A l’Assemblée, le groupe LREM chahuté par les tenants d’un virage social

Par

Un petit groupe de députés de La République en marche a décidé de faire entendre une voix plus forte pour infléchir la politique jugée droitière du gouvernement. Ces élus révèlent ainsi les tensions à l’œuvre au sein de la majorité.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

La réponse a été coordonnée. Alors que Le Parisien, le jeudi 10 janvier, vient de faire fuiter que, dans le cadre du futur plan d’action contre les violences scolaires, le gouvernement pourrait instaurer des sanctions financières contre les familles d’adolescents à problèmes, un groupe de députés La République en marche (LREM) fait part publiquement, sur Twitter, de son profond désaccord. Et critique vertement Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale et symbole du macronisme issu de la société civile.

C’est la première fois que, dans le même temps, un tel collectif informel de parlementaires prend la parole de manière concomitante sur les réseaux sociaux. Émilie Cariou, Stella Dupont, Matthieu Orphelin, Hugues Renson, Marie-Pierre Rixain, Laurianne Rossi, Aurélien Taché… Chacun y va de sa dénonciation du projet visant à cesser certains versements des allocations familiales aux familles dont un ou plusieurs enfants seraient reconnus responsables de violences au sein de leur établissement. Du sarkozysme pur jus, car inspiré de la loi Ciotti, abrogée durant le quinquennat de François Hollande, qui prévoyait de sanctionner les familles d’élèves coupables d’absentéisme.

capture-d-e-cran-2019-01-11-a-17-12-48

« Je souhaite que le gouvernement ne retienne pas cette mesure. Elle ne résoudrait rien, apporterait confusion des rôles et ne serait pas acceptée par la communauté éducative. D’autres solutions existent pour accompagner et responsabiliser jeunes et parents », écrit l’élu du Maine-et-Loire Matthieu Orphelin. « Ajouter de la misère et de la précarité aux difficultés parentales ne peut constituer une mesure éducative appropriée », twitte sa collègue de l’Essonne, Marie-Pierre Rixain, quand Émilie Cariou, députée de la Meuse, voit cette proposition comme « inefficace et stigmatisante, sans aucune portée éducative ».

Ce tir groupé, diffusé dès potron-minet, a même conduit des parlementaires moins ancrés à gauche au sein du parti majoritaire, comme Olivia Grégoire et Yaël-Braun-Pivet, la présidente de la commission des lois, à se désolidariser expressément de la réflexion menée par le gouvernement.

« Oui, la réaction était concertée, rapporte Aurélien Taché. J’ai partagé l’information avec certains collègues afin que l’on réagisse fortement dessus. » Laurianne Rossi, élue dans les Hauts-de-Seine, élargit le champ de cette réaction commune : « Cette crise, c’est une opportunité pour le Parlement, nous sommes capables de porter des messages différents de ceux du gouvernement. »

C’est justement cette voix singulière, encore confidentielle et non officielle, que veulent de plus en plus faire entendre certains députés, alors que des membres du groupe LREM à l’Assemblée sont la cible récurrente d’invectives et d’intimidations jusqu’au pas de porte de leur domicile. De fait, dans le sillage du slogan « Macron démission », le mouvement fondé par le président de la République et ses élus est devenu une cible pour les plus radicaux des « gilets jaunes ».

Selon un décompte du 10 décembre du quotidien Libération, une quinzaine de députés LREM ont été victimes d’insultes ou de menaces de mort. Depuis, au moins quatre autres élus ont reçu des messages injurieux et menaçants.

Il ne s’agit pas pour ce groupe de députés à la parole critique de s’affranchir du gouvernement, encore moins d’Emmanuel Macron. Ils ne sont pas des frondeurs, clament-ils, refusant un amalgame historique avec les opposants socialistes à la loi travail, en fin de mandat de François Hollande. Aurélien Taché précise d’ailleurs : « J’assume où je suis. Je partirai lorsque je ne serai plus à l’aise. »

Mais, comme le confie l’une de ses collègues, « [ils sont] parfois proches de la rupture ». « Au bord de la rupture…, je ne suis pas aussi catégorique, nuance Laurianne Rossi. Mais, ces temps-ci, on a tous les jours des annonces qui ne correspondent plus à notre projet. » Leur objectif est de retrouver le « en même temps » originel qui, selon eux, portait en son sein une vision sociale et progressiste.

