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En Navarre, "Ah, comme elle est belle mon éolienne!"

Cette région espagnole a fait le choix énergétique du vent: plus d'un millier d'éoliennes fournissent à certaines périodes de l'année un tiers de l'électricité consommée. Bruit, nuisances, paysages défigurés ? Sur place, élus, population et défenseurs de l'environnement écartent tous ces arguments et plaident avec fierté pour l'excellence écologique de leur région. Reportage au pays du vent.

Claude-Marie Vadrot

13 juin 2008 à 08h50

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De notre envoyé spécial en Navarre

Avec ses 10.000 kilomètres carrés et ses 600.000 habitants, la Navarre s'offre rien de moins que 1.164 éoliennes réparties dans 34 parcs. Sans révolution, sans levée de boucliers, sans clameurs effarouchées des défenseurs du paysage, cela s'est fait sous les yeux ravis d'une population qui avoue facilement et presque naïvement sa fierté de faire de l'écologie.

Clairement, la Navarre n'est pas la France où après avoir contesté le nucléaire sur tous les tons, des écologistes du paysage s'époumonent contre l'usage du vent au nom de leurs vieilles demeures ou de leurs résidences secondaires. Cette authentique et féroce polémique à la française, avec force anathèmes et arguments, va resurgir à l'occasion des « Journées européennes du vent » qui se tiennent du 13 au 15 juin (1).

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L'histoire de l'éolien en Navarre commence en 1994, quand le gouvernement de cette région autonome espagnole décide que son avenir énergétique doit passer par les sources renouvelables. Il mène à bien ce projet avec efficacité mais sans se cacher.

Fernando Puras, alors ministre du « gouvernement » de Navarre, se souvient : « En 1995, quand nous avons commencé à imaginer que l'avenir énergétique de la Navarre, voire de l'Espagne, pouvait en partie reposer sur le vent, nous avons décidé d'installer 6 machines dans un lieu élevé, pour que la moitié des habitants de notre région puisse les apercevoir. Nous voulions mesurer, au-delà des arguments écologiques classiques et de la réduction de la production de gaz à effet de serre, les réactions de la population. La contestation ayant été ultra-minoritaire, nous avons compris que nous pouvions nous lancer. Pour les communes, qui sont plus grandes qu'en France, l'intérêt économique était faible car la présence des parcs éoliens ne leur procure pas de gros revenus. Notre projet de plan éolien reposait en grande partie sur la certitude qu'il relevait plus de l'intérêt général que des intérêts particuliers ou locaux.»


Près de San Martin de Unx, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de la capitale, Pampelune, les agriculteurs ne prêtent même plus attention aux machines qui tournent au-dessus de leurs champs. Pas plus que les vignerons qui assurent en riant que leur vin n'a pas été gâté par le bruissement des pales : au pied des mâts d'une quarantaine de mètres, on ne perçoit effectivement qu'un chuintement qui ne couvre même pas une conversation.

Les touristes, espagnols ou étrangers, qui s'offrent avec ravissement la balade sur l'une des pistes qui parcourent les parcs éoliens, en paraissent tout surpris. Le vacarme parfois dénoncé est aux abonnés absents et les oiseaux qui volent sur une garrigue parfumée par le thym en fleurs ne s'effarouchent pas plus qu'ils ne sont hachés par les pales qui tournent lentement.

70% de l'électricité fournis par des énergies renouvelables

Il y a quelques mois, d'ailleurs, le président de la Ligue pour la protection des oiseaux, Allain Bougrain-Dubourg, a officiellement démenti que les éoliennes détruisaient ses protégés. Les éoliennes font désormais partie des circuits touristiques. A Tafalla, principale bourgade de l'un des districts voués au vent, il est difficile de trouver un Don Quichotte dressé contre les nouveaux moulins à vent.

Un restaurateur de Sangüesa fait mine d'ailleurs mine de s'en plaindre : « Nous avons dépensé des fortunes pour réparer notre vieille église et les touristes ne viennent plus que pour photographier nos éoliennes. Ici, les seules plaintes sont venues de quelques résidents secondaires originaires de Madrid. » Un habitué du restaurant l'interrompt en riant : « Au moins, maintenant, on est aussi moderne que les gens de la ville; ils nous les envient nos belles machines, regardez comme elles brillent au soleil.»

