Dans la tête d’Emmanuel Macron

Qui est Emmanuel Macron ? Comment pense-t-il ? Tentative de plongée dans l’univers labyrinthique du président de la République, habitué à jongler aussi bien avec les références intellectuelles que les notes de synthèse.

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Nous sommes en 2010. Il y a une éternité. Emmanuel Macron, 32 ans, alors associé-gérant de la banque Rothschild, se plie à l’exercice convenu de l’entretien pour la revue de Sciences Po, dont il est l’ancien élève. À la question de savoir où il se voit dans dix ans, il répond : « Tout est ouvert. Je ne me suis jamais projeté à dix ans. » La réponse fait sourire maintenant qu’Emmanuel Macron est devenu président de la République et qu’il peut se projeter, dans dix ans, au terme d’un double quinquennat.

Le jeune homme avait-il une idée en tête ? Moins d’un an plus tard, il rédige un article pour la revue Esprit, à l’occasion d’un banal dossier sur les « avancées et les reculs démocratiques ». On y trouve déjà presque toute l’analyse et la conception de la politique qui lui permettront, six ans plus tard, de devenir le plus jeune président que la République ait connu : la décomposition des partis traditionnels permettant une nouvelle offre politique ; l’inutilité du « programme » comparé au « projet » (« La notion de programme politique – qui voudrait qu’on décide à un instant les mesures et le travail gouvernemental des années à venir en s’y tenant de manière rigide et sans le rediscuter régulièrement –, n’est en effet plus adaptée. ») ; l’accent mis sur la « responsabilité » et la « délibération » ; le rejet du dialogue social tel qu’il s’est construit en France, en raison de la « tradition anarcho-syndicaliste en même temps que l’aversion d’une grande partie du patronat au dialogue social »

Emmanuel Macron le 10 mai, lors de la commémoration de l'abolition de l'esclavage, au jardin du Luxembourg © Reuters Emmanuel Macron le 10 mai, lors de la commémoration de l'abolition de l'esclavage, au jardin du Luxembourg © Reuters
Deux éléments essentiels distinguent toutefois le Macron de 2011 et celui qui s’installe à l’Élysée aujourd’hui. Il y a six ans, Macron écrivait : « On ne peut ni ne doit tout attendre d’un homme et 2012 n’apportera pas plus qu’auparavant le démiurge. Loin du pouvoir charismatique et de la crispation césariste de la rencontre entre un homme et son peuple, ce sont les éléments de reconstruction de la responsabilité et de l’action politique qui pourraient être utilement rebâtis. »

Sa campagne a pourtant été tout entière centrée sur sa personne. Il s’est même fondu avec succès, voire délice, dans le présidentialisme providentiel. Depuis un an, Macron, à la tête d’une équipe resserrée de jeunes technos – « la secte », comme les appelle un récent rallié –, s’occupe de tout dans En Marche!, des investitures législatives au taux de réponse aux mails, qu’il « monitore » chaque semaine au milieu de nombreux autres paramètres de satisfaction, comme le PDG d’une entreprise. Une vieille connaissance le compare même au « Young Pope » de la série américaine du même nom, incarné par Jude Law, jeune pape choisi par défaut qui se révèle autoritaire une fois parvenu au pouvoir. Invité de Mediapart deux jours avant son élection, Macron assure qu’il « change[ra] » une fois à l’Élysée : « Cette fonction a une part symbolique qui n’est plus de la gestion. »

Macron, qui fait dans l’article d’Esprit l’éloge du parlementarisme et de la démocratie sociale, paraît surtout avoir oublié sa conclusion d’alors : « Seule l’idéologie permet de remettre en cause l’entêtement technique, la réification d’états de fait : seul le débat idéologique permet au politique de reposer la question des finalités, c’est-à-dire la question même de sa légitimité et de penser son action au-delà des contraintes factuelles existantes. » Rallié de la première heure et secrétaire général d’En Marche!, Richard Ferrand définit au contraire le macronisme comme un « pragmatisme radical », c’est-à-dire précisément un refus de l’idéologie… en tout cas d’une idéologie explicite, même si ses détracteurs jugent qu’il ne s’agit en réalité que de l’application de l’idéologie néolibérale, qui s’est toujours présentée sous les traits de la neutralité axiologique… et, justement, du pragmatisme.

Emmanuel Macron affirme pourtant toujours croire « à l’idéologie politique. L’idéologie, c’est une construction intellectuelle qui éclaire le réel en lui donnant un sens, et qui donne ainsi une direction à votre action. C’est un travail de formalisation du réel ». Il perçoit toutefois l’idéologie comme une manière d’« éclairer » et de « formaliser » le réel, non de le transformer. Macron n’est pas un disciple de Marx et on ne s’étonnera guère qu’il ne souscrive pas à la fameuse phrase de ce dernier, selon laquelle « les philosophes n’ont, jusqu’à présent, fait qu’interpréter le monde de diverses façons, il s’agit désormais de le transformer ». Le communicant Robert Zarader, ex-conseiller de Hollande qui lui parle beaucoup, a ce jugement : « Macron, c’est la revanche de Proudhon sur Marx. Il n’est pas nourri par l’imaginaire de la lutte des classes qui continue d’imprégner le parti socialiste. Sa culture, c’est une logique d’émancipation de l’individu au sein d’un collectif. » Il demeure toutefois étrange d’affirmer croire à l’idéologie politique tout en lui déniant ce qui, dans ce terme, implique une volonté de modifier le réel pour l’accorder à ses convictions.

Lorsque Mediapart avait rencontré Macron en 2013 pour un article intitulé « L’impossible définition du hollandisme », celui qui était alors secrétaire général adjoint de l’Élysée activait déjà une manière de penser où l’idéologie se pliait aux conditions concrètes : « Quand vous arrivez dans un pays riche, sans contrainte externe, l’idéologie peut conduire à transformer et à donner des preuves de réel assez tôt. Ce n’est pas la situation dans laquelle nous vivons. Aujourd’hui, l’équation est historiquement surdéterminée par la contrainte externe, à la fois financière et européenne, et par la demande sociale. » Notamment, expliquait-il, par « la droitisation de la société », c’est-à-dire une donnée non objective et contestée par de nombreux chercheurs en sciences sociales.

S’il n’existe sans doute pas, au sens précis du terme, d’idéologie macroniste, la définition du macronisme est toutefois moins « impossible » que celle du hollandisme : contrairement à son mentor, l’ancien ministre de l’économie affiche des références, des lectures et des écrits théoriques. Quand on sait, toutefois, que l’article d’Esprit s’intitulait « Les labyrinthes du politique », la tâche de saisir la manière dont pense et ce que pense Emmanuel Macron demeure délicate. L’accès au cerveau du nouveau président de la République, présenté par ses opposants comme un espace de coworking ouvert à tous vents ou une déclinaison rajeunie de celui de Margaret Thatcher, et par ses partisans comme une mécanique de haute précision ultrarapide, voire comme celui d’un philosophe en politique, s’avère bien un dédale, tant l’homme braconne dans des univers éloignés les uns des autres…

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