Julien Coupat: «La loi travail est l'affront qui fait monter au front»

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Le « réseau affinitaire Coupat » est-il derrière les débordements observés lors de la mobilisation contre la loi El Khomri ? Manuel Valls l'a dit à l'Assemblée, une note de la DGSI, qui a fuité dans la presse, l'affirme également. Julien Coupat et Mathieu Burnel, tous deux mis en examen dans l'affaire de Tarnac, répondent dans Mediapart.

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Julien Coupat et ses amis refont parler d'eux. Ou plutôt, le pouvoir en parle à nouveau. Fin mai, le premier ministre, Manuel Valls, a tenté d'expliquer devant les députés que les débordements observés lors des manifestations contre la loi sur le travail étaient orchestrés par les black blocs et les « amis de Julien Coupat ». Quelques jours plus tard, le journal Le Point citait de larges extraits d'une note de la DGSI appuyant cette thèse. Au même moment ou presque, les prévenus de l'affaire dite « de Tarnac » voyaient la chambre d'instruction se pencher sur leur situation. D'ici la fin du mois, on saura si oui ou non il faut qualifier de terrorisme les faits qui leur sont reprochés.

Que pensent Julien Coupat et « ses amis » de ce nouveau coup de projecteur? Et que pensent-ils de ces trois mois de mobilisation, des tentatives de démocratie directe de Nuit debout, du retour en force du thème des « casseurs » dans les médias comme à l'Assemblée ? « Ce qui s'est véritablement passé ces derniers mois, ce sont d'innombrables commencements, comme autant de rencontres fortuites mais décisives entre des syndicalistes sincères, des étudiants amateurs de banderoles renforcées, des lycéens sans illusion sur l'avenir qui leur est promis, des salariés fatigués de la vie qu'ils endurent, etc. », répondent Julien Coupat et Mathieu Burnel, interrogés par Mediapart.

Si le nom du premier est célèbre depuis 2008, celui du second l'est presque tout autant. C'est en effet lui, semble-t-il, qui est chargé de porter le fer dans les émissions de télévision ou de radio (comme ici ou ). Entretien à deux voix qui n'en font qu'une, ou bien plus.

Avant même d’entrer sur le fond de la note de la DGSI dont Le Point a publié de larges extraits le 2 juin dernier, comment avez-vous réagi en apprenant que vous étiez à nouveau sous les projecteurs des services de renseignements ?

Hilarité et embarras. Hilarité, car le mensonge policier qui consiste à faire passer les émeutes des derniers mois dans tant de villes de France comme le fait de quelques « casseurs » infiltrés parmi les manifestants était déjà énorme ; s'imaginer à présent que les émeutiers eux-mêmes seraient en fait infiltrés par nous et que nous les dirigerions invisiblement est à mourir de rire, pour quiconque est descendu récemment dans la rue. L'idée que nous pousserions le vice jusqu'à noyauter la commission Infirmerie de Nuit Debout ou que nous jouerions de notre « médiatisation décomplexée » – quand ce sont à chaque fois les services de renseignement qui tentent vainement de lancer des campagnes médiatiques contre nous et se prennent systématiquement les pieds dans le tapis –, en dit long sur la capacité d'invention burlesque de l'imaginaire antiterroriste.

Embarras, car il semble que les policiers soient les seuls à ne pas s'aviser du ridicule de leurs constructions, et que ce sont des gens armés, nombreux, organisés, une bureaucratie qui a tout de même les moyens de ses délires. Le désir de nous anéantir qui suinte à chaque ligne de leurs rapports, et ce depuis bientôt dix ans, finit tout de même par avoir quelque chose de pesant. Il s'agit, comme toujours avec l'antiterrorisme, d'intimider et en l'espèce, de nous intimider. Caramba ! Encore raté ! Ce nouveau rapport a fait rire tout le monde.

Sur le fond à présent, la note parle de vous, Julien Coupat, mais aussi d’un « réseau affinitaire ». Quelques semaines auparavant, le premier ministre Manuel Valls, à l’Assemblée, avait évoqué « les amis de Julien Coupat ». Est-ce qu’il y a un « réseau affinitaire Coupat » ?

