Les choix du gouvernement ont pesé sur le pouvoir d’achat

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La fragmentation de la baisse des cotisations et la hausse de la CSG et des taxes sur le carburant ont réduit le niveau de vie moyen des ménages français, selon l’Insee. Cette fragmentation, décidée pour financer la défiscalisation du capital, a été l’erreur majeure du début du quinquennat.

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C’est une des principales erreurs économiques du gouvernement Philippe qui est aujourd’hui documentée par l’Insee. En août 2017, lors de la préparation du projet de loi de finances 2018, le gouvernement avait décidé de diviser en deux temps, en janvier et en octobre, la baisse des cotisations sociales envisagées, tout en maintenant la révision à la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) de 1,7 point et la hausse du prix du carburant au 1er janvier. Comme le remarquait déjà alors Mediapart, ce choix était extrêmement périlleux. Et il s’est révélé désastreux économiquement et politiquement.

Comme le remarque l’Insee, cette stratégie a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages à hauteur de 0,5 % du revenu disponible brut entre janvier et octobre 2018. La raison en est simple : la baisse des cotisations sociales en janvier n’a qu’à peine compensé au total la hausse de la CSG. L’Insee estime que la CSG a coûté 1,75 milliard d’euros, tandis que les cotisations sociales apportaient 1,87 milliards d’euros. Un effet de 120 millions d’euros qui a été entièrement absorbé par l’effet de la hausse de la taxe sur les carburant (TICPE), qui a été de 170 millions d’euros. Dès lors, l’effet était déjà négatif et les ménages ont dû faire face à la hausse du prix du pétrole enregistrée alors. En intégrant cette augmentation, l’Insee arrive à une perte sèche de pouvoir d’achat de 380 millions d’euros, soit 7 euros par mois et par ménage en moyenne.

Bruno Le Maire et Gérald Darmanin en décembre. © Reuters Bruno Le Maire et Gérald Darmanin en décembre. © Reuters

C’est certes peu et l’on veut bien croire que ce ne sont pas ces 7 euros qui ont mis le feu aux poudres à partir du 17 novembre. Sauf que ce chiffre global ne dit qu’une petite partie de la réalité.

D’abord, il faut rappeler que la hausse des prix des carburants n’est qu’une partie de la hausse des prix enregistrée entre janvier et octobre. Il faut ajouter les effets de l’autre grande hausse de taxe sur le tabac, mais aussi de la hausse des prix des produits alimentaires (2,8 % sur un an en septembre 2018).

Parallèlement, le gouvernement a clairement survendu sa politique de soutien au pouvoir d’achat. Lors de la présentation du PLF 2018 et des débats qui ont suivi, Bercy n’a cessé d’insister sur le soutien au pouvoir d’achat, alors même que les arbitrages se faisaient au détriment des mesures centrées sur les ménages. La déception a donc été à la mesure des promesses non tenues.

Un autre élément clé, et développé par l’Insee, est la répartition géographique et sociale des pertes de revenus induites par cette réforme. Les ménages dont la personne de référence est en emploi sont plutôt gagnants avec une hausse de 0,3 %, soit, en moyenne, 5 euros par mois. Mais, en parallèle, il faut remarquer que le salaire moyen de base sur cette période a augmenté de 1,4 %, si l’on en croit la DARES, soit un recul réel en prenant en compte l’inflation de 0,8 %. Cette amélioration ne fait donc qu’amortir très modérément cette dégradation.

Effet décomposé des mesures gouvernementales entre janvier et octobre 2018 © Insee Effet décomposé des mesures gouvernementales entre janvier et octobre 2018 © Insee

Pour les ménages retraités, le choc a été violent : la perte globale atteint 2 % du niveau de vie, soit 39 euros par mois et par ménage en moyenne. C’est le fruit du choix du gouvernement de ne pas compenser, même partiellement, la hausse de la CSG sur les retraites supérieures à 1 200 euros par mois. Dès lors,  la baisse des cotisations ne jouant pas sur ces revenus, l’effet négatif a joué à plein.

L’élément géographique a également été décisif. En augmentant la TICPE, le gouvernement entendait inciter les consommateurs à ne plus utiliser l’automobile, un peu sur le modèle de ce qui se passe pour le tabac. Mais cette incitation ne peut être efficace  quand les ménages ne peuvent renoncer à leurs déplacements en automobile et n’ont pas les moyens de changer de mode de chauffage dans leur habitation. Résultat : plus la taille de la commune est importante, moins l’impact a été sensible. La perte de niveau de vie s’élève ainsi à 2,3 % pour les retraités des communes rurales, tandis qu’elle est de 0,1 % pour les personnes en emploi de ces mêmes communes.

Logiquement, certains ménages ont donc été clairement perdants dans le jeu des mesures du gouvernement, tandis que, pour tous, elles ne pouvaient pas être à la hauteur des promesses et des attentes créées par le gouvernement. Du coup, la deuxième phase de la baisse des cotisations sociales, intervenue en octobre, n’a pu apparaître que comme une correction tardive. Et lorsque le PLF 2019, lui aussi présenté à grands coups de slogans comme les « 6 milliards d’euros de transferts aux ménages », a prévu une nouvelle hausse de la TICPE, beaucoup y ont vu une nouvelle offensive contre leur pouvoir d’achat.

D’autant qu’il convient de ne jamais oublier la raison de cette décision d’août 2017 de diviser en deux la baisse des cotisations sociales. Il s’agissait d’économiser les 4,5 milliards d’euros nécessaires à la mise en place dès le 1er janvier 2018 de la défiscalisation du capital par la « flat tax » sur les revenus du capital et la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière. Le coût de ces deux mesures est quasiment le même que les économies réalisées par le fractionnement de la baisse des cotisations. Autrement dit, le gouvernement, tout en prétendant défendre le pouvoir d’achat, a organisé un transfert de richesse de l’ensemble des ménages vers les ménages les plus fortunés qui bénéficient des mesures de défiscalisation du capital. Ces 7 euros par mois de perdus pendant neuf mois représentent exactement le prix de ce transfert.

Le coût de l’opération n’est pas passé inaperçu dans un pays où les ménages avaient déjà, entre 2008 et 2016, payé cher le coût de la crise et des politiques conjointes de baisse des déficits et de soutien aux entreprises. L’OFCE avait l’an passé estimé que le revenu disponible brut moyen avait reculé au cours de ces neuf années de 440 euros.

Le gouvernement, enfermé dans ses certitudes de succès de la politique de l’offre, n’a pas pris en compte cette donnée et a pensé qu’il pouvait demander encore davantage aux ménages hexagonaux. La crise ouverte depuis le 17 novembre et le fort ralentissement économique en 2018 sont venus prouver que c’était là une lourde erreur.

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