Strauss-Kahn: faut-il y croire?

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DSK, combien de divisions? Orchestré médiatiquement, le retour sur la scène nationale et socialiste du directeur du FMI en vue de la prochaine présidentielle se heurte à de nombreux obstacles.
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Ils sont plus de 250, réunis dans l'hémicycle du conseil régional d'Île-de-France ce mardi 11 mai. Dans l'assistance, des héritiers du courant Strauss-Kahn, jeunes technos et quadras en costard. A la tribune, le député Pierre Moscovici, l'économiste Daniel Cohen ou le banquier Mathieu Pigasse (qui a récemment racheté l'hebdomadaire Les Inrockuptibles, avant de devenir le nouveau banquier-conseil du gouvernement grec). Au premier rang, la vice-présidente du conseil régional Michèle Sabban se félicite d'être «à chaque fois plus nombreux», et échange des textos avec «Mosco»: «Et si on assistait ce soir à la première réunion de primaires victorieuses.»

Depuis une dizaine de jours, le petit monde politico-médiatique parisien vit au rythme du «buzz DSK». Le directeur du FMI serait décidé à «réfléchir» sérieusement à une candidature à la présidentielle de 2012. Mais quelle réalité politique devant un tel retour, dont les obstacles sont encore nombreux? Mediapart revient sur la «séquence du retour de la revanche du dévoilement des ambitions» et décrypte les enjeux et les écueils d'une hypothèse Strauss-Kahn.

  • Une mise en scène contre-productive?

L'offensive médiatique a débuté lundi 5 mai, par une surprenante Une de Libération, accompagnée de trois pages où il est «révélé» que Dominique Strauss-Kahn a dîné avec une dizaine de proches le… 3 février, pour leur annoncer qu'il avait décidé de… réfléchir. S'ensuivent de grands articles dans les hebdomadaires, comme ici dans Le Point, comme un contre-feu quasiment explicite à un ouvrage sortant en librairie («Les secrets d'un présidentiable», Plon), signé d'une ex-collaboratrice anonyme (Cassandre), censé être à charge contre l'ancien maire de Sarcelles. Un ouvrage pas franchement méchant ni étayé envers le ministre des finances de Lionel Jospin.

Principales cibles de l'ouvrage incriminé, dont L'Express a publié les bonnes feuilles: l'entourage de Dominique Strauss-Kahn, gravitant autour de l'agence de communication Euro-RSCG, la fondation Jean-Jaurès ou le groupe Lagardère. Rhamzi Khiroun, Anne Hommel, Stéphane Fouks et Gilles Finchelstein (leurs portraits dans L'Express) apparaissent comme «le gang», sorte de «contre-firme» semblable à l'entourage élyséen de Nicolas Sarkozy, où les manœuvres de com' succèdent aux opérations de gestion de crise, et qui profitent de leur entregent pour encadrer le traitement journalistique autour de leur champion. Parmi la demi-douzaine de livres à paraître sur DSK (lire ici), une biographie officielle est prévue à la fin de l'année, rédigée par Claude Askolovitch, journaliste au Journal du Dimanche (du groupe Lagardère) et seul habilité à pouvoir suivre et recueillir les confidences du managing director du FMI.

Hors cette «bande des quatre», ils sont nombreux à réprouver l'image donnée par cette mise en scène médiatique. Ainsi Michèle Sabban se dit «choquée, en tant que militante, devant ce comportement et ce très mauvais tempo: on fait de Dominique un Sarko de gauche, un parrain, l'inverse de celui que les militants connaissent. Séguéla et ces gars-là, on en a marre!». Même discours chez la députée Sandrine Mazetier, qui dénonce «une manip' non seulement stupide, mais aussi irresponsable, car "Strauss" n'a pas besoin de ça pour être en tête dans les sondages, comme sur le devant de la scène internationale pour gérer la crise financière. Au contraire, tout ça brouille le discours…». Pour un troisième, pilier du MJS tendance DSK de l'avant-présidentielle, «tout ça fait un peu secte, revendiquée comme tel en plus. Au bout d'un moment, il ne faut quand même pas oublier que les strauss-kahniens sont des héritiers des rocardiens. J'ai du mal à voir Alain Bergougnioux (intellectuel organique du PS) dans un "gang"…».