Il n'y a pas plus de « réseau affinitaire Coupat » aujourd'hui qu'il n'y avait de « groupe Coupat » en 2008, à l'époque de nos arrestations. Le seul endroit en France où il y a un « groupe Coupat », c'est manifestement à la DGSI. Quant à la déclaration de monsieur Valls, elle devait lancer une campagne qui n'a manifestement pas pris. Par son caractère elliptique, comme glissée, elle avait tout de la menace mafieuse – un nom de famille lâché en signe de « nous savons qui vous êtes et nous allons nous occuper de vous ». Nous sommes d'ailleurs en mesure d'affirmer que le rapport de la DGSI répond à une commande émanant directement de monsieur Valls, qui n'a semble-t-il pas apprécié l'idée que deux mille occupants de Nuit Debout entreprennent, un soir d'avril, de s'inviter pour l'apéro chez lui. Cela devait avoir un côté un peu trop 1789 à son goût. Ou bien c'est l'euphorie de cette soirée qui a déplu à ce triste sire. 

A l'Assemblée, Manuel Valls vise les « amis de Monsieur Coupat »
Quiconque connaît la carrière de monsieur Valls sait que tout, dans sa posture, a pour vocation de dissimuler une conception profondément mafieuse de la politique. On compte notoirement au nombre des « amis de monsieur Valls » un certain Alain Bauer, qui ne nous pardonne toujours pas de s'être fait durablement ridiculiser, et ponctuellement entarter. Cela dit, nous comprenons sans peine que ces gens enragent de voir comme les événements des derniers mois confirment ce qui est écrit dans le dernier livre du Comité invisible, À nos amis. Il est difficile de ne pas entendre dans la charge contre « nos amis » une irritation certaine au sujet d'À nos amis, puisque nous savons que ces gens-là l'ont lu.

Organisez-vous « des réunions clandestines visant à mettre sur pied un mouvement révolutionnaire, échafaudant des activités visant à affaiblir les institutions étatiques », comme le dit la note ?

Voilà le genre de phrases qu'on ne peut lire sans songer immédiatement à la récente affaire de Rennes, où une « association de malfaiteurs » se réunissant dans les locaux de Sud-Solidaires aurait été « démantelée » alors qu'elle s'apprêtait à « saboter » le métro de la ville en collant des autocollants sur les composteurs, voire en y introduisant de la mousse expansive. Ce qui se passe actuellement dans ce pays, c'est que la politique classique n'offre de toute évidence aucune issue à une situation devenue intolérable, et que de plus en plus de gens en prennent acte.

Le premier réflexe est alors de s'organiser de proche en proche, puisque les structures existantes font toutes partie du problème, et non de la solution. Ce réflexe est un réflexe vital, profondément sain. Encore heureux, dans ces conditions, que l'on se retrouve, que l'on élabore des plans, des hypothèses, des stratégies, que l'on discute, que l'on partage des moyens, que l'on voyage aussi afin d'établir de nouveaux contacts, plutôt que de rester chez soi, de s'accommoder de l'isolement prescrit et d'un futur en forme d'abattoir. Ce qui serait ahurissant, ce serait de ne pas le faire. Des milliers de gens le font en ce moment même, pourquoi pas nous ?

Ensuite, lorsqu'un mouvement révolutionnaire fait irruption sur la scène de l'histoire, il est rare que tel ou tel puisse se vanter de l'avoir « mis sur pied ». Quant aux « institutions étatiques », elles ne nous ont pas attendus pour s'affaiblir d'elles-mêmes, comme en atteste suffisamment l'existence d'un président nommé François Hollande. Nous ne commenterons pas l'expression « réunion clandestine », qui n'exprime que l'amertume des agents de la DGSI d'en être exclus, du moins autant que faire se peut.

