Les soldats perdus de l'identité nationale se déchaînent

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Ils sont ivres de rage. Dans la foulée de l'annonce du report du débat sur l'identité nationale, les tenants de la laïcité pure et dure et les islamophobes de toute obédience se déchaînent. Au-delà de ces quelques figures, la question se pose de savoir si ce n'est pas une certaine France qui bascule et menace d'entraîner tout le corps social dans un étripage général. Parti pris.
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Une certaine France est-elle en passe de basculer sous nos yeux dans un délire anti-musulman? Et surtout est-elle en mesure d'entraîner avec elle la totalité du corps social dans un étripage général sur la nation et ses valeurs? La semaine qui vient de s'écouler, pimentée dans la présentation d'une militante voilée sur une liste du NPA ou le braquage en burqa d'un bureau de poste, montre, hélas, que ces questions ne constituent plus d'improbables hypothèses.

Rappelons d'abord les faits. Lundi 8 février, depuis Matignon, François Fillon annonçait une série de mesures symboliques et le gel du débat sur l'identité nationale, du moins son report pour après les élections régionales. Mardi 9, en déplacement à Morée (Loir-et-Cher) sur le thème de la ruralité, Nicolas Sarkozy confirmait le calendrier. «Il n'y a pas de France vivante sans des campagnes vivantes. C'est une particularité française, c'est notre âme et notre identité. C'est pourquoi j'ai voulu un débat sur l'identité nationale. Il se poursuivra au-delà des premières orientations dessinées lors du séminaire gouvernemental (de lundi)», promettant au passage d'y revenir lui-même dès avril.

Depuis, c'est un véritable ouragan qui s'est levé et ne cesse de gonfler, pour fustiger cet arrêt et vilipender ceux — dont Mediapart – qui ont souhaité que ce prétendu débat n'ait pas lieu. Comme ici, le 10 février, avec Eric Zemmour, sur RTL, la première radio de France et sur la tranche la plus écoutée de la journée.

Ou encore avec Elisabeth Lévy, le 9 février, une journaliste qui anime le site Internet Causeur.fr et qui est une des figures marquantes de ce que l'on a appelé les «nationaux-républicains»: «Le parti des médias a raison de se réjouir. Pas seulement parce qu'il a fait reculer le gouvernement, obligeant celui-ci à répondre à la difficile question qu'il avait lancée sur la place publique par un catalogue de colifichets pédagogiques assorti d'un discours lénifiant. Le tam-tam orchestré par les grandes consciences du journalisme et de quelques autres corporations vertueuses a en effet atteint son but, au moins partiellement: intimider tous ceux qui auraient bien voulu en parler de ces sujets interdits. Décréter une fois de plus quelles sont les questions qu'on n'a pas le droit de poser.»

Il faut lire, sur ce site, l'article de Paul Thibaud en forme d'interrogation, «Sommes-nous tous de mauvais Français?» ou cet autre de Luc Rosenzweig, en forme d'exclamation, «Ta gueule, Verhofstadt!», pour prendre la mesure de l'énervement qui a saisi certaines sphères intellectuelles françaises.

Sans oublier encore, Riposte laïque, un autre site qui s'illustre dans une radicalité chaque jour plus inquiétante, par exemple le 11 février. «Le gouvernement a donc reculé, incapable, avant les élections régionales, d'affronter la meute de ceux qui avaient décidé que ce débat ne devait pas avoir lieu. Pourtant, un sondage de L'Express expliquait que 82% des Français pensaient que leur pays avait une identité... On imagine la joie des journalistes du Monde, de Libé, du Nouvel Obs, et de toute une profession qui, à de rares exceptions, a relayé les grands cris de toute la bien-pensance. Ils se sont surpassés, nos petits policiers du politiquement correct. Il fallait les voir, le visage grave, se prenant pour de grands résistants, parler de “débat nauséeux”, et bien sûr, faire des parallèles avec Pétain, et toute la période honteuse de la collaboration.»

L'inventaire des réactions serait fastidieux. On se contentera de ces voix parmi les plus autorisées et les plus modérées, sans aller puiser dans les cénacles extrémistes qui en appellent de façon récurrente à la haine de l'autre, surtout s'il a le teint hâlé, une barbe ou qu'il porte un voile sur ses cheveux.

Que se passe-t-il et surtout la contagion menace-t-elle?

Une escalade verbale qui n'annonce rien de bon

Prenons un exemple: le 8 février, le même Riposte laïque, journal qui se situait il y a peu dans la tradition du mouvement laïque français et dont les principaux animateurs pouvaient même être classés à la gauche de l'échiquier politique, résumait comme on le fait ici la semaine précédente. La citation est un peu longue mais elle donne une idée de ce qui s'écrit dorénavant: «Nous avons même eu droit, cette semaine encore, à quelques nouveaux épisodes. Une policière refuse de retirer son voile. Cela fait six ans que cela dure, et elle n'est toujours pas virée! Et elle demeure chez elle, et passe encore à la caisse à la fin de chaque mois! Elle n'est pas belle, la vie? Si on ajoute à ce scandale le refus d'aller combattre en Afghanistan de certains soldats musulmans, cela commence à faire beaucoup, quant à la loyauté attendue pour des policiers ou des militaires! Réponse des autorités: la policière se voit offrir une nouvelle conciliation, et un aumonier musulman obtient de la viande hallal pour les militaires musulmans!

