Avec Anne Hidalgo, les élus socialistes s’y croient à nouveau

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La maire de Paris a réuni ses soutiens lundi à Villeurbanne. Requinqués par les résultats des élections locales, ils ont revendiqué haut et fort le primat que devrait assumer une gauche « réformiste » à la présidentielle. Une fierté retrouvée, proche de l’arrogance.

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Ce lundi à Villeurbanne, un peu plus d’une centaine de personnes, élus locaux et socialistes pour la plupart, se sont pressées autour d’Anne Hidalgo. L’événement était organisé par la plateforme « Idées en commun », conçue comme un éventuel tremplin présidentiel pour la maire de Paris. La journée a d’ailleurs été clôturée par la remise officielle d’un « appel des élu.e.s » pour l’encourager à présenter sa candidature en 2022, en réalité publié dès le 30 juin, avec 200 premiers signataires.

Sera-t-elle effectivement candidate ? Évidemment pressée de questions sur le sujet en conférence de presse, la principale intéressée a éludé, insistant sur le caractère collectif de la démarche, assurant qu’il ne s’agissait pas d’une « aventure individuelle », et que l’enjeu de l’incarnation du projet se réglerait bien assez tôt. De toutes les manières, la prise de parole d’Emmanuel Macron à 20 heures rendait impossible une annonce fracassante. Avant que celle-ci puisse être faite, il y a par ailleurs un certain nombre de questions politiques à régler.

Anne Hidalgo, entourée de membres du Parti socialiste, lors d'une conférence de presse de la journée « Idées en commun », à Villeurbanne, le 12 juillet 2021. © Photo Philippe Desmazes / AFP Anne Hidalgo, entourée de membres du Parti socialiste, lors d'une conférence de presse de la journée « Idées en commun », à Villeurbanne, le 12 juillet 2021. © Photo Philippe Desmazes / AFP

Anne Hidalgo a beau plaider pour un « dépassement » des partis, il n’est guère envisageable de lancer une campagne sans le soutien officiel et financier du PS. Or celui-ci est encore censé organiser des primaires d’après ses statuts. C’est ce que n’a pas manqué de faire remarquer l’ancien ministre Stéphane Le Foll, qui s’est aussi dit dubitatif sur une candidature Hidalgo, et n’a évidemment pas participé au raout villeurbannais. Olivier Faure, le premier secrétaire du parti, doit en passer par le congrès prévu en septembre s’il veut aller plus loin dans son soutien à la maire de Paris. De manière significative, le patron des socialistes s’est d’ailleurs rendu à l’événement, mais il n’était pas présent sur la scène, ni au sein de la rangée d’élus qui entouraient Anne Hidalgo au cours de l’échange avec les journalistes.

« Idées en commun » a en fait tout d’une prise d’autonomie des grands élus du parti à la rose, qui cherchent à faire de la candidature de leur championne une évidence, et à définir sa ligne politique essentiellement sur la base de leur légitimité locale. Étaient par exemple mis en avant Carole Delga, présidente de région la mieux élue de France en Occitanie, désormais présidente de l’association Régions de France ; Jean-Luc Gleize, qui a pour sa part conservé la présidence du conseil départemental de Gironde ; Johanna Rolland, réélue haut la main à Nantes  en 2020 ; ou encore Michaël Delafosse de Montpellier et Mathieu Klein de Nancy, qui ont conquis leur ville l’an dernier.

Puisque ni les primaires ni les sondages ne sont selon eux des outils de sélection pertinents, et que les partis ne seront visiblement qu’une source d’inspiration parmi d’autres pour le projet, c’est leur expérience à la tête des communes, départements et régions qu’ils mettent en avant. Le premier édile de Villeurbanne l’a formulé ainsi dans son propos d’introduction : « Le temps est venu de mettre nos idées au service de la France et plus seulement des territoires. » Ce dernier terme était omniprésent dans la bouche des intervenants appelés à témoigner de la façon dont ils ont donné chair à la « social-écologie », par exemple à travers la gratuité des transports en commun.

Une « reformist pride »

Distribuant du « chère Anne » à foison, tous ont vanté ses qualités avec plus ou moins de circonvolutions pour évoquer 2022. Ils ont surtout donné à voir une confiance étonnante, visiblement soulagés par les « résultats encourageants des municipales et des régionales », ainsi que l’a évoqué Carole Delga, assurant l’auditoire que pour gagner, il fallait « y croire » et y aller « à la niaque ». Donnant à la journée des airs de « reformist pride », plusieurs intervenants ont même affirmé de manière transparente que la crédibilité, le sérieux et les chances de succès étaient bien de leur côté, celui de la « gauche du réel », et non pas des écologistes (sans parler des Insoumis, comme en témoignait la référence plurielle aux « extrêmes » et aux « populismes »).

La présence et la prise de parole de Laurent Joffrin, à la tête du mouvement « Engageons-nous », étaient à cet égard symboliques (lire le parti pris de Stéphane Alliès). « Pour que la gauche ait une chance, a-t-il développé, il faut que sa composante responsable, rationnelle soit cheffe de file. » L’ancien journaliste, connu pour ses allers-retours entre Libération et L’Obs, était d’ailleurs un des rares intervenants de la société civile, avec également le climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du Giec. Il ne fallait pas s’attendre à trouver de figure non institutionnelle, radicale dans ses attentes, issue des mouvements sociaux ayant émaillé ces dernières années, qu’il s’agisse du climat, des gilets jaunes ou encore des violences policières.