Depuis les législatives de juin 2017, le groupe LREM a déjà connu des dissensions, dont certaines ont conduit à des départs ou des exclusions. Jean-Michel Clément a dû démissionner fin avril pour avoir voté contre la loi sur l’asile et l’immigration, Frédérique Dumas a rejoint sa famille d’origine, l’UDI, après avoir écrit en septembre une lettre fracassante contre la majorité.

Mi-octobre, François-Michel Lambert et Paul Molac, lequel dénonçait dans Mediapart « un pouvoir central qui verrouille tout », décidaient de créer un nouveau groupe avec d’autres députés. Sébastien Nadot, issu du petit parti fondé par l’ex-communiste Robert Hue, a été évincé le 20 décembre pour avoir voté contre le budget 2019.

Selon nos informations, la députée de la Manche Sonia Krimi, qui avait posté une vidéo où on la voyait portant un gilet jaune et avait ouvertement critiqué la loi Collomb sur l’asile (elle s’est abstenue lors du vote), a été convoquée par Gilles Le Gendre le 9 janvier. Officiellement, elle demeure néanmoins membre de LREM à l’Assemblée.

En ligne de mire dernièrement, pour les députés en délicatesse : l’allocution télévisée du premier ministre, le 7 janvier, au cours de laquelle Édouard Philippe a annoncé une série de mesures pour lutter contre « les casseurs », mesures qui prendront la forme d’un texte législatif révélant, une fois encore, un durcissement « droitier » du gouvernement.

L’exécutif pourrait s’appuyer sur une proposition de loi présentée par Bruno Retailleau (LR), figure de proue de la droite catholique et conservatrice. Cette proposition de loi, déjà votée par le Sénat le 23 octobre dernier, vise notamment à créer des périmètres de sécurité aux abords des manifestations, à empêcher certaines personnes dont le comportement peut laisser penser qu’elles représentent une menace d’y participer, et à créer un fichier des personnes interdites de manifester (on peut lire cette proposition de loi ici).

Le besoin d’affirmation d’une « jambe gauche »

« La réponse ne peut être que politique et sociale », oppose Émilie Cariou, l’une des figures de proue de cette sensibilité interne et pivot de la commission des finances. « Avec certains députés, nous haussons le volume pour rappeler nos valeurs de gauche », complète Aurélien Taché. Et d’ajouter : « Si, à certains, cela ne convient plus d’entendre que des voix de droite, qu’ils prennent la parole ! »

Si l’enjeu n’est pas nouveau depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron et de LREM, il en devient de plus en plus aigu face à une crise des « gilets jaunes » qui perdure et où fleurissent les revendications d’ordre social, mêlant demande de pouvoir d’achat, baisse des inégalités et fin de certains privilèges. Dès début décembre, dans une interview donnée à Marianne, Émilie Cariou alertait : « On ne peut pas continuer à faire comme si entendre le peuple dans la rue, c’est se renier. Dans les rangs de la majorité, il y a les jusqu’au-boutistes. C’est délirant. »

Depuis, malgré son plan d’urgence, le gouvernement, suppléé par des députés tout acquis, continue de refuser de revenir sur certaines mesures, pourtant amplement dénoncées, comme la réforme de l’ISF, ou persévère à vouloir cadrer dès à présent des avancées qui pourraient être proposées durant le grand débat, à l’instar du référendum d’initiative citoyenne. Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, avait d’ailleurs rappelé, à l’issue du conseil des ministres qui lançait la séquence de cette grande consultation, en décembre, que la politique ne varierait pas sur le fond…