Quant au député Jean-Jacques Urvoas, il assure qu'il ne faut pas voir de construction particulière dans une séquence médiatique qui devrait se conclure le 20 mai, avec le passage de Strauss-Kahn sur le plateau d'A vous de juger, l'émission d'Arlette Chabot sur France 2: «On n'a quand même pas inventé la crise grecque! Quant aux papiers de Libé, c'est une montgolfière, une enveloppe pleine de vent! Heureusement que chaque fois qu'il vient à Paris, Strauss-Kahn bouffe! Un coup, c'est avec ses amis, un coup avec ses collaborateurs de Sarcelles, un coup avec Alain Minc…»

Ils sont également plusieurs dans la «Strausskahnie» à avancer «l'hypothèse perverse» que le livre de Cassandre, motif officieux/officiel à la riposte médiatique qui a suivi, aurait été encouragé par «le gang» lui-même. La maison d'édition est d'ailleurs la même que celle de Gilles Finchelstein (Plon), qui a mollement protesté en menaçant de se retirer de sa collection. «Franchement, il est parfait ce bouquin, s'amuse ainsi un ancien cadre du courant Socialisme & démocratie. Il purge tout deux ans avant, de la Mnef aux affaires de cul, ne fait aucune révélation et reste assez gentil pour Dominique, à qui il est prêté tout plein de qualités.»

  • Reprendre la main, pour peser sur le «marais»…

Pour autant, la mise en branle de l'hypothèse DSK semblait tôt ou tard inéluctable, le plus tôt étant le mieux. Un proche de Moscovici résume la situation: «Tout l'enjeu de la période actuelle était de ne pas laisser Aubry préempter le "marais" du PS. Vu que Dominique n'est désormais plus seul et loin devant dans les sondages, il convenait d'abandonner la stratégie atlantiste pour devenir pro-actif. S'il n'envoyait pas de signe, les barons, les ex de chez Royal ou les quadras seraient soit partis pour leur compte, soit auraient rejoint Martine.» Et de citer en guise d'exemple: «Impossible de convaincre un Peillon ou un Montebourg de le rejoindre, s'ils ont déjà été nommés dans le staff de campagne d'Aubry.»

Conséquence directe de la «séquence Strauss-Kahn», le marais a réagi. Certains proches de François Hollande et Ségolène Royal imaginent un rapprochement entre Hollande et l'«imam caché», comme François Rebsamen ou Jean-Pierre Mignard. Mais ceux-ci n'auraient vraisemblablement pas soutenu Aubry de toute façon. D'autres, comme Michel Sapin, se contentent d'appeler Strauss-Kahn à «se décider vite».

Quant à Pierre Moscovici ou Gérard Collomb, ils ont fait savoir que leurs ambitions de candidatures aux primaires s'effaceraient naturellement derrière DSK. Rien pour autant de bien décisif. «C'est quand même étonnant de voir que, derrière la com', il n'y a pas d'initiative collective à l'intérieur du PS, analyse le politologue Rémi Lefebvre. Là, à part François Patriat (!), il n'y a eu aucun appel de ténors en faveur d'une candidature Strauss-Kahn. Cela montre qu'il paie la destructuration de son courant. Or, s'il compte prendre le parti depuis l'étranger, la logique interne compte encore. Et il ne profite d'aucune impulsion venant du PS lui-même…»

Pour Jean-Jacques Urvoas pourtant, «DSK doit rester dans son rôle, qu'il occupe aujourd'hui pleinement. Tout appel est inopportun, car cela laisse planer le sentiment d'une instrumentalisation de son travail, ce qui n'est pas le cas. S'il revient, ce ne sera qu'après un exercice réussi à la tête du FMI. Laissons-lui prendre de la chair et se transformer naturellement d'un mécanicien de la finance internationale en un acteur important de la vie politique française».