Il n’est cependant pas sûr que le réalisme, plutôt que l’acte de foi, caractérise l’affirmation de Joffrin selon laquelle « on peut découpler production et pollution ». Elle est pourtant essentielle à son attaque contre le « néomalthusianisme vert » que traduirait le projet de la « décroissance », absurde selon lui. L’augmentation des richesses lui semble en effet indispensable à une amélioration des conditions de vie des classes moyennes et populaires. C’est justement au nom de ces dernières, et en insistant sur la « valeur travail », que les soutiens d’Anne Hidalgo souhaitent conduire la transition écologique, plutôt que de la laisser à leurs concurrents verts.

« L’écologie est un thème très fort mais pas un projet en soi », a expliqué Johanna Rolland, soulignant l’importance de lui donner une dimension sociale. « Nous sommes le camp du progrès, du monde meilleur […] on ne sous-traite aucun thème », s’est pour sa part exclamé Michaël Delafosse, par ailleurs connu mais aussi critiqué localement pour sa vision offensive de la laïcité. Le même a subrepticement glissé une allusion aux réticences qu’auraient prétendument exprimées les écologistes parisiens à un hommage à Samuel Paty. De manière générale, le mot de « République » a émaillé toutes les prises de parole, à propos de laquelle la maire de Paris avait cru déceler en décembre dernier des « ambiguïtés » de la part des écolos et de Jean-Luc Mélenchon.

Si le ton se voulait plus rassembleur à Villeurbanne, il n’est pas anodin qu’au sein d’Idées en commun ce soit Carole Delga qui soit chargée d’un « dépassement des partis », et donc d’un dialogue avec les différentes composantes de la gauche. En Occitanie, elle a en effet décidé de se passer des Verts pour composer une majorité totalement à sa main. Et on se souvient que quelques jours à peine après que son propre conseil régional a été envahi par des militants d’extrême droite, elle n’avait rien trouvé de plus urgent que de vitupérer contre les réunions non mixtes abritées par le syndicat étudiant Unef.

En bref, la confiance retrouvée par les élus réunis autour d’Anne Hidalgo reste circonscrite à un espace socialiste qui ne doute pas de sa légitimité à gouverner, et qui, conforté par les derniers scrutins, se préoccupe relativement peu de ses relations aux autres forces politiques et sociales en dynamique. Une sorte de come-back du « monde d’avant » médié par « les territoires », comme si le quinquennat de François Hollande et le séisme de 2017 ne s’étaient jamais produits.

Il faut cependant rappeler que les succès électoraux mis en avant à la tribune ont été obtenus dans un océan d’abstentions. On a défendu par ailleurs, dans ces colonnes, que beaucoup d’indices pointaient vers une déconnexion entre les arènes politiques locales et l’arène politique nationale. Surtout, on peut s’interroger sur la montée en généralité que permettraient les expériences politiques dans les collectivités territoriales.

La « macro-politique » implique en effet des choix singuliers. C’est le cas en matière écologique, lorsqu’il s’agit de se prononcer sur des grandes infrastructures énergétiques et de transport, ou de s’affronter à des grands intérêts de multinationales pour aller vers des modes de vie plus sobres. Cela pourrait être le cas s’agissant du rapport à l’intégration européenne, si des mesures « sociales-écologiques » substantielles sont en contradiction avec les règles budgétaires et concurrentielles de l’Union.

Or le dernier mandat présidentiel socialiste n’a non seulement guère été rassurant sur ces plans, mais il a compris son lot d’initiatives pro-business, jamais évoquées avec cette ampleur pendant la campagne qui avait précédé. Anne Hidalgo a certes à cœur d’insister sur la dimension sociale. « Nous devons reconstruire un cadre de protection pour tous, garantissant un salaire décent, la continuité du revenu en cas d’accident de la vie », a-t-elle affirmé dans son discours final.

Encore faudrait-il en dire plus sur la conflictualité qui sera rendue nécessaire par un tel projet, alors qu’Emmanuel Macron n’a cessé de cajoler les « premiers de cordée », qui n’avaient déjà pas été oubliés par la « politique de l’offre » de Français Hollande. Au demeurant, quelle Anne Hidalgo faut-il croire ? Celle qui affirme avec force, comme ce lundi soir à Villeurbanne, que « l’économie du ruissellement n’a jamais fonctionné » ? Ou celle qui s’est désolée, il y a une semaine, d’une action militante altermondialiste contre la Samaritaine, symbole des privilèges et de la captation de pouvoir du grand patronat, comme d’une consommation ostentatoire incompatible avec les équilibres de la planète ?

© Anne Hidalgo

Une remarque incidente de Laurent Joffrin a finalement dit beaucoup des doutes à dissiper. Selon lui, une candidate comme Hidalgo aurait pour mission de proposer des réformes « crédibles », mais qui engagent dans le même temps une « rupture ». Pour donner une idée de l’ampleur de ce qui est en jeu, le journaliste a fait référence aux grandes mesures prises en 1936, 1945 et 1981. Des références dont la plus récente remonte à quarante ans en arrière, à une époque où le PS avait noué des liens forts avec le monde du travail et les divers mouvements sociaux, à l’issue d’un travail de dix ans dont on peine à trouver un équivalent contemporain.

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