Comment Bernard Arnault énerve les patrons

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Les grands patrons avaient entamé une campagne intense auprès du gouvernement pour l’amener à revoir sa taxe à 75 %. La demande de Bernard Arnault de prendre la nationalité belge a tué l'assouplissement qui se dessinait. À cause de lui, ils risquent de devoir payer des fortunes.

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Dans le monde patronal, Bernard Arnault a toujours été à part. Respecté pour son succès à LVMH, redouté pour sa fortune, il n’a jamais été très proche de ses pairs du CAC 40 : le milliardaire est trop froid, trop distant. Mais depuis samedi, les patrons lui en veulent énormément : le président de LVMH risque de leur coûter une fortune.

Comment a-t-il pu commettre une telle faute ? « Quand on est la première fortune de France, choisir de demander la nationalité belge, surtout au moment où la gauche revient au pouvoir, c’est avoir un sens politique proche de zéro », s’énerve l’un d’entre eux. « On n’avait pas besoin de cela, maugrée un des patrons de l’Association française des entreprises privées (AFEP). Cela ne pouvait tomber à un plus mauvais moment. »

Bernard Arnault © Reuters Bernard Arnault © Reuters

Depuis plusieurs mois, les patrons du CAC 40 ont engagé un lobbying forcené auprès de l’Élysée et de Bercy sur la grande affaire, celle qui leur tient le plus à cœur depuis le printemps : l’impôt spécial de 75 % sur les revenus supérieurs à 1 million d’euros, annoncé par François Hollande en février, pendant sa campagne.

Cherchant à vider de son contenu la disposition ou au moins à en limiter le plus possible la portée, les dirigeants des grands groupes ont tout mis à œuvre pour convaincre le pouvoir de la nocivité de cette formule. Aucun moyen n’a été négligé. Ils ont prestement remplacé Maurice Levy, devenu gênant après la révélation de ses 17 millions d’euros de revenus différés, à la tête de l’AFEP, par Pierre Pringuet, directeur général de Pernod Ricard et, surtout, ancien membre du cabinet de Michel Rocard. Ils ont multiplié l'envoi d'émissaires auprès du pouvoir pour plaider leur cause. Cet été, les conseillers de François Hollande ont vu s’empiler sur leurs bureaux des notes alertant sur le risque d’exil à l’étranger de grands patrons, ou des sièges de leurs groupes. 

À chaque fois, les mêmes arguments ont été repris : il ne s’agissait pas bien sûr de défendre leur cause personnelle. Mais le pouvoir ne pouvait ignorer les contraintes propres aux grands groupes internationaux. Dans la compétition mondiale pour les talents, ils risquaient de perdre leurs collaborateurs étrangers, effrayés par ces projets de fiscalité confiscatoire. Tout cela ne pouvait que pénaliser les intérêts français.

À force de plaider leur cause, les grands patrons pensaient être sur le point de sérieusement amender le projet. La semaine dernière, il était question de porter le seuil d’imposition de 1 à 2 millions d’euros, d’inclure la CSG dans le calcul des 75 %. Comme les sportifs et les artistes doivent être inclus dans le dispositif fiscal, ainsi que l’a réclamé le patronat afin de ne pas pénaliser les seules fortunes d’entreprise, il était question aussi de distinguer les revenus réguliers des revenus irréguliers, ce qui devait permettre d’exclure ou au moins de lisser la fiscalité sur la partie variable des salaires des grands patrons. Bref, tout se mettait en place discrètement pour garder un affichage symbolique mais d'en limiter fortement les effets.

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