Quand l’Ecureuil se rêve en patron de presse

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Les Caisses d'épargne ont multiplié les investissements dans la presse, L'Humanité, Le Monde, La Croix... Un mystérieux «projet Titien» a même été étudié visant à racheter La Tribune à Bernard Arnault, pour une somme dérisoire. Nombre d'autres projets ont été enterrés avec l'éviction de Charles Milhaud. Beaucoup mais... pas tous.
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Du « conduit Sémillon » à « l'opération Bingo », nous avons croisé au sein du groupe des Caisses d'épargne beaucoup de projets confidentiels, affublés de mystérieux noms de code. Voilà donc qu'il va nous falloir nous familiariser, maintenant, avec un autre projet secret, connu des seuls membres du directoire de l'établissement, sous un nom tout aussi intriguant : « le projet Titien ». Un projet qui a finalement échoué mais qui est révélateur d'une tentation ancienne de la banque de prendre pied dans un métier qui n'est pas le sien, celui de la presse. Et qui est révélateur aussi des grandes manœuvres financières, plus généralement, dont la presse peut parfois être l'objet.

 

De cet intérêt pour la presse, il existe de nombreuses traces, dont nous nous sommes fait à plusieurs reprises l'écho, sur Mediapart. On sait ainsi – nous l'avions pointé dans l'un des articles visés par les plaintes des Caisses d'épargne – que, depuis le début des années 2000, la banque a multiplié les aides aux journaux qui lui demandaient des subsides. A la demande du ministre des finances, Laurent Fabius, elle a aidé à la recapitalisation de L'Humanité : le 15 mai 2001, les Caisses d'épargne ont participé à la création de la Société Humanité investissements pluralisme, aux côtés de Hachette (groupe Lagardère) et de TF1, laquelle société commune est entrée au capital du journal communiste à hauteur de 20%.

 

Dans le même mouvement, l'Ecureuil a apporté aussi des subsides à La Croix. Dans le cas du journal Le Monde, Charles Milhaud s'est encore plus investi. Disposant depuis plusieurs années d'un conseiller secret, en la personne d'Alain Minc, à l'époque président du conseil de surveillance du journal, le patron de l'Ecureuil a accepté de venir au secours du groupe de presse, en 2003-2004, en souscrivant aux obligations renouvelables en actions (ORA