Prenons d’autres extraits publiés par Le Point. J’aimerais que vous les commentiez :
« Aguerris aux tactiques de violence urbaine, très mobiles, ils parviennent à se fondre parmi les émeutiers tout en les encourageant à des déambulations sauvages en dehors de l'itinéraire prévu, au cours desquelles de nombreuses exactions sont commises. Cette stratégie a été éprouvée à plusieurs reprises ces dernières semaines à Paris, Rennes, Bordeaux et Grenoble. »
« Jouant sur l'ambiguïté de leur médiatisation décomplexée depuis l'affaire de Tarnac, ils étoffent leur projet politique en exploitant la contestation sociale en cours. »
« Le message insurrectionnel, habituellement cantonné à des sphères anarchistes qui méprisent les mobilisations sociales, est aujourd'hui rendu audible grâce au réseau affinitaire Coupat. »

Des rapports « secret-défense » de la DGSI ou de la SDAT sur nous, au fil des années, nous en avons eu un paquet entre les mains. C'est un genre littéraire à part entière, qu'on ne peut apprécier qu'à la condition de comprendre à qui ils s'adressent et à quelle fin ils ont été écrits. Dans le cas présent, un scribouillard de la section « subversion violente » de la DGSI doit faire plaisir à monsieur Valls. Imaginez qu'il se soit contenté d'écrire que nous participons aux manifestations contre la loi « travaille ! » [NDLR : c'est ainsi que ses détracteurs l'appellent et l'écrivent], que nous avons écrit un certain nombre de textes à ce sujet et que nous avons participé à des discussions sur la place de la République. Ça n'amuserait personne et pas un seul journal n'oserait le publier.

À cela, il faut ajouter que toutes les « informations » contenues dans ce document relèvent d'un travail de paresseux, à savoir : des écoutes administratives (et donc autorisées directement par le premier ministre lui-même) de nos lignes téléphoniques. Comme vous pouvez l'imaginer, ces écoutes, nous les anticipons. « Suite à votre autorisation d'interception de sécurité en urgence, nous sommes heureux de vous dire M. le ministre, que Julien Coupat et Mathieu Burnel comptent se retrouver sur la place de la République ce jeudi. » S'il écrivait ça, le scribouillard se ferait virer, alors il invente des infirmeries conspiratives et des réunions clandestines « à la pointe du combat insurrectionnel ». Quoi qu'il en soit, tout cela en dit plus long sur la fébrilité présente de l'appareil gouvernemental que sur ce qui se passe effectivement dans la rue et sur les blocages.

9 avril : dans les rues de Paris, une manifestation sauvage tente de partir de la place de la République pour se rendre au domicile privé de Manuel Valls. © CG 9 avril : dans les rues de Paris, une manifestation sauvage tente de partir de la place de la République pour se rendre au domicile privé de Manuel Valls. © CG
Cette note sort quelques jours après l’examen par la chambre d’instruction de la situation des prévenus dans l’affaire dite « de Tarnac », pour savoir si oui ou non il faut qualifier les faits reprochés de terrorisme. La décision doit être rendue à la fin de ce mois de juin. Il y a un an, dans un entretien à L’Obs, vous disiez à propos de la magistrature qu’elle « croit pouvoir tout régler en coulisses, guetter des signes de la Cour avant chacune de ses décisions, tordre le cou à toute logique et mettre à mort qui s’est rendu coupable de lèse-majesté ». Est-ce que la sortie de la DGSI pourrait être un « signe de la Cour » ?

Ce nouveau rapport de la DGSI ne « fuite » en effet pas n'importe quand : il est communiqué à la presse au moment même où la chambre de l'instruction doit décider, dans l'affaire dite « de Tarnac », du non-lieu ou de notre renvoi devant un tribunal pour « terrorisme ». La manœuvre est transparente. Il s'agit de signifier à la justice la chose suivante : toute décision favorable aux inculpés ne tardera pas à être démentie par de nouvelles opérations de police contre certains d'entre eux ; donc : prenez la bonne décision…

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Cet entretien a été réalisé entre le 5 et le 12 juin, par des rencontres directes, au téléphone et par mail.