Deux hommes recouverts d'une burqa ont attaqué un bureau de poste, à Athis-Mons. Et Marc Blondel nous raconte qu'interdire la burqa est aussi liberticide qu'interdire la mini-jupe ! Organisation d'une manifestation de femmes en burqa, à Tours, samedi dernier? Même si cela a fait un flop (dix Belphégor et trois gauchistes), le fait même que cette initiative ait pu être programmée est insupportable.» Etc.

Il n'est pas neutre de constater que les mots ne sont plus ceux qu'utilisaient traditionnellement les organisations laïques. Comme Mediapart l'a déjà raconté, Riposte laïque n'est pas le seul site de la mouvance laïque classique à être parti en croisade contre le voile et contre Marc Blondel, le patron de la Libre Pensée qui, elle, s'oppose à ce que l'Etat dise comment les gens doivent s'habiller dans la rue.

Cette fois, Marc Blondel n'a pas voulu réagir lui-même. Trois jours plus tard, le 11 février, il faisait donner le secrétaire général de cette organisation qui se fendait d'un communiqué officiel. Christian Eyschen écrivait ceci, là encore pardon pour la longueur, mais le propos éclaire bien le climat actuel: «Contrairement au fameux adage “trop d'impôt tue l'impôt”, malheureusement trop de connards n'ont jamais tué la connerie humaine. Le débat sur la burqa en est une des plus belles illustrations. Leur démarche est celle de l'Inquisition de Torquemada. Ce qu'ils souhaitent, c'est que la Libre Pensée soit déclarée relaps et brûlée sur le bûcher. Leur méthode est celle des procès staliniens de 1937 où le procureur Vychinski déclarait: Donnez-moi une phrase de quelqu'un, je me charge de le faire pendre. Nos nouveaux abonnés à la boîte aux lettres de la Kommandantur ont, en fait, une démarche totalement religieuse. Ils sont totalement imprégnés de posséder la Vérité, avec un grand V. Ce qui leur donne le droit de pratiquer le compelle intrare (forcez-les à entrer) de saint Augustin, qui a été la marque de toutes les croisades, des conversions forcées et des bûchers dressés.»

Voilà ce qui s'échange publiquement. Evidemment, la réponse ne saurait tarder et elle alimentera une nouvelle escalade dans l'outrance qui elle-même...

Tout cela serait dérisoire et ferait même sourire si, sous ces tombereaux d'insultes, ne se profilait une radicalisation des positions des uns et des autres, radicalisation qui, à travers les mots, est en train de se propager aux esprits. Ici on accuse une certaine presse de tuer le débat et de contribuer au communautarisme, là on s'envoie des noms d'oiseaux. On peut se rassurer en pensant que les Français ne sont pas tombés dans le panneau et que c'est précisément parce que les sondages montraient que les Français étaient hostiles aux conditions de ce débat que le couple exécutif est intervenu pour le renvoyer au printemps. N'empêche qu'il faut remonter à loin pour retrouver une telle violence et l'on aurait sans doute tort de mettre ces débordements sur le compte de gens qui passeraient leur mauvaise humeur passagère liée à la reculade du gouvernement.

En réalité, le débat sur l'identité nationale a mis le feu à la plaine et la proposition de loi déposée par Jean-François Copé et quelques-uns de ces amis députés UMP, visant à l'interdiction de la burqa sur la voie publique et qui devrait être discutée elle aussi ce printemps, ne risque pas d'éteindre l'incendie.

Une autre manifestation de ces crispations est apparue la semaine dernière avec le dîner du CRIF, c'est-à-dire l'organisation qui regroupe les associations culturelles du monde juif en France. Si Richard Prasquier, le président pour encore quelques semaines, a pu y faire un discours plein de retenues, on a bien vu aussi, notamment par l'élection du nouveau bureau, que la part belle est faite aux représentants de la droite dure pro-Likoud et aux partisans du repli communautaire, en évinçant les hommes de gauche. Il est probable que le prochain président du CRIF campera sur des positions plus tranchées encore que l'actuel qui lui-même n'a pas fait l'étalage de son ouverture, tant par rapport à Israël et au conflit avec les Palestiens, qu'au plan intérieur vis-à-vis des relations avec les autres communautés. Ce n'est pas non plus un hasard si cette semaine, un nouveau mensuel gratuit catholique, L'1visible, a vu le jour et que ce journal est co-édité par une entreprise parmi les plus radicales (MédiaParticipation – à ne pas confondre avec nous) du monde chrétien.

A quoi rime cette ébullition? Le pays a-t-il besoin de ces accès de fièvre? A l'évidence non. Et surtout qu'adviendra-t-il à la fin du printemps, si les débats ne prennent pas un autre cours? Disons simplement qu'il vaudrait mieux que d'autres semaines comme celle que nous venons de connaître ne se reproduisent pas trop souvent.

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