Numérique

Mort de Philippe Aigrain, figure historique de la lutte pour les « communs »

Pionnier de la lutte pour les libertés numériques, cofondateur de La Quadrature du Net, penseur et écrivain respecté, Philippe Aigrain a été l’un des principaux promoteurs de la notion de « biens communs ».

Jérôme Hourdeaux

13 juillet 2021 à 14h45

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Le monde de l’« hacktivisme » était en deuil, lundi 12 juillet, après l’annonce de la mort, la veille dans un accident de montagne, de Philippe Aigrain, intellectuel et l’une des figures tutélaires de la défense des libertés numériques en France.

Né le 15 juillet 1949, Philippe Aigrain s’était engagé dès la fin des années 1970 dans le mouvement des radios libres, notamment en participant à Interférences, une revue de réflexion critique sur les technologies ayant eu une influence importante sur de nombreux militants.

Titulaire d’un doctorat en informatique obtenu à l’université Paris-VII-Diderot, il était devenu, en 1986, directeur de recherche à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse (IRIT), avant de rejoindre, en 1996, un programme de recherche sur les technologies de l’information de la Commission européenne.

Durant sept années, Philippe Aigrain s’est battu au sein des institutions européennes pour la mise en place de programme de soutien du logiciel libre. Il est également devenu l’un des principaux défenseurs des « biens communs », une notion qu’il définit dans une tribune publiée le 25 août 2003 dans Libération.

« Informatique, télécommunications puis biotechnologies ont précipité notre monde depuis trente ans dans deux mouvements contradictoires », y explique-t-il. « L’un vers la concentration de valeur, de pouvoir et d’influence à travers la capitalisation de l’information et de sa manipulation. L’autre vers la production coopérative de nouveaux biens communs informationnels et leur usage social. »

Ce mouvement des « biens communs », poursuivait Philippe Aigrain, « nous donne les logiciels et les publications scientifiques libres, la coopération scientifique ouverte à l’échelle mondiale, de nouvelles coalitions militantes thématiques mondiales (environnement, développement, commerce équitable, altermondialistes), les médias coopératifs, de nouvelles formes artistiques ».

Il concluait en appelant à la création d’une « coalition pour les droits communs » au niveau européen qui pourrait « rassembler non seulement l’essentiel de la gauche et des écologistes, mais des courants non négligeables des libéraux politiques et la partie des républicains et des sociaux-chrétiens à qui la nouvelle droite néo-conservatrice fait horreur ».

Philipe Aigrain avait par la suite développé ses réflexions et ses propositions dans un livre, Cause commune, l’information entre bien commun et propriété (Fayard, 2005), disponible, conformément à ses convictions, en téléchargement gratuit sur son site sous contrat Creative commons.

Il fait également partie du groupe de militants à l’origine de la création, en 2008, de La Quadrature du Net, la principale association de défense des libertés numériques qui s’illustre dans son combat contre le projet de loi de lutte contre le téléchargement instaurant la loi Hadopi, alors en cours de discussion.

Impliqué dans la plupart des grands débats politiques sur le numérique, il avait notamment été membre, en 2015, de la Commission de réflexion sur le droit et les libertés à l'âge du numérique mise en place à l'Assemblée par les députés Christian Paul et Christiane Féral-Schuhl.

« Philippe nous a montré par l’exemple qu’on peut conjuguer un regard lucide sur le monde et une grande exigence dans la réflexion et l’engagement politique, sans pour autant se départir ni du soin de soi et des autres, ni de la joie et de la bonne humeur », a réagi, sur Twitter, Félix Tréguer, un des membres fondateurs de La Quadrature du Net.

« Philippe avait été mon inspiration pour mes recherches sur les brevets sur les logiciels lorsque j’étais étudiant », a de son côté écrit sur Twitter Jérémie Zimmermann, un des autres cofondateurs de La Quadrature du Net. Il « était un ardent défenseur du Logiciel libre, qu’il vivait et pensait comme un indispensable humanisme. Il aimait les Humains et l’Humanité toute entière ! Il jouait des arts, jouissait de connaissance, se remplissait de partage ».

Philippe Aigrain avait en effet de multiples activités, en plus de son engagement pour les communs et les libertés numériques. En 2017, il avait ainsi été à l’origine, avec l’écrivaine Marie Cosnay, de la campagne « J’accueille l’étranger » appelant les citoyens à afficher leur soutien aux migrants par le port d’un badge.

Amoureux de littérature et de poésie, Philippe Aigrin était également le cofondateur du site littéraire Nonfiction et présidait la société d’édition littéraire Publie.net qui a annoncé son décès lundi matin. Il était enfin un passionné de nature et de randonnées.

Jérôme Hourdeaux


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