À Bordeaux, la difficile révolution écolo

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Depuis son élection en juin 2020, le maire écologiste de Bordeaux essuie de constantes critiques sur son inaction ou son manque de rupture. S’il reconnaît des premiers mois d’adaptation difficiles, il estime avoir « renversé les priorités ».

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«La seule chose qui a changé depuis un an, à Bordeaux, c’est le nom du maire. » Cette petite phrase, cinglante, est prononcée par le socialiste Alain Rousset, quelques jours avant d’être réélu pour un cinquième mandat à la tête de la région Nouvelle-Aquitaine. Elle illustre bien la façon dont, depuis douze mois, les critiques fusent de toutes parts, ouvertement ou non, à l’égard des nouveaux maires écologistes de France, dont celui de Bordeaux (Gironde), élu en juin 2020 avec 46,48 % des suffrages exprimés.

Dans cette ville où la droite gouvernait depuis 1947, la victoire de Pierre Hurmic a fait l’effet d’un séisme politique. Après la secousse initiale, les répliques ont été plutôt timides. Ce qui a entraîné des déceptions parmi ses électeurs et des railleries chez ses opposants. Pourtant, dès son premier conseil municipal, le maire écologiste avait annoncé la couleur : il « n’entend[ait] pas renverser la table, mais la réparer ».

Un an plus tard, son ambition est toujours la même. « Je ne vais pas jouer aujourd’hui le révolutionnaire que je n’étais pas hier, mais c’est vrai que ça a été une première année difficile, surtout les premiers mois », affirme-t-il. Son élection s’est ensuivie d’une vague d’agressions à l’arme blanche dans le centre-ville qui l’a obligé à occuper le terrain de la sécurité, « pas celui où l’on est forcément le plus attendu ».

Le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, lors de l'inauguration d'un centre de vaccination au Covid-19, le 26 mai 2021. © Photo Lahcène Abib / Divergence-images Le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, lors de l'inauguration d'un centre de vaccination au Covid-19, le 26 mai 2021. © Photo Lahcène Abib / Divergence-images

Création d’un groupement local de traitement de la délinquance (GLTD), installation de médiateurs, diagnostic local de sécurité, renforcement des effectifs policiers… « J’ai souhaité l’arrivée de policiers supplémentaires, parce que c’est aussi de la prévention et parce que Bordeaux était sous-dimensionnée », dit-il. Malgré des relations tendues avec la préfète Fabienne Buccio, Pierre Hurmic finit par obtenir gain de cause. En mars, Gérald Darmanin a ainsi annoncé l’arrivée prochaine de 140 policiers à Bordeaux.

« Ce n’est pas facile, c’est un exercice nouveau, reconnaît l’édile, désormais installé dans son fauteuil. Je faisais de la politique avant, mais j’étais dans l’opposition. Je ne connaissais pas très bien les arcanes du pouvoir. Je les ai découverts, mais ça demande toute une période de mise en application. Un maire écolo, qui arrive dans une ville de droite, est un peu regardé de travers par les corps constitués. Les relations, au début, ont été difficiles. Mais je considère que, maintenant, ça s’est un peu amélioré. »

L’urgence sécuritaire de l’été a rapidement laissé place à une aggravation de la crise sanitaire. Ce qui n’a pas empêché Pierre Hurmic d’organiser le 10 septembre 2020 une conférence de presse afin de dérouler le premier acte de son mandat et de planifier la mise en route de quelques grandes mesures.

Mais de cette prise de parole de près de deux heures n’en ont été retenues que quelques secondes : celles où le maire annonce qu’il n’y aura pas de sapin de Noël géant face à l’hôtel de ville cette année, parce qu’il ne veut pas « d’arbre mort ». Une formule « malheureuse », reconnaît-il aujourd’hui, mais qui génère une déferlante de critiques locales comme nationales et de messages haineux. Jusqu’à des menaces de mort.

« C’est un métier de communiquer et, jusqu’à présent, on n’a pas été très performants sur ce terrain-là, avoue Pierre Hurmic. Une équipe verte, avec sa biodiversité et sa spontanéité, c’est difficile aussi à manager. Moi, je suis un peu anticommunication et j’aime bien le droit à l’impertinence, y compris quand ça peut choquer. J’ai dû apprendre que quand on est maire d’une grande ville, il ne faut peut-être pas utiliser ce registre. »

L’opposition lui a fortement reproché cette « impertinence », notamment à l’égard de ses prédécesseurs. En novembre dernier, dans un tweet d’hommage pour les 20 ans de la mort de Jacques Chaban-Delmas, qui a dirigé la ville de 1947 à 1995, l’édile écologiste écrivait : « Aujourd’hui, les citoyens veulent des maires à plein temps qui ne cumulent ni dans le temps, ni dans l’instant. » Tollé immédiat, principalement à droite, où siège Guillaume Chaban-Delmas, le petit-fils de l’ex-premier ministre.

Des polémiques en cascade

Au printemps dernier, c’est une campagne d’affichage un brin provocatrice qui créait la polémique. Voulant enjoindre à la population de s’exprimer dans le cadre du Forum de la culture, à coups de formules chocs du genre « Artiste, c’est un métier ? » ou « La culture, ça coûte trop cher ? », cette campagne a entraîné la colère d’un milieu culturel déjà mis à genoux par la crise sanitaire. Dans la foulée, la directrice de la communication de la Ville a présenté sa démission, quatre mois à peine après son arrivée.

« On a un peu éliminé ces bad buzz de début de mandat et, maintenant, les gens se disent qu’il se passe quelque chose », veut désormais croire l’édile de Bordeaux, qui dit avoir lancé des chantiers de grande envergure, quand bien même leurs résultats ne sont pas perceptibles à court terme. « Il y a une terrible continuité, critique pourtant son opposant du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) Philippe Poutou. Pas grand monde aujourd’hui ne dira que sa vie a changé depuis un an. »

Pour palier ce type de critiques, Pierre Hurmic rappelle l’inauguration, à l’automne dernier, de « Bordeaux grandeur nature », son plan de végétalisation de la ville, à coups de plantations d’arbres et d’installations de micro-forêts. Il explique aussi s’attaquer à une reprise en main des projets d’aménagements lancés par l’ancienne majorité. « Dans ces grandes opérations, il y avait des coûts partis, des permis de construire qui étaient donnés, fait-il valoir. Ce qu’on a réussi à faire, c’est renégocier avec les titulaires de ces permis de construire, certains promoteurs, pour que leurs projets soient plus en phase avec la nouvelle majorité. »

Première plantation d’une micro-forêt sur la placette Billaudel à Bordeaux, par le maire Pierre Hurmic, le 9 mars 2021. © Photo Lahcène Abib / Divergence-images Première plantation d’une micro-forêt sur la placette Billaudel à Bordeaux, par le maire Pierre Hurmic, le 9 mars 2021. © Photo Lahcène Abib / Divergence-images

En point d’orgue de cette réorientation : la présentation du label « Bâtiment frugal bordelais », devant rehausser les critères de construction, en mettant l’accent sur les matériaux biosourcés et la qualité de vie. Euratlantique à Bordeaux-Sud, les quartiers de Bastide-Niel et Brazza sur la rive droite, tous ont subi des modifications plus ou moins importantes depuis l’arrivée des écologistes. Le part des espaces verts y a notamment été augmentée.

Un dossier a particulièrement cristallisé les tensions : celui de la « Rue bordelaise ». Pendant la campagne, Pierre Hurmic s’était ouvertement opposé à ce projet de grande artère commerciale, devant relier la gare Saint-Jean aux quais de la Garonne. Mais une fois élu, face aux 100 millions que coûterait l’annulation de l’opération, la réalité l’a rattrapé. « Personne d’autre que le maire de Bordeaux ne voulait que ce projet soit revu, se défend-il. Je considère qu’on a sérieusement travaillé pour l’amender. Alors, quand j’entends parler de capitulation… »

Face à lui, l’édile écologiste doit composer avec les critiques émanant de sa gauche, avec l’entrée au conseil municipal de Philippe Poutou et de deux autres membres de la liste NPA-LFI. Mais la plus forte opposition émane des rangs de la droite. La défaite de 2020 a fait voler en éclats l’alliance de circonstance bâtie juste avant le second tour entre Nicolas Florian, successeur d’Alain Juppé et maire Les Républicains (LR) sortant, et Thomas Cazenave, le candidat de La République en marche (LREM). Elle a aussi aiguisé les appétits en vue de la prochaine municipale.

La victoire de Pierre Hurmic est un accident dans une ville comme Bordeaux.

Philippe Poutou (NPA)

« Il n’y a pas un leader qui s’impose, chacun rêve d’être calife à la place du calife, mais le conseil municipal n’est pas la meilleure tribune pour leur compétition interne », raille Pierre Hurmic. Au conseil municipal, certains reprochent à ce dernier de se montrer trop strict dans sa gestion des temps de parole. « Il est insolent avec nous, s’agace Fabien Robert, chef de file du MoDem en Gironde et ancien adjoint au maire sous Alain Juppé puis Nicolas Florian. Quand nous étions dans la majorité, nous n’avons jamais restreint à ce point la parole de l’opposition. »

Cette première année laisse à l’élu centriste le sentiment « d’une grande impréparation » et de mesures qui ne sont pas à la hauteur des enjeux : « Les gens qui ont voté pour les écologistes étaient demandeurs de plus de mobilités douces et de plus de végétation, mais ils ont vu qu’il y avait, en fait, de l’idéologie derrière, que ce soit à travers l’histoire du sapin ou de leur hostilité à l’aéronautique, dit-il. Dans les conseils municipaux, on nous propose beaucoup de motions, mais finalement peu d’actions. Ils parlent beaucoup mais agissent peu. »

Une critique que reprend volontiers Thomas Cazenave : « Il a été élu sur une promesse de rupture. Il a décrété l’état d’urgence climatique, il a vendu un grand soir écologique, économique, démocratique et social et il ne répond sur aucun de ces items. On était tous d’accord pour la végétalisation de la ville, mais on ne peut pas se contenter de mini-forêts ou quelques arbres sur la place Pey-Berland. » Assurant être « le premier impatient », Pierre Hurmic demande surtout à être jugé au terme de son mandat : « Notre volonté, c’est de changer de trajectoire. Ça ne se voit pas tout de suite, mais on a quand même renversé les priorités. On n’a pas à rougir, au bout d’un an, de tout ce qu’on a fait. »

Au moment de se pencher sur l’année écoulée, tous les acteurs politiques ont déjà la tête tournée vers 2026. C’est même le cas de Philippe Poutou, qui vient d’être désigné candidat du NPA à l’élection présidentielle de l’an prochain. « La victoire de Pierre Hurmic est un accident dans une ville comme Bordeaux, même si elle correspondait à un vrai espoir, estime-t-il. Mais dans cinq ans, s’il montre qu’il ne change rien, il ne va pas regagner, et il donnera un boulevard à la droite pour repartir pour 50 ans. »

Cette crainte, l’édile écologiste dit la partager « tous les jours ». « Si, au bout de 6 ans, on dit qu’il ne s’est rien passé à Bordeaux, ce serait pour moi un vrai échec, glisse-t-il. Le plus dur a été de gagner cette élection, ce n’est pas pour la perdre la prochaine fois. » Après 25 années passées dans l’opposition, il n’a pas l’intention d’y retourner.

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