Après l’attaque raciste de Beaune, les habitants demandent justice

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Après la fusillade qui a fait sept blessés à Beaune, beaucoup d’habitants du quartier Saint-Jacques ne comprennent pas pourquoi il a fallu tant de temps pour reconnaître le caractère raciste des faits. « On veut être considérés comme des victimes et pas comme des coupables », affirme à Mediapart un des blessés. « C’est une double violence, après celle de l’attaque dont ils ont été victimes », juge Dominique Sopo, de SOS-Racisme.

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Beaune (Côte-d’Or), de notre envoyé spécial. - Nadège était l’une des premières à arriver sur les lieux du drame, lors de cette nuit du dimanche 29 au lundi 30 juillet, lorsque sept jeunes ont été blessés, visés au fusil de chasse lors d’un rodéo raciste qui a traumatisé le quartier Saint-Jacques de Beaune. « C’était des cris, des larmes et du sang, se souvient-elle. Je ne souhaite à personne de vivre ça. »

Douze jours plus tard, sur cette même pelouse du city park où elle a secouru des victimes ensanglantées, Nadège a retrouvé le sourire. « Merci d’être venus », lance-t-elle aux quelque 150 personnes ayant répondu à son appel, lancé sur Facebook, pour un rassemblement en soutien aux victimes vendredi 10 août. « C’est quand même mieux que derrière un écran d’ordinateur ! » rigole cette habitante âgée de 37 ans, dont 36 ans dans le quartier.

« Nous ne sommes associés à aucune association. C’est à la bonne franquette ! » résume-t-elle en parlant de ce rassemblement. Et l’ambiance est effectivement très détendue. La foule rassemblée autour des tables de ping-pong où ont été disposés chips et boissons illustre la mixité de ce quartier tant vantée par ses habitants : Blancs, Noirs, Arabes, jeunes, retraités, mères de famille venues avec leurs enfants… Des représentants de nombreuses associations ont également fait le déplacement : la LDH, le CCIF, Attac, SOS-Racisme, la Licra ou encore l’UJFP.

Le rassemblement au city park © JH Le rassemblement au city park © JH

Les participants ne se doutent pas que, au même instant dans le Var, des policiers ont déjà interpellé un des deux auteurs de l’attaque et sont en train de pourchasser le second. Ce dernier, qui a blessé un policier dans sa fuite, est alors réfugié dans une forêt. Il sera interpellé à 19 h 45.

En cet instant, à Beaune, l’atmosphère de pique-nique qui règne dénote avec les témoignages d’horreur que des nombreux jeunes ayant assisté aux évènements égrainent. Le city park, un espace vert aménagé avec un petit terrain de foot et un de basket, c’est un peu leur QG où tous les soirs ils se retrouvent, le cœur de la vie sociale du quartier Saint-Jacques, situé au sud de Beaune, et qui compte moins de 2 000 habitants.

Le quartier en lui-même est populaire et paisible. Les immeubles, qui ne dépassent pas six étages chacun, sont répartis au milieu d’espaces verts et boisés, propres et entretenus. « Le city park, ce sont tous mes amis d’enfance, c’est le point de rencontre de tout le monde, explique Rachid*, qui fait partie des victimes de la première attaque. Et il y a de tout, des Arabes, des Blancs, des garçons, des filles… On a toujours essayé de s’ouvrir », précise le jeune homme.

Il faut dire que, hormis des installations sportives, les divertissements ne sont pas légion. Et le centre-ville de Beaune, pourtant situé à quelques minutes à pied, n’est pas le lieu idéal pour se divertir lorsque, durant les vacances, ses rues sont noires de touristes. Du coup, les jeunes se sont organisés. « Un pote a mis au point un système qui nous permet de nous brancher à un lampadaire pour jouer à la Playstation, écouter de la musique…, explique Rachid. On est toujours en petit comité. On danse, on boit ou on fume un peu, mais c’est toujours tranquille. Si quelqu’un se plaint, on baisse tout de suite le son. » « On est respectueux, insiste un autre jeune du city park. Quand des gens passent, on dit bonjour. Parfois on leur rend service, on les aide à porter leurs courses. »

Le voisinage du city park confirme cette bonne entente. « Ils écoutent de la musique, mais ce n’est jamais méchant », insiste Djamel Souici, qui habite depuis 25 ans dans le quartier. « Au pire, il y a de temps en temps une bouteille cassée ou une poubelle renversée, mais c’est tout. Il n’y a jamais de problème », poursuit-il. « S’ils font un barbecue et que vous passez, ils vont vous proposer une merguez », témoignage un autre habitant. « C’est un quartier calme, paisible et agréable, insiste François Olive, également vingt-cinq ans d’ancienneté à Saint-Jacques. Je le traverse souvent à pied, notamment pour me rendre à la gym dans le centre de Beaune, et je n’ai jamais aucun problème. »

Ce dimanche 29 juillet au soir, la bande du quartier Saint-Jacques est donc comme à son habitude réunie dans son city park. En pleine canicule, les jeunes sont un peu plus nombreux que d’autres soirs, une vingtaine environ, à discuter en jouant aux jeux vidéo. « Il faisait très chaud, se souvient Rachid. Comme les appartements sont souvent petits ici, il est difficile de rester enfermés. » Vers 1 h 30, une Clio rouge s’engage sur la pelouse et s’arrête, phares allumés, juste devant une petite cabane en bois où sont installés quelques jeunes. Selon leurs dires, l’un d’eux s’approche et interpelle les occupants de la voiture : « Qu’est-ce que vous foutez ici, vous n’avez pas le droit, dégagez. »

Là, un des occupants aurait répondu « moi, je suis chez moi partout » et aurait sorti, par la fenêtre de la portière, une bombe lacrymogène pour arroser les jeunes de gaz. Pendant ce temps, Rachid s’est approché de la voiture et s’en prend au passager par la fenêtre ouverte. « Je lui ai mis une patate et il m’a attrapé le bras », se souvient-il. La voiture redémarre, le bras de Rachid toujours tenu. « Je me dégage, et là le conducteur donne un coup de volant. » Le véhicule fait un demi-tour en dérapant et se retrouve face aux jeunes. « J’ai vu leur regard. Ils étaient déterminés. Ils voulaient en découdre », assure Rachid.

La voiture accélère alors brusquement et fonce droit sur le jeune homme et l’un de ses amis qui s’enfuient et se jettent derrière un banc, à quelques mètres de là. L’instant qui suit, la voiture s’encastre dedans. Le conducteur fait marche arrière et tente, tant bien que mal, de prendre la fuite, poursuivi par une partie des jeunes. « On leur jetait des projectiles », explique Rachid. Une fois à distance, la voiture s’arrête et l’un des assaillants sort du véhicule, pour lancer aux jeunes cette phrase, confirmée par de nombreux témoins : « Bandes de bougnoules, on est chez nous ici. On va revenir calibrés, vous verrez. »

La police arrive une quinzaine de minutes plus tard. « On était choqué. On ne comprenait rien », raconte Rachid. La charge du véhicule a fait trois blessés légers, dont le jeune homme. Les policiers leur demandent d’aller immédiatement à l’hôpital pour faire constater leurs blessures et pouvoir porter plainte. Pendant ce temps, le reste de la bande poursuit la soirée au city park, malgré les menaces de leurs assaillants. « On ne les a pas pris au sérieux, explique Alex, 22 ans. Mais, quand même, on regardait les voitures qui passaient. » La zone est également surveillée, à distance, par la police qui effectue quelques rondes dans le quartier.

Les agresseurs reviennent finalement vers 4 h 30, dans un autre véhicule, une Mercedes noire, juste après le départ d’une voiture de police. Quelques jeunes sont convaincus d’avoir repéré la voiture, garée un peu plus haut dans la rue, comme si les occupants attendaient le départ de la police. Le véhicule longe le city park et ouvre le feu à travers une haie derrière laquelle deux jeunes sont assis sur un banc. L’un d’eux est Alex, touché au dos par une quarantaine de plombs.

« J’ai entendu le premier coup de feu, puis des cris. J’ai tout de suite compris, se souvient le jeune homme. J’ai commencé à courir. » Mais il est à nouveau touché, cette fois à la jambe. En boîtant, Alex parvient à se réfugier sur un parking situé pas très loin. Tous ses amis se sont eux aussi enfuis un peu partout dans le quartier. Seuls quatre coups de feu ont été tirés, mais l’éparpillement des plombs fait que sept jeunes sont touchés. Les secours retrouveront des blessés plusieurs centaines de mètres à la ronde.

 

« C’était un film d’horreur »

Très vite des voisins, dont Nadège, puis les secours, arrivent sur les lieux. C’est à peu près à ce moment que Rachid revient de l’hôpital en voiture avec ses amis. « Depuis la première attaque, la pression était retombée. On commençait même à en rigoler », se souvient-il. Mais, lorsque le groupe arrive au niveau du commissariat, situé à proximité du quartier Saint-Jacques, il voit une voiture de pompier garée sur le parking.

« Dans ma tête, je me suis dit tout de suite : “Non merde, ce n’est vrai !” » Les amis s’arrêtent et s’approchent. Rachid reconnaît tout de suite un de ses copains, en sang. Il se dirige alors vers le city park. Sur le chemin, il tombe sur un autre de ses amis, le dos ensanglanté. « Il tremblait et n’arrivait même pas à parler. » Un peu plus loin, un autre lui annonce que son neveu est touché.

Arrivé sur les lieux de l’attaque, le Samu est déjà présent. Là, Rachid reconnaît l’un de ses meilleurs amis. « Il était touché au thorax. Ça faisait comme du gruyère. Plein de petits trous d’où s’écoulait du sang ». Et puis, il y a Manon, également touchée, que Nadège a mise à l’abri dans la petite cabane en bois. « Tout le monde l’adore, Manon. C’est un peu notre mascotte. Elle était en sang et nous disait : “J’ai peur.” » Rachid finit par trouver son neveu, lui aussi blessé.

Si plusieurs blessures sont superficielles, certains sont touchés plus gravement, dont Yassin, 24 ans, encore hospitalisé le lundi 13 août. « Il est touché au poumon, au foie, aux reins… », nous racontait son père lors du rassemblement. Le jeune homme a déjà été opéré, mais a connu des complications. Il sait déjà qu’il devra garder à vie certains des plombs, situés trop près de la colonne vertébrale pour être extraits. Mais surtout, « il est en état de choc », expliquait son père. « Il fait tout le temps des cauchemars. Il ne peut pas rester tout seul plus d’une heure. Alors on se relaie. Il y a également une psychologue avec lui. »

Douze jours après les faits, de nombreux habitants assistant au rassemblement de soutien aux victimes se disaient encore « choqués ». « C’était un film d’horreur », témoigne Sheila, dont le frère, touché, vient de sortir de l’hôpital. « Maintenant, je me pose des questions quand je sors. J’aime marcher et je fais souvent des balades le soir. Et c’est vrai que ce n’est plus comme avant », explique Djamel Souici. Rachid raconte que depuis l’attaque, « des gosses cachent des cailloux et des bouteilles dans des buissons pour ses protéger. Des gosses ! ».

La sœur d’une des victimes s’exprime lors du rassemblement. © JH La sœur d’une des victimes s’exprime lors du rassemblement. © JH

Ce rassemblement était pour les habitants une nécessité, pour se rassurer et faire corps face à l’irruption de cette violence. « Les gens en ont besoin, explique Nadège. Je sais qu’une cellule psychologique doit être mise en place. » « Ce rassemblement, ça fait plaisir, acquiesce Djamel Souici. C’est rassurant. Les consciences sont là. Il y a du potentiel. Il y a de l’espoir même si les choses ne se feront pas toutes seules. » « C’était important d’être là, estime François Olive. C’est une manière de dire qu’on ne veut pas de ça ici. »

Les diverses interventions sont également revenues sur le traitement médiatique de l’affaire et sur la lenteur de la justice et des responsables politiques à qualifier l’attaque de « raciste », chose qui ne sera faite, tout du moins publiquement, qu’une fois les suspects arrêtés vendredi dans la soirée. Mardi 14 août, le procureur Thierry Bas a tenu à répondre à ces accusations dans un entretien téléphonique avec Mediapart. Le magistrat se dit tout d'abord personnellement « touché » d’avoir été accusé de privilégier une piste plutôt qu’une autre, expliquant avoir simplement voulu « fermer toute les portes ». Mais surtout, Thierry Bas révèle que le caractère raciste de l’attaque était déjà visé dès le 7 août dans le mandat de recherche des deux suspects. Ce document, qui aurait certainement contribué à apaiser les tensions, n’a pas été rendu public afin de ne pas gêner des recherches déjà compliquées. Mais, en l'absence de confirmation publique, beaucoup ont reproché à la justice, mais également aux politiques et aux médias, d'avoir constamment maintenu l’hypothèse d’un éventuel « règlement de comptes ».

« Il faut avoir conscience de la violence de cette réponse, a déclaré à Mediapart le président de SOS-Racisme Dominique Sopo, qui avait fait le déplacement vendredi jusque Beaune. En disant cela, on renvoie les victimes aux clichés sur les quartiers populaires, où il y aurait forcément de la délinquance et donc, où toute violence serait forcément un règlement de comptes. Pour eux, c’est une double violence qui vient s’ajouter à celle de l’attaque dont ils ont été victimes. »

« Il y a dans cette affaire quelque chose qui doit nous faire réfléchir, a de son côté déclaré Abdellah Haïfi, du CCIF. Il y a dans ce pays une libération de la parole raciste, sur l’immigration, sur l’islam, sur les quartiers… qui va forcément pousser certains à prendre les armes. »

Ce sentiment d’abandon, comme cette perception d’un traitement médiatique et judiciaire à double vitesse, est également très présent chez les jeunes du city park. « Comment on en arrive là en France en 2018 ?, interroge Rachid. C’est ça qui nous révolte. » « Quand des pseudo-musulmans font des attentats, on nous demande à nous tous de réagir, poursuit le jeune homme. Nous, on ne demande pas une marche blanche dans toute la France. On demande justice, et on demande que ça change. On veut être considérés comme des victimes et pas comme des coupables. On ne demande même pas de l’empathie, mais juste de la solidarité. »

L’extrême droite radicale n’est pourtant pas très présente à Beaune. « Vers les années 2000, il y avait un groupe de skinheads », assure l’un des jeunes. Mais, personne ne se souvient d’une agression raciste ces dernières années. « Ici, c’est plus un racisme hypocrite, renchérit Rachid. Nous on veut s’intégrer, ce n’est pas facile. C’est quand même dingue de se dire que quand on va en boîte, on a la boule au ventre », explique le jeune homme alors que ses amis acquiescent. « On se prépare pendant des heures, on met nos plus belles fringues, et on se fait jeter. Alors que des mecs avec des jeans pourris et des baskets blanches vont passer devant toi. Une fois j’y suis allé avec une amie, blonde la quarantaine, et on nous a refusé. Elle m’a dit que c’était la première fois pour elle ! »

Sur le plan de la justice, les jeunes du city park ont déjà obtenu une première victoire. Les deux suspects ont finalement été interpellés dans le Var, à peu près au même moment où Rachid nous tenait ces propos, et après plus de douze jours de cavale. Les deux hommes, âgés de 31 ans tous les deux, sont originaires de la région de Dijon et ont reconnu s’être rendus dans le quartier Saint-Jacques ce jour-là et avoir jeté une grenade lacrymogène sur les jeunes.

Mais ils nient les injures racistes ainsi qu’être les auteurs des coups de feu. Selon le Parisien, ils ont expliqué aux enquêteurs s’être déplacés à Beaune pour retrouver un homme à qui ils avaient prêté un véhicule. Tous deux ont un casier judiciaire fourni : 21 mentions pour l’un, 22 pour l’autre, notamment des faits de vols et de violences, précise Le Monde. L’un d’eux a déjà été condamné aux assises pour vol avec arme

Et, dans un communiqué diffusé vendredi soir, Thierry Bas a publiquement officialisé le caractère raciste de l’attaque, commise « en raison de l’appartenance à une soi-disant race, religion ou ethnie, réelle ou supposée, injures publiques à caractère racial et, pour le second, tentative d’homicide volontaire sur personne dépositaire de la force publique », une qualification qui, rappelle-t-il à Mediapart, était déjà inscrite dans le mandat de recherche du 7 août. La LDH, le Mrap, SOS-Racisme et la Licra ont annoncé leur intention de se porter partie civile.

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Les témoignages et déclarations ont été recueillis vendredi 10 août, avant l'annonce de l'arrestation des deux suspects intervenue dans la soirée.

* Le prénom a été modifié, à la demande de l'intéressé.

L'article a été modifié mardi 14 août en fin de matinée pour ajouter la réaction du procureur Thierry Bas sur l'existence d'un mandat de recherche en date du 7 août.