L'affaire Wildenstein (2/3) Enquête

Wildenstein: Bercy ferme les yeux sur une vaste fraude fiscale

Les ministres du budget successifs, Eric Woerth d'abord, François Baroin ensuite, ont été alertés d'une présomption de vaste fraude fiscale. Mais aucune enquête n'a été diligentée sur la situation de Guy Wildenstein (photo), figure connue de l'UMP aux Etats-Unis, familier d'Eric Woerth, ami de Nicolas Sarkozy. Et qui s'est vu, lui aussi, décerner la Légion d'honneur.

Laurent Mauduit

14 septembre 2010 à 08h38

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Le premier épisode de notre enquête l'a donc établi: au travers de deux «trusts», SonsTrust et DeltaTrust, l'un implanté à Guernesey l'autre aux îles Caïmans, ce sont des tableaux de peintres parmi les plus connus au monde figurant dans la succession du marchand d'art Daniel Wildenstein, qui se sont, peu après sa mort sinon même avant, volatilisés dans des paradis fiscaux. A l'insu de l'administration fiscale française, mais aussi à l'insu de sa veuve, Sylvia Wildenstein.

Pourquoi l'administration fiscale française n'a-t-elle donc rien fait quand elle a été informée par l'avocate Claude Dumont-Beghi, agissant pour le compte de sa cliente, Sylvia Wildenstein, la veuve de Daniel, qu'une partie de l'héritage ne lui avait pas été déclarée par Guy et Alec Wildenstein, les deux fils que Daniel avait eus d'un premier mariage? A l'examen des tableaux de maître qui ont été logés dans le DeltaTrust, comme la liste ci-dessous l'établit des Bonnard, des Fragonard, des Courbet, des Picasso, comme s'il en pleuvait –, on en vient naturellement à se demander pourquoi la révélation de toutes ces toiles inestimables, cachées dans des paradis exotiques, n'a pas mis derechef tous les limiers du fisc sur les dents.

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Face à la présomption d'une fraude fiscale pouvant porter sur une somme colossale de plusieurs milliards d'euros, pourquoi l'administration fiscale n'a-t-elle donc rien fait? Pour parvenir à percer ce mystère, il faut en fait pénétrer dans une autre histoire, celle de l'amitié qui lie de longue date Nicolas Sarkozy à Guy Wildenstein.

Guy et Nicolas à tu et à toi

Engagé depuis des années dans une confrontation judiciaire avec la veuve de son père, Guy Wildenstein est en effet un ami de longue date du chef de l'Etat. Membre fondateur de l'UMP, il est depuis longtemps une personnalité qui compte dans la galaxie des sarkozystes et a été de tous les combats.

S'occupant de la célèbre galerie, à New York, fondée en d'autres temps par son père, il est ainsi le délégué de l'UMP pour la côte est des Etats-Unis. Il est aussi le chef du groupe UMP à l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE). Pendant la campagne pour l'élection présidentielle de 2007, il a donc été aux avant-postes pour défendre les couleurs de son champion.

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Dans la vidéo ci-contre, extrait d'un reportage de la chaîne France 24, on le voit ainsi en mars 2007 expliquer par le menu son «amitié» et son «admiration» pour son mentor. Ne tarissant pas d'éloges sur le candidat de l'UMP c'est un «homme extraordinaire», dit-il, il révèle que tous deux se tutoient mais il est vrai que Nicolas Sarkozy tutoie la terre entière.

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Dans la deuxième vidéo ci-contre, qui date de février 2007, Guy Wildenstein manifeste sa flamme à Nicolas Sarkozy de manière encore plus caricaturale. Aux Etats-Unis, il est donc devenu pour l'UMP un personnage clef. Et ce qui était vrai avant l'élection présidentielle l'est toujours. Tous les ministres français ou dirigeants de l'UMP qui vont outre-Atlantique le savent: il est recommandé d'associer l'ami du président aux festivités qui sont organisées à New York ou à Washington. Le site Internet de l'UMP est ainsi truffé de comptes-rendus de réunions aux Etats-Unis où Guy Wildenstein joue les premiers rôles: un jour, c'est Eric Besson qui est de passage (comme ici), le lendemain, c'est Jean-Pierre Raffarin...

Wildenstein et Woerth bras dessus, bras dessous

Le rôle de Guy Wildenstein à l'UMP n'a pas diminué, même si les controverses publiques générées par la présomption de fraude fiscale massive et les querelles intra-familiales autour de l'héritage en gênent plus d'un, à droite. Mais ainsi fonctionne Nicolas Sarkozy: il ne souhaite pas plus «lâcher» Guy Wildenstein qu'il n'a lâché Eric Woerth. Il va de nouveau en administrer la preuve dans le courant du mois d'octobre, à l'occasion d'une élection partielle à l'Assemblée des Français de l'étranger.

Comme l'a rapporté une indiscrétion de L'Express, «c'est une élection discrète dont se serait bien passée l'UMP: celle des conseillers à l'Assemblée des Français de l'étranger (une instance représentant les 2,3 millions d'expatriés tricolores), le 24 octobre, dans la circonscription de Washington. Le précédent scrutin, organisé en juin 2009, a été annulé par le conseil d'Etat à la veille de l'été. Or, celui qui occupe la deuxième place de la liste présentée par l'UMP n'est autre que... Guy Wildenstein».

Et pourquoi Nicolas Sarkozy ne souhaite-t-il pas lâcher Guy Wildenstein ? Parce qu'il est effectivement un ami. Mais aussi parce qu'il n'a jamais mégoté son soutien. Y compris son soutien financier. Car, en plus de toutes ses fonctions au sein de l'UMP, il est aussi un membre actif du «Premier cercle», la structure au sein de ce parti qui drague les dons financiers des sympathisants les plus fortunés. C'est un autre point commun avec l'affaire Bettencourt.

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Et c'est ainsi que, le plus naturellement du monde, Guy Wildenstein, pendant la campagne présidentielle, a prêté main forte au trésorier de l'UMP, pour collecter des dons financiers un trésorier qui n'est autre, évidemment, que... Eric Woerth. Comme on en trouve encore trace sur le site Internet de l'UMP, Guy Wildenstein, Eric Woerth, en sa qualité de trésorier de l'UMP, et Patrick Devedjian, en sa qualité de conseiller politique du candidat à l'élection présidentielle, ont ainsi tenu une «réception-débat» le 26 janvier 2007 dans une brasserie chic de New York, pour collecter des fonds au profit de leur champion.

Les deux hommes se connaissent il est vrai de longue date: grand amateur de chevaux, propriétaire d'une écurie de pur-sang, Guy Wildenstein est un habitué de Chantilly et connaît parfaitement son maire.

Guy Wildenstein et Eric Woerth, bras dessus, bras dessous, en campagne pour Nicolas Sarkozy: pour notre histoire, c'est un fait qui naturellement pèse lourd. Car il souligne la place qu'occupe l'héritier Wildenstein dans la galaxie sarkozyste. Et comme dans ce monde-là, en remerciements de service rendus, on a la Légion d'honneur facile, Guy Wildenstein a eu, lui aussi, sa récompense. Sur le contingent du Quay d'Orsay, il a été promu commandeur, dans la fournée du 1er janvier 2009. Pour services rendus sinon à la France, en tout cas, à Nicolas Sarkozy...

Du coup, on comprend donc mieux que Me Claude Dumont-Beghi, l'avocate de Sylvia Wildenstein, s'attaque à forte partie, quand elle décide de mener l'enquête sur les deux «trusts», SonsTrust et DeltaTrust, que détiennent Guy Wildenstein et les ayants droit de son frère décédé, Alec. A très forte partie: à un protégé du Palais. L'avocate, pourtant, ne se démonte pas.

Pléthore de lettres mais pas de réponse

Peu de temps après avoir découvert l'existence de ces deux trusts, dans lesquels une partie de l'héritage de Daniel Wildenstein a été dissimulée, elle écrit au ministre du budget de l'époque, Eric Woerth, pour l'informer de ces trouvailles, qui contreviennent au droit fiscal français. Dans ce courrier en date du 12 juin 2009 (dont on peut prendre connaissance ci-dessous), elle informe le ministre de ce qu'elle a découvert et lui signale qu'elle a, au préalable, transmis toutes les pièces dont elle dispose à ses services.

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«Votre administration dispose, pour agir, d'éléments signifiants au regard notamment de l'obligation de sincérité qui s'impose à la loi successorale française et dont vous êtes le garant», écrit-elle en particulier au ministre. L'avocate prend soin d'adresser un courrier presque identique à Philippe Parini, le directeur général des finances publiques (DGFP).

Que répond le ministre ? Et que répond le haut fonctionnaire ? Rien ! Ni l'un ni l'autre ne jugent utile de se manifester.

Le 7 septembre suivant, l'avocate reprend donc sa plume et, dans deux courriers distincts, rappelle au ministre et au patron de la DGFP qu'elle aimerait obtenir une réponse d'eux. Et cette fois que répondent-ils? Toujours rien. Motus et bouche cousue...

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L'affaire, pourtant, commence à faire des vagues. Dans la presse, on commence à en parler. Le 16 novembre 2009, France 3 diffuse notamment une remarquable enquête (dont on peut visionner ci-contre un long extrait) qui souligne la gravité du dossier et l'importance de la fraude fiscale présumée. Et pourtant, non! Bercy fait le mort. Pas une réponse! Pas une réaction! Alors que l'article 40 du code de procédure pénale fait obligation à tout détenteur de l'autorité publique de saisir le Parquet de tout crime ou délit dont il aurait connaissance, le ministère des finances ne réagit pas aux alertes de l'avocate.

Les esquives de François Baroin

Interrogé au cours de cette enquête, Eric Woerth se borne à affirmer ceci : «Au moment d'une succession, comme à tout moment, on ne doit rien dissimuler, se contente de répondre le ministre. Le principe du fisc, et le principe de la fiscalité française, c'est qu'on soit au courant de ce qui se passe en terme patrimonial, ou en termes de revenus.» Mais il se garde bien de répondre à la question centrale: mais pourquoi, une fois alerté par l'avocate, n'a-t-il pas demandé aux services compétents de l'administration fiscale de diligenter une enquête pour s'assurer de la réalité ou non de la fraude fiscale?

Quelques mois plus tard, le 6 juillet 2010, l'avocate repart donc à la charge. Et se prenant à penser que François Baroin, qui a succédé à Eric Woerth au ministère du budget, ne connaît peut-être pas tous les secrets de l'affaire Wildenstein, elle lui écrit une lettre très circonstanciée (que l'on peut lire ci-dessous), lui expliquant tous les méandres de l'affaire et attirant son attention sur la présomption de grave fraude fiscale.

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Et que répond François Baroin ? Rien. Lui aussi. Rien de rien ! Silence radio....

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Ou plutôt, il répond le même jour, mais pas à l'avocate, aux députés. Le même jour, lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le député socialiste Alain Vidalies lui pose en effet une question pour lui demander de quelle façon il compte agir dans cette affaire Wildenstein. «Comme dans l'affaire Bettencourt, l'administration fiscale est restée totalement inerte à ce jour», s'indigne-t-il (on peut trouver ici la version intégrale de sa question).

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Et la réponse du nouveau ministre du budget est visiblement très calculée. Plutôt que de répondre sur le fond, il tente d'accréditer l'idée que toute l'affaire n'est que ragots et rumeurs extravagantes, amplifiés par des blogs sur Internet.

Et depuis, les interpellations restent toujours sans réponse: pourquoi une enquête fiscale n'a-t-elle pas été diligentée? Compte tenu de sa proximité avec Nicolas Sarkozy et Eric Woerth, Guy Wildenstein a-t-il profité de l'indulgence du ministère des finances? Maintenant que l'affaire risque de rebondir au pénal, comme nous l'avons raconté dans le premier volet de cette enquête (voir notre article L'affaire Wildenstein rebondit), il appartiendra dans quelques mois à un juge d'instruction de s'en assurer.

Au cours de notre enquête, nous avons nous-même voulu obtenir les éclairages de François Baroin ou de l'un de ses collaborateurs (voir la “Boîte noire” ci-dessous) pour nous en faire l'écho. En vain! Malgré l'armada de communicants dont les ministres sont ordinairement entourés, il ne s'en est pas trouvé un qui ait accepté de nous parler. La loi du silence...

Laurent Mauduit


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