En interne, au Palais-Bourbon, il s’agit aussi de faire vivre et de diffuser la pluralité des paroles, des points de vue et des nuances politiques dans un mouvement où cohabitent élus issus du parti socialiste, du mouvement écologiste et des Républicains. Après son élection à la tête du groupe, Gilles Le Gendre, député de la deuxième circonscription de Paris qui couvre le Ve arrondissement et les parties nord des VIe et VIIe arrondissements, avait promis de prendre mieux en compte cette diversité. Las, sa première décision a été de désigner Amélie de Montchalin, ex-« whip » de la commission des finances et figure de la ligne libérale chez LREM, comme première vice-présidente.

Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée nationale. © REUTERS/Charles Platiau Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée nationale. © REUTERS/Charles Platiau

Le porte-parolat, lui, est à la main de personnalités issus des rangs de la droite comme Olivia Grégoire, qui a jadis travaillé avec Jean-Pierre Raffarin, ou Aurore Bergé, ancienne membre de l’équipe de campagne d’Alain Juppé lors des primaires de droite en 2016-2017. « La parole que nous portons est partagée par un grand nombre de députés LREM. La parole exécutive n’y correspond pas », résume Laurianne Rossi, qui estime que la tendance politique qu’elle représente n’est pas assez écoutée au sein du groupe, encore moins au gouvernement.

« Pour le groupe, nous devons trouver des nouvelles manières de faire avec, par exemple, un bureau plus politique. Et il ne faut pas trop traîner », estime Aurélien Taché. Il regrette que les profils choisis pour le bureau exécutif du groupe ne l’aient pas été sur une base politique. « Au bureau, ils savent ce qu’il faut faire, à eux de le faire », ajoute Matthieu Orphelin, qui dit avoir régulièrement alerté sur ce problème de prise de parole et de choix politiques. Il propose notamment, sur deux ou trois points majeurs d’un texte en débat, l’organisation au sein du groupe d’un vote indicatif qui déterminerait la ligne commune.

Un conseil d’une quinzaine de députés a été mis en place, qui s’est réuni une seule fois, lors d’un déjeuner, et doit théoriquement permettre de combler ce vide démocratique. L’expérimentation ne semble pas, pour le moment, porter ses fruits.

Pour LREM, il ne s’agit pas simplement d’un enjeu de lutte de personnalités en interne. Il s’agit également, dans un moment de défiance absolue envers le pouvoir et la majorité, de répondre aux attentes sociales et démocratiques. « La jambe gauche » de LREM, comme la qualifie Laurianne Rossi, souhaite peser dans les semaines qui viennent pour imposer une politique et contrebalancer « Bercy et la droite du mouvement », selon l’expression d’un député.

Plus généralement, ces élus essaient coûte que coûte de briser la spirale négative enclenchée depuis l’été. « Nous en sommes toujours à faire la tortue », résume un cadre de LREM au Palais-Bourbon. Affaire Benalla et abandon forcé de la discussion sur la réforme constitutionnelle au mois de juillet, départ surprise et inédit dans sa forme de Nicolas Hulot fin août, renouvellement chaotique à la tête de l’Assemblée et du groupe LREM, puis, enfin, retour précipité du ministre de l’intérieur sur ses terres lyonnaises : les députés de la majorité encaissent les coups et font le dos rond depuis des mois. La crise des gilets jaunes parachève cette séquence désastreuse.

En outre, dans un parti où la verticalité s’est imposée au détriment du participatif, l’enjeu du débat démocratique demeure majeur. Quand la question de la démocratie et des choix politiques devient si prégnante dans le débat public, être exemplaire chez soi peut constituer un bon début pour convaincre. Une députée résume, en forme de dernière alerte en direction du gouvernement et de la tête de son mouvement : « Les Français qui ont voté pour Emmanuel Macron ont voté pour du participatif et du progressisme. Ils n’ont eu que de la verticalité et du libéralisme. » 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale