La baffe de Standard & Poor's à la zone euro

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Neuf pays dégradés, dont un des cinq détenteurs du triple A, la France. Et tous, sauf l'Allemagne et la Slovaquie, placés dans une perspective négative : l'agence de notation financière a infligé vendredi soir un camouflet à la gestion européenne de la crise de la dette.

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Standard & Poor's a confirmé vendredi soir, sur son site Internet, la dégradation de la note de la France et la perte de son triple A : abaissée d'un cran à AA+ avec perspective négative, la France risque une nouvelle dégradation à moyen terme, en 2012 ou 2013.
Selon l'agence, cette baisse est la conséquence de « l'aggravation des problèmes politiques, financiers et monétaires dans la zone euro à laquelle la France est étroitement liée ».
Une nouvelle dégradation pourrait intervenir, prévient S&P, si « ses finances publiques déviaient de la trajectoire de redressement budgétaire prévue ». Et l'abaissement de la note serait d'un cran supplémentaire « si le déficit public restait proche de son niveau actuel, conduisant à une augmentation graduelle de la dette publique qui dépasserait 100 % du PIB » contre un peu plus de 80 % à l'heure actuelle. Ce serait également le cas si « la croissance économique restait durablement faible ».
Mais c'est toute la zone euro qui se trouve vendredi soir renvoyée dans les cordes par l'agence de notation, à l'exception notable de l'Allemagne. Neuf pays subissent ainsi une dégradation de la note de leur dette, tandis que tous, sauf l'Allemagne et la Slovaquie, sont placés sous perspective négative – et rejoignent la Grèce qui l'était déjà. « Les perspectives sur les notes long terme de l'Autriche, la Belgique, Chypre, l'Estonie, la Finlande, la France, l'Irlande, l'Italie, le Luxembourg, Malte, les Pays-Bas, la Slovénie et l'Espagne, sont négatives », écrit Standard & Poors, ce qui signifie que tous ces pays risquent une nouvelle dégradation cette année ou la suivante.
Comme la France, l'Autriche a vu sa note abaissée d'un cran, du maximum de AAA à AA+, en raison de la « fragilité du secteur bancaire », fortement engagé en Europe de l'Est et notamment en Hongrie, pays en pleine crise financière.
L'Espagne est tombée de deux crans, à A. L'Italie, deux crans de moins également : à BBB+. Deux crans encore pour le Portugal, de BBB- à BB, qui se trouve ainsi placé dans la catégorie des investissements spéculatifs – tout comme Chypre, abaissé de deux crans à BB+. Enfin l'évaluation de la dette de Malte, de la Slovaquie et la Slovénie a été baissée d'un cran.
Allemagne, Finlande, Pays-Bas et Luxembourg, les quatre pays notés AAA comme la France, conservent en revanche la note maximale. La Belgique, l'Estonie et l'Irlande ne sont pas non plus dégradées.
Une volée de bois vert sur les économies européennes qualifiée de « décision aberrante » par le commissaire aux affaires économiques, Olli Rehn, tandis que Jean-Claude Juncker, le chef de file des ministres des finances de la zone euro, s'inquiétait pour le Fonds de stabilité : « Les pays qui apportent leurs garanties au FESF affirment leur détermination à explorer les options pour maintenir le triple A du FESF. »
A Paris, Nicolas Sarkozy, François Fillon, Valérie Pécresse et François Baroin s'étaient réunis à l'Elysée en fin de journée, avant la parution des communiqués de Standard & Poors.
A 20 heures, sur France-2, le ministre François Baroin estimait : « Ce n'est pas une catastrophe (...) Ce ne sont pas les agences de notation qui dictent la politique de la France (...) Il faut garder beaucoup de sang-froid, surtout ne pas affoler les Français. C'est une crise mondiale, il faut continuer ce que nous sommes en train de faire. La question de l'endettement est une question européenne, la réponse sera européenne », rejetant toute remise en cause de la politique économique de Nicolas Sarkozy. Le premier ministre François Fillon tiendra une conférence de presse, samedi à 10 h 30.
Pour le PS, François Rebsamen estimait dans l'après-midi que « si l’annonce de l’abaissement de la note de la France est confirmée, la présidence de Nicolas Sarkozy se terminera par la perte de ce que son conseiller Alain Minc appelait "notre trésor national". Finalement cette présidence aura été celle de la dégradation de la France : dégradation financière, dégradation sociale, dégradation morale ».
Le Front de gauche appelait, lui, à un rassemblement devant Standard & Poor's au 40 de la rue de Courcelles, vendredi en fin d'après-midi, où s'est rendu Jean-Luc Mélenchon, qui a lancé un appel à « résister » à « la guerre de la finance contre la France ». Invitation à manifester réitérée pour les journées de samedi et dimanche à 19 heures.
De son côté, la candidate écologiste Eva Joly demandait que cette dégradation soit « l'occasion d'une prise de conscience qu'un autre monde doit naître. Nicolas Sarkozy a échoué, les cadeaux fiscaux abusifs ont creusé les déficits. L'austérité n'est pas une réponse, ni l'obsession de la croissance : l'heure est donc à porter la transition écologique de l'économie. Il n'y a pas de fatalité, c'est l'espoir d'une nouvelle révolution industrielle qui protège la planète et donne un travail de qualité à chacun. C'est exactement ce que j'ai proposé aujourd'hui avec mon pacte écologique pour l'emploi ».
La Bourse de Paris n'a que légèrement fléchi à la clôture (-0,11 %).  Vers 17 h 30, l'euro est tombé à 1,2681 dollar, marquant ainsi un nouveau plus bas depuis plus de 16 mois, alors qu'il valait 1,2816 dollar jeudi vers 23 heures. L'euro plongeait aussi face à la devise nippone, à 97,53 yens contre 98,38 la veille.
Au moment même ou presque de l'annonce de la perte du triple A, les banques ont annoncé qu'elles suspendaient leurs négociations avec Athènes sur les modalités de la restructuration de la dette publique de la Grèce, et ont laissé entendre qu'elles pourraient revenir sur leur engagement à en effacer volontairement une grande partie.
L'Institut de la finance internationale (IIF) écrit dans un communiqué diffusé dans l'après-midi que, «en dépit des efforts des dirigeants grecs», la proposition des banques d'abandonner 50 % de la dette de l'Etat grec en leur possession «n'a pas abouti à une réponse ferme et constructive de la part de toutes les parties». «Dans ces conditions, les discussions avec la Grèce [...] sont suspendues pour permettre une réflexion sur les bénéfices d'une approche volontaire», ajoute ce texte publié au nom de l'Américain Charles Dallara, directeur général de l'IIF, et du Français Jean Lemierre.
A la Bourse de Paris, les valeurs bancaires ont terminé la journée dans le vert, BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole terminant toutes les trois au dessus de + 2 %. Ce sont pourtant les établissements bancaires qui ont largement contribué à la dégradation de la note française. Leurs engagements dans les dettes des pays les plus en difficulté de la zone euro sont vus comme problématiques. Les banques françaises sont par exemple les premières créancières étrangères de l'Italie : à fin juin, elles détenaient 416 milliards d'euros de dettes publiques et privées italiennes. Cette surexposition des banques françaises effraie le système financier. Beaucoup redoutent qu'elles ne puissent faire face à une détérioration  de la situation en Italie. Les trois premières banques françaises – BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole – sont considérées comme des banques présentant des risques systémiques pour l'ensemble du système financier international.
L'Etat français serait donc dans l'obligation de voler à leur secours et de les nationaliser, afin d'éviter un écroulement du système financier. Mais ce sauvetage se traduirait par une augmentation de l'endettement français, une perspective épouvantable, pour les mêmes analystes qui ne sont pas à une contradiction près (lire «La France a déjà perdu son triple A»).
Or, les perspectives pour 2012 se révèlent largement aussi négatives qu'annoncé dès novembre. La récession est en vue, et le Fonds européen de stabilité financière et le Mécanisme européen de stabilité censé lui succéder semblent d'ores et déjà condamnés. Quant au nouveau traité voulu par le tandem Sarkozy-Merkel, sa mise en place semble plus qu'illusoire dans ces prochains mois. En outre, rien n'est réglé en Grèce, comme en témoigne la décision des banques (voir plus haut).  (Lire «Sarkozy fait des moulinets, la crise européenne s'aggrave».)