditions pour faire votre travail.»

Sur les valeurs de l'armée: « Les valeurs les plus profondes, honneur, fraternité, le patriotisme, la discipline.»

11 janvier. Saclay (Essonne), vœux au monde de l'éducation et de la recherche
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Nicolas Sarkozy parle de l'aide individualisée. «Je veux dire que je crois à cette aide individualisée. Tous les enfants ne sont pas les mêmes. Ils ont besoin d'un soutien individualisé.»

Le président aborde le sujet de la formation des enseignants. «Mesdames et messieurs, depuis vingt ou vingt-cinq ans, nous faisons le choix de la quantité – sans doute était-ce nécessaire – mais cela s'est fait au détriment de la qualité de vie de nos enseignants et de la qualité de leur rémunération. Si le choix de la quantité suffisait, on devrait avoir un monde de l'enseignement parfaitement heureux. Or, où que je me tourne, on m'explique les problèmes. Ce n'est donc pas la voie. Et la question de la revalorisation de la condition enseignante est une question incontournable : en hissant le niveau de recrutement à bac+5, nous allons revaloriser la carrière des enseignants.»

Le portable sonne, il l'éteint sans cesser de parler des universités : «Depuis que je fais de la politique, j'entendais dire dans les projets que l'autonomie était un objectif, avant les élections, et systématiquement différé après, car ce n'était jamais le moment. Et comme tout changement profond, celui-ci a suscité des réserves, des craintes, voire des oppositions, mais qui peut penser gouverner un pays, le cinquième du monde, sans jamais rencontrer des craintes, des inquiétudes, des oppositions, des immobilismes, des conservatismes?»

Sur le même sujet : «Voilà la vérité: les freins n'étaient pas à l'intérieur, ils étaient à l'extérieur, entre les présupposés idéologiques qui ont fait tant de mal à l'université française et les craintes de toutes sortes, qui vous paralysaient de l'extérieur. Nous avons fait cette autonomie. Bon, il y a eu quelques mois un peu compliqués, mais aujourd'hui qui prétendrait qu'il faut revenir à la situation que nous avions trouvée? Personne.»

Le président aborde un sujet qui «lui tient particulièrement à cœur», les bibliothèques universitaires : «Des bibliothèques universitaires modernes, ouvertes 7 jours sur 7, oserai-je le dire, de 8 heures à 22 heures. Franchement, je n'ai pas l'intention que l'on fasse des bibliothèques universitaires pour qu'elles soient fermées le week-end (silence gêné pour souligner l'espèce d'affliction qui l'a saisi et qu'il voudrait sans doute partager avec le public) et pas ouvertes le soir.»

Il parle des réticences des grandes écoles à intégrer des jeunes des quartiers: «Pour moi, ce n'est pas un sujet de discours, c'est matière à prendre des décisions.»

Sur le même sujet, le président se fait menaçant à l'endroit des patrons de ces écoles: «J'attends des résultats concrets et rapides. Si on les a, le dialogue suffira. Si on ne les a pas, il faudra utiliser un autre moyen, mais l'objectif de la diversité sociale pour nos élites, cet objectif-là, je ne peux pas y renoncer.»

Sur son rapport au monde de l'enseignement et en guise de conclusion: «Mais je vous demande de comprendre qu'au XXIe siècle, les querelles idéologiques, les bastions politiques, les présupposés, les sectarismes n'ont plus lieu d'être. Le pays a besoin de vous, de votre intelligence, de votre savoir, de votre engagement dans la connaissance. Le pays mobilisera les moyens au service de votre engagement. Mais ne nous trompons pas de débat. Deux ans et demi après mon élection à la présidence de la République, je veux dire que j'ai été impressionné par la capacité du monde de l'éducation à comprendre les enjeux et à épouser les changements. Ceux qui décrivent ce monde comme un bastion de conservatisme ne le connaissent pas. Simplement, vous avez été tant de fois échaudés, tant de fois on vous a promis et tant de fois on n'a pas tenu, qu'il est normal que vous demandiez à voir avant de soutenir. Vous avez vu. Je n'ose dire que vous pouvez soutenir.» Rires dans la salle.

12 janvier. Perpignan (Pyrénées-Orientales), vœux aux personnels de santé
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Avec les vœux à la culture, l'autre morceau de bravoure du cru 2010.

Son rôle. «Je ne peux pas dire que la santé est une préoccupation majeure pour les Français et être président de la République et pas considérer que c'est un secteur majeur d'activité et de préoccupation pour le président de la République.»

H1N1. «Mon devoir de chef de l'Etat, comme le devoir du ministre de la santé, c'est de protéger les Français. Le mot protéger a un sens. Il est tout à fait normal que les commentateurs commentent (geste de la main gauche qui balaie l'air). Moi je suis responsable. Les Français ne supporteraient pas que je me contente de commenter à mon tour. Je dois agir et je dois décider. Dans le cas de la grippe, le choix que nous avons fait, avec le gouvernement, avec Roselyne Bachelot, c'est de protéger les Français.»

