A l'agonie, les sciences sociales contre-attaquent

Les sciences sociales vont-elles disparaître ? C'est le risque pointé par un manifeste, La connaissance libère, qui paraît ce jeudi. Contre la mise au pas, l’invisibilisation ou la précarisation du travail des chercheurs, les signataires espèrent un sursaut qui bouleverserait les habitudes, les pratiques et les modes d’intervention.

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Il y avait eu, à l’automne, la parution des trois volumes de l’EHESS, Faire des sciences sociales, qui espéraient « provoquer des discussions politiques qui n’ont pas lieu actuellement et nourrir l’imagination politique collective ». Il y avait eu, au printemps, le lancement de la revue Socio, sous l’égide du sociologue Michel Wieviorka affirmant que « pour se penser elles-mêmes et, dans le monde actuel, pour transformer la crise en débats et en conflits institutionnalisables d’où sortiront les réponses nécessaires, nos sociétés ont en réalité le plus grand besoin de l’apport des sciences sociales ».

L’été débute avec un nouveau manifeste des sciences humaines et sociales, intitulé La connaissance libère, coédité par Le Croquant et La Dispute, émanation d’une association de sociologues et d’historiens critiques, parmi lesquels on retrouve Gérard Mauger, Stéphane Beaud, Frédéric Lebaron, Frédéric Lordon, Gérard Noiriel ou Christophe Charle, et pour lesquels « jamais les sciences sociales n’ont été si nécessaires, jamais elles n’ont été si menacées. Jamais elles n’ont produit autant de critiques des préjugés, jamais elles n’ont eu, relativement, si peu d’écho public ». 

Bien que l’EHESS ait choisi la voie de la démonstration méthodologique et épistémologique, que Socio parie sur le dispositif plus classique de la revue et que le petit ouvrage émanant de l’association champ libre aux sciences sociales s’inscrive plutôt dans une forme d’interpellation située entre analyse, manifeste et pétition, ces différentes publications partagent un constat et un but.

Ces ouvrages alertent tous sur un sentiment de crise profonde dans la manière dont les sciences humaines et sociales (SHS) sont aujourd’hui reçues et perçues dans les espaces public et politique. Et constituent, en retour, un désir de fabriquer des intellectuels collectifs pour fournir des réponses et des contre-attaques au désintérêt, voire à la mise au pas, dont seraient victimes les SHS, même si ces trois projets éditoriaux, en forme de « sciences sociales pride », ont sans doute comme limite commune de s’inscrire dans un registre situé entre le plaidoyer pro domo et l’auto-persuasion.

Le manifeste intitulé La connaissance libère, qui paraît ce jeudi 13 juin, est le plus alarmiste sur la situation et le plus engagé et vindicatif sur les mesures à entreprendre pour y remédier. Pour les auteurs, en effet, « lorsqu’elles ne servent pas d’expertise aux pouvoirs, les sciences sociales sont rendues invisibles, interdites d’usage ».

Rappelant donc, après Bourdieu, qu’il « n’est pas de pouvoir qui ne doive une part – et non des moindres – de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent », les signataires affirment leur volonté de réarmer la dimension critique des sciences sociales, en se distinguant de « ceux et celles qui font des sciences sociales des instruments de légitimation de l’ordre établi ».

Pour cela, écrivent-ils, « nous retisserons les affinités et les réseaux qui permettront de faire progressivement dépérir les hiérarchies entre savants et profanes, de même que la division sexuée du travail, la précarisation du travail de la pensée, les monopoles dans la production et la diffusion des idées. Nous mettrons au centre de nos activités l’enquête de terrain et l’exigence d’apporter des preuves empiriques aux arguments avancés (…). Nous ferons de nos laboratoires des salles d’armes, de nos concepts et de nos enquêtes des instruments de vérité ».

François Gèze © La Découverte François Gèze © La Découverte
La démarche est suffisamment rare et le ton suffisamment grave pour justifier une interrogation sur l’état contemporain des sciences sociales et sur les « raisons de la colère » qui motivent ce manifeste. L’offensive subie par les sciences sociales ces dernières années a en effet été violente. Elle s’est souvent abritée derrière des réformes techniques, comme la réorganisation de la recherche. Ce que François Gèze, président du groupe des éditeurs de sciences humaines et sociales, résume par « la tendance mondiale à la normalisation des SHS sur le modèle des sciences exactes, sous la forme d’une rationalisation défavorable à la liberté de recherche, d’esprit et de critique ».

À cela, s’est ajoutée, sous la présidence Sarkozy, une attaque plus idéologique des sciences sociales critiques. « Tous les sujets dérangeants, comme les études de genre ou les études coloniales, ont été insidieusement et discrètement marginalisés à la faveur des réorganisations de laboratoires », juge François Gèze, qui y voit la marque d’un Patrick Buisson soucieux de « mettre au pas la pensée critique en s’attaquant aux sciences humaines et sociales considérées comme des bastions gauchistes ».

Alain Bauer Alain Bauer
L’offensive directement politique s’est manifestée par de nombreux phénomènes. Dans le secondaire, l’attaque s’est portée sur les programmes d’histoire et ceux de sciences économiques et sociales, au détriment de la sociologie et au profit de l’économie voire de la microéconomie. Dans le supérieur, les coups ont été portés de manière éclatée : tentative de constitution d’une section de criminologie au Conseil national des universités (CNU) sous l’égide d’Alain Bauer à l’encontre de la volonté de la communauté scientifique (voir notre article) ; mainmise douteuse sur la section de sociologie de ce même CNU (voir notre article) ou encore débarquement brutal, sur consigne de l’Élysée, de la géographe Marie-Françoise Courel, alors à la tête de la direction scientifique des SHS du CNRS, au moment même où elle mettait la dernière touche à la constitution d’un pôle SHS puissant et uni au sein de l’institution (voir notre article)…

L’alternance politique n’a pas semblé montrer d’inflexion en la matière, à en croire Marie-Françoise Courel qui, cinq ans après l’épisode douloureux la concernant, persiste et signe : « Les sciences humaines et sociales font peur, parce que nous maîtrisons la langue et les argumentaires. Avec la logique d’évaluation actuelle et une recherche sur commande, on perd tout ce qui est érudition, profondeur, vraie possibilité pluridisciplinaire. La marginalisation des sciences sociales est catastrophique et la nouvelle ministre n’a fait que chausser les bottes de l’ancienne. »

Pour les auteurs du Manifeste, donc, « une série de processus, à l’université, dans l’édition et les médias, se conjuguent et se renforcent mutuellement pour reconfigurer les conditions de production et de diffusion des sciences sociales, de sorte que leurs travaux sont dénaturés, rendus inaudibles et invisibles ».

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Les citations de Geneviève Fioraso sont extraites d'un entretien que la ministre nous avait accordé fin août et qui avait donné lieu à la publication de l'article « Université : la remise en ordre pas la révolution ». Cette partie de l'entretien qui ne portait pas directement sur l'université n'avait pas été publiée.