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Sur les crêtes, vaches et moutons ne lèvent pas plus la tête que les agriculteurs ou leurs bergers: les éoliennes font partie du paysage et, comme l'explique mon hôtelier, « elles ont fait connaître la Navarre dans le monde entier ». Clairement, ou bien tous les habitants de Navarre sont devenus écolos – ce qu'ils laissent volontiers entendre –, soit la campagne de communication sur l'éolien a été particulièrement bien faite.

Sur ce point, Fernando Puras, qui aujourd'hui ne fait plus partie du gouvernement, s'explique facilement : « Nous avons joué la transparence. Les responsables de la région ont étudié tous les sites possibles, mesuré tous les gisements éoliens, l'accessibilité du réseau pour "écouler" la production et déterminer les sites possibles. Le plan régional et le choix des sites ont fait l'objet d'enquêtes publiques contradictoires débouchant sur des annulations ou des diminutions de surface des sites, les maires ayant de toute façon le dernier mot avec l'attribution des permis de construire. Aucun élu local, aucune population n'a refusé ces éoliennes lorsqu'elles étaient proposées. Nous avions eu raison de ne jouer que sur l'existence d'une sensibilité écologique.»

Aucune voix discordante chez les protecteurs de la nature et les écologistes. Ces derniers regrettant simplement mais très fortement que la société, fondée à l'époque par le gouvernement régional et la Caisse d'Epargne, soit devenue une société privée, Acciona Energia. Les autorités ont cédé leurs parts parce qu'elles estimaient qu'elles devenaient trop importantes pour être sous la coupe d'une région.


Etant établi que tout le monde est content, que la question du paysage est peu soulevée et reste une affaire d'appréciation, à quoi servent ces éoliennes ? Tout simplement, certains mois, à fournir plus de 30% de l'électricité consommé par la Région, explique un maire qui a rédigé un solide argumentaire « pour les Français qui défilent ici pour nous faire des reproches ».

Autre fonction des éoliennes : elle tournent au maximum – le vent moyen étant de 30 km/h – en automne et en hiver, « quand il aurait fallu mettre en route des centrales thermiques polluantes et émettant des gaz à effet de serre pour faire face aux pics de consommation », assure le ministre de l'environnement.

Toutes additions faites, hydraulique, biomasse et voltaïque, 69 % de la consommation électrique annuelle de la province sont fournis par des énergies renouvelables. Objectif 2012 : 100 %. Un ingénieur en train de diriger le réglage d'une éolienne explique que l'engagement pris vis-à-vis de la population est que les parcs éoliens ne seront en aucun cas agrandis, mais que, peu à peu, les éoliennes existantes seront remplacées par des engins plus puissants, ce qui permettra d'en diminuer le nombre.

L'alternative au "trop de nucléaire"?

Autre aspect du développement éolien de la province : en 1995, l'entreprise qui les fabrique et les installe employait 20 personnes. Aujourd'hui elle compte un peu plus d'un millier de salariés dont 600 ingénieurs. Il faut y ajouter 4000 emplois extérieurs pour la surveillance, l'entretien et les réparations des engins ; et ceux des centres de recherche sur l'énergie, notamment pour la biomasse et le solaire. La région possède l'une des plus grandes centrales solaires du monde, incitant les particuliers ainsi que les restaurants et les hôtels à s'équiper en voltaïque et en chauffe-eau solaire.

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Quand on lui repose avec insistance la question des paysages, Fernando Puras hausse les épaules: « Le gros éolien est l'une des seules alternatives crédibles à trop de nucléaire. A ceux qui ressassent cet argument, en oubliant les pylônes à haute tension et les abords des villes saccagés par l'urbanisme commercial, je dis simplement: si vous voulez moins d'éoliennes, éteignez la lumière plus souvent et oubliez la climatisation! »

Photos prises dans la région de Sangüesa, à 60 kilomètres au sud-est de Pampelune

(1) www.windday.eu

Claude-Marie Vadrot

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