«L'hiver n'est pas fini, je demande à chacun de ne tirer aucune conclusion définitive en la matière (de vaccination contre la grippe H1N1).»

«Qu'aurait-on dit de Roselyne Bachelot si telle ou telle personne était décédée parce qu'elle n'aurait pu se faire vacciner à temps. Qu'est-ce qu'on aurait dit ? Dans les deux dernières années, on a connu deux crises sanitaires, est-ce qu'on a déjà oublié la canicule ? 2004, si mon souvenir est exact. Est-ce que l'attitude, à l'époque, du ministre de la santé avait été comprise (silence, il se pince les lèvres), qui avait dû démissionner, parce qu'à tort ou à raison, on avait estimé (re-silence et re-pincement de lèvres) qu'il n'avait pas pris les mesures nécessaires pour protéger les Français, que cela soit injuste, sans doute, mais c'est ce qu'on avait estimé. Qui peut dire qu'on avait félicité le gouvernement de l'époque d'avoir sous-estimé la canicule et ses conséquences? Vous savez, je dis ça, pas pour montrer du doigt qui que ce soit, ça n'a pas de sens. Le passé est le passé. Mon devoir de chef de l'Etat, c'est de tenir compte des erreurs qui ont été faites par le passé pour qu'elles ne se reproduisent pas. Et à quoi cela sert-il d'avoir inscrit dans la Constitution, à la demande de mon prédécesseur, le devoir de précaution si l'on ne prend pas de précaution. Et dans le courant des années 80, quand il y a eu l'émergence du sida (silence), la si douloureuse affaire du sang contaminé, un ministre de la santé fut condamné, juste ou injuste, il ne m'appartient pas de me prononcer, fut condamné, parce que les bonnes décisions n'ont pas été prises au bon moment. J'ai demandé à Roselyne Bachelot de prendre toutes les décisions qui s'imposaient. On a trop de vaccins ? Eh bien on annule les commandes. On a trop de vaccins, eh bien on revendra ceux qu'on a en trop. Mais il n'y a pas un seul Français qui pourra dire au ministre de la santé, je voulais être vacciné, je n'ai pas pu être vacciné. Voilà la différence entre ceux qui commentent et ceux qui agissent (silence). Nous devons faire des choix, prendre des décisions, les choix me sont proposés par la ministre, je les fais et je les assume. Et je préférerai toujours, mes chers compatriotes, être trop prudent pour la santé des autres que pas assez. Et vous qui appartenez à la communauté médicale ou paramédicale, j'aimerais mieux qu'on vous reproche d'avoir fait trop d'examens que de laisser partir chez lui un patient à qui vous n'avez pas fait le bon examen et qui le paye dans sa santé, après. Donc vous, vous pouvez parfaitement comprendre ce que je viens de dire. Je le fais simplement pour rétablir les choses, comme on dit, mettre les points sur les “i” (il allie le geste à la parole). Ça peut pas faire de mal, surtout en début d'année.»

Nicolas Sarkozy aborde la réforme hospitalière: «Je veux que vous me compreniez là-dessus. L'hôpital souffrait de difficultés multiples, il y en a une qui était majeure, c'est que dans l'hôpital d'avant la loi de Roselyne Bachelot, tout le monde avait le pouvoir de dire non et personne n'avait la force de dire oui. Et vous le savez très bien (geste habituel, les deux mains se font face, paume contre paume, au niveau de l'abdomen). Maintenant, le directeur a le pouvoir de dire oui et il devra rendre des comptes devant les agences régionales (de santé) de la qualité de sa gestion et de la pertinence de ses choix.»

Même sujet. «L'argent dont nous avons besoin, nous devons le consacrer aux conditions de travail des personnels et à financer les découvertes médicales. Les doublons sont un non-sens.»

Sur le nouveau statut infirmier (passage de la catégorie B à la catégorie A, pour un coût global de 500 millions d'euros, mais avec l'allongement de cinq ans de la durée de travail). «Si vous voulez passer en catégorie A, vous pourrez, vous aurez un meilleur salaire, mais les personnels de la catégorie A partent à la retraite à 60 ans. Si vous voulez rester catégorie B, d'accord. Vous n'aurez pas de revalorisation mais vous partirez avant puisque les personnels de catégorie B partent à 55 ans. Il me semble que c'est juste, que c'est honnête et que c'est ce que vous attendiez. (Il sourit, gêné, puis il s'esclaffe.) Le problème, c'est que j'y crois (Il serre les deux poings.) J'ai entendu beaucoup de gens, il faut revaloriser, très bien mais qui peut croire qu'on peut mettre cinq cents millions d'euros pour revaloriser votre métier, on en a besoin, on manque d'infirmiers et d'infirmières, sans demander... on peut pas demander à intégrer, de passer de la catégorie B à la catégorie A et n'avoir que les avantages de la catégorie A sans (il hésite) les contraintes de la catégorie A. Ce ne serait pas honnête. Et voilà ce que nous proposons, c'est strictement conforme à ce à quoi je m'étais engagé et je pense que c'est juste. Surtout que c'est juste, pour vous, que ça va revaloriser beaucoup votre métier.»

Il parle du plan Alzheimer. «Mesdames et messieurs, Alzheimer va toucher la quasi-totalité des familles de France. On a besoin de médecins en gériatrie. Quand j'ai réuni les chercheurs avec Roselyne Bachelot, ils ont dit : “On a encore rien trouvé, on a mobilisé beaucoup d'argent, on n'a pas le droit de laisser dans l'ombre cette maladie qui brise des familles”.»

Il parle des soins palliatifs. «Mourir dignement. Dignement. Déjà mourir, c'est pas facile (il fait la moue) mais certains le font dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de notre pays. Quand on est condamné, qu'on se sait condamné, on doit pouvoir être accueilli dans des unités de soins palliatifs où on accompagne le patient. On entoure sa famille. Mais c'est un devoir de la société française de prendre en compte cette réalité qui peut arriver à tout le monde. A tout le monde. J'ai passé, il y a quelques années, un long moment dans une unité de soins palliatifs, et j'avais été bouleversé de la rencontre avec une jeune femme dont le mari avait été emporté par un cancer foudroyant, aux environs de 35 ans, et qui m'avait dit combien ça l'avait soulagée d'avoir été accueillie avec son mari dans une unité de soins palliatifs. Elle m'avait expliqué quelque chose de très important, c'est que l'accompagnement avait suivi le décès, enfin, qu'on l'avait pas laissé tomber. Cette part d'humanité, je souhaite qu'on la développe. Beaucoup, c'est une priorité.»

«Donner de l'humanité à notre système de santé, c'est l'essentiel. Il n'y a pas que la performance, il n'y a pas que l'excellence médicale. Il y a l'excellence humaine. On en parle pas souvent. Vous savez, un président de la République, on préfère l'amener devant un énorme IRM, devant l'équipe de chercheurs la plus merveilleuse, c'est vrai que c'est mon devoir, j'étais hier à Saclay, dans ces unités de soins palliatifs, il y a un personnel fantastique, ces gens-là jouent un rôle considérable et je souhaite que ce soit toujours notre priorité.»

Plan cancer (les mains pointés sur l'estomac, en signe de sincérité): «Je le dis, pour être à la pointe de la cancérologie, il faut des pôles mondiaux. Je ne suis pas fasciné par la taille, mais il faut faire des pôles mondiaux, il faut être patient pour tester beaucoup de choses, il faut rencontrer beaucoup de situations. Le cancer brise des dizaines de milliers de familles chaque année, on n'a pas le droit de disperser nos moyens et c'est pour ça, qu'avec Roselyne, j'ai voulu un plan cancer 2.»

Les médecins libéraux (il bifurque à nouveau sur l'hôpital, sa préoccupation du moment) : « Parce que pour moi l'hôpital, c'est la phase aiguë, ça doit rester la phase aiguë de la maladie, en grâce, je le dis à nos compatriotes, protégez l'hôpital. L'hôpital, c'est pour la phase aiguë de la maladie. Trop de monde vient aux urgences sans raison et trop de monde reste longtemps à l'hôpital. Il y a un problème d'amont et un problème d'aval. L'hôpital, c'est la phase aiguë, il faut protéger.»

Sur le même sujet, le président annonce qu'il a demandé un rapport sur l'état pitoyable du secteur : «Parce que je vous explique quelque chose, un rapport c'est bien, s'il y a rapidement des propositions et si le pouvoir politique prend des décisions dans la foulée. Notre pays croule de rapports interminables, exceptionnellement intelligents, tellement intelligents que personne ne les a compris, et que personne n'en a tiré les conséquences. On ne peut pas dire la médecine libérale a un problème et considérer qu'on a trois ans pour réfléchir gravement à ce problème, puis trois ans à faire de la concertation sur le même problème et il n'y aura plus de médecin qu'on réfléchira encore à l'avenir de la médecine libérale. On voit parfaitement où sont les problèmes, à Michel Legman, qui a ma confiance, de nous faire des propositions, nous verrons ce qu'il conviendra de faire.»


Sur lui. «C'est pas la peine que je m'explique sur mon appétence à prendre des décisions rapidement, j'ai été élu pour résoudre les problèmes, mes chers compatriotes, pas pour les commenter et ça m'amène à prendre des décisions souvent difficiles. Et je vous assure, sur mon bureau la pile des décisions faciles, avec beaucoup de générosité, on l'a fait diminuer énormément avant que j'arrive. La pile des décisions difficiles a moins diminué, mais c'est ainsi.»

Gérard Desportes et Vincent Truffy


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