Le sentiment de décisions prises au sommet et en petit comité se répercute toutefois sur un appareil strauss-kahnien en jachère depuis le congrès de Reims. Si quelques tribunes «transcourants» et quelques repas de la galaxie sociale-libérale sont annoncés d'ici l'été, chacun attend des signes de son héraut, et certains espèrent une participation surprise de Strauss-Kahn aux Etats généraux du renouveau, organisés par Libération et le Nouvel Observateur du 18 au 20 juin à Grenoble.

 

  • Des troupes dispersées et divisées

Lors du congrès de Reims, le courant «Socialisme & démocratie» avait explosé en trois sphères distinctes. Les «Moscos», qui assurent représenter la grande majorité des troupes, se sont repliés derrière Pierre Moscovici et son club «Besoin de gauche». Les «Rockys», héritiers de Michel Rocard et de la deuxième gauche, ont créé leur «petite start-up» autour du maire de Grenoble, Michel Destot, et de rocardiens historiques comme Catherine Tasca ou Alain Richard («Inventer à gauche»). Enfin, les «Cambas», autour du député Jean-Christophe Cambadélis, constituent le premier cercle politique de DSK (avec Christophe Borgel, Jean-Marie Le Guen ou Jean-Jacques Urvoas), après avoir soutenu Martine Aubry lors de sa prise de Solférino, où ils occupent certains postes stratégiques.

Depuis, chacun est dans son coin, le «courant jeune» est inexistant («déjà que la droite du MJS ne pèse pas grand-chose, elle a réussi à s'étriper entre rocardiens et cambadélistes»), Moscovici et Cambadélis ne se parlent plus, et les «crypto-aubrystes» ne sont plus en odeur de sainteté. Ainsi que l'explique un proche du rocardien Destot, qui ne cache pas son «amertume» et sa «nostalgie d'un truc collectif»: «On a le sentiment que Cambadélis et Borgel sont sacrément démonétisés à l'intérieur du parti. Mais ils restent très influents auprès de Dominique, à qui ils font croire qu'ils tiennent l'appareil.»

En effet, Jean-Christophe Cambadélis, pourtant secrétaire national à l'International, s'est vu préférer Laurent Fabius pour coordonner la convention du même nom, qui doit se tenir à l'automne. Tandis que Christophe Borgel s'est vu retirer sa délégation aux élections à «Solfé», après avoir été battu à la présidence du groupe socialiste de la région Île-de-France, pourtant présidé par Jean-Paul Huchon (lui aussi proche de DSK), au détriment de Guillaume Balas, proche de Benoît Hamon.

Aux dires de plusieurs strauss-kahniens, Martine Aubry les met en ce moment au pied du mur, sur le mode du «Tu es avec moi ou contre moi!». Consciente d'avoir assis sa légitimité à la tête du parti, elle est la principale clé de l'éventuelle candidature Strauss-Kahn. «DSK ne peut y aller que s'il est en tête des sondages et que ça la décourage d'y aller, estime un proche de Moscovici. Vu que l'hypothèse d'un "Delors qui dirait oui" s'est effondrée, qu'on ne l'appellera pas à la rescousse comme seule possibilité de battre Sarkozy, je le vois mal se lancer dans les primaires si la victoire est indécise.»

Mais à entendre toutes les personnes interrogées, les cicatrices internes d'un courant aujourd'hui éclaté ne devraient pas être une entrave à un retour de Strauss-Kahn. «Le jour où tout le monde se mettra autour de la table, il faudra que chacun mette de côté la testostérone, et Dominique devra clairement dire qui est quoi dans l'entourage. Ensuite, ça devrait aller…», espère un jeune rocardien. «La réalité actuelle n'est que celle du moment, veut croire Jean-Jacques Urvoas. Mais si Dominique revenait, le rassemblement des divers morceaux de la croix se ferait naturellement, sans aucun problème. Il faudrait d'ailleurs que ça aille bien au-delà de ce rassemblement, sinon on ferait le même résultat qu'à la primaire de 2006…»

  • Et les primaires dans tout ça?

Lui aussi strauss-kahnien, le fondateur du think-tank «progressiste» Terra Nova, Olivier Ferrand, voit dans les primaires qu'il a contribué à promouvoir «un moyen pour tout le monde de trouver une légitimité démocratique. Et pour DSK de se renationaliser en réinvestissant le terrain national». Selon lui, «l'avantage de l'exercice des primaires est de pacifier les relations internes, notamment dans l'élaboration de textes qui n'engagent pas le candidat, tout en représentant le centre de gravité de son parti».

Toutefois, le choix de la date reste en débat, alors que Montebourg se prononce pour un calendrier courant d'avril à septembre 2011. Un scénario qualifié par Sandrine Mazetier de «primaires d'empêchement», en raison du G20 qui aura lieu en juin, et qui doit marquer la consécration du travail de DSK à la tête du FMI, lui permettant alors d'écourter la fin d'un mandat prévu normalement en septembre 2012. Ce sera alors à Martine Aubry et aux militants du parti socialiste de trancher, lors de la convention sur la rénovation, conclue le 3 juillet.

Lors des débats autour du nouveau modèle de société, coordonnés par Pierre Moscovici, les notions de «socialisme de production» et les questions des rapports à l'entreprise ont été reconnues à leur juste valeur par le parti, aux dires des strauss-kahniens. «Des pensées que certains stigmatisaient comme droitières il y a encore quelques années sont aujourd'hui déclarées comme importantes», se félicite Sandrine Mazetier, qui ironise aussi sur le fait de «voir Benoît Hamon à la tête de la convention de l'automne sur l'égalité réelle. Il y a encore quelques mois, ce terme était maudit pour lui…».

Malgré l'habile «coup de barre à gauche» du projet économique socialiste (lire l'analyse de Laurent Mauduit) qui sera adopté lors de la première des conventions socialistes le 29 mai, après un vote des militants le 20, l'hypothèse Strauss-Kahn marquerait aussi un retour au centre-droit du PS, défendu également par François Hollande. Pour le politologue Rémi Lefebvre, «s'il y a une inflexion à gauche des discours, la situation économique inhibe le PS, qui semble revenir à l'esprit de responsabilité, et l'aile gauche du PS se retrouve à nouveau taxée de gauchisme, signe de sa marginalisation au sein de la direction».

Sandrine Mazetier explique ainsi que «DSK est bien plus au centre de la gauche qu'on veut bien le dire, si l'on considère bien sûr que la gauche, ce n'est pas le NPA et LO. Il y a par exemple à Europe-Ecologie des personnalités beaucoup plus centristes que lui…». Pour Pouria Amirshahi en revanche, «le scénario DSK n'est crédible qu'à l'aune de sa capacité à surmonter la contradiction entre logique FMIste et logique socialiste». Pour ce proche de Benoît Hamon, «le parti a changé, et il faudra que Strauss-Kahn s'y adapte s'il veut le représenter. Or, pour l'instant, il représente la préservation des intérêts des dominants, et non celui des peuples. A l'évocation de son nom, une grande partie de la gauche dit: “Jamais!”».

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Michèle Sabban, Sandrine Mazetier, Jean-Jacques Urvoas, Olivier Ferrand, Rémi Lefebvre et Pouria Amirshahi ont été joints par téléphone ou en marge de la réunion de «Besoin de gauche» citée en début d'article. Deux autres strauss-kahniens, anciens cadres du courant Socialisme & démocratie, n'ont souhaité me parler que sous couvert d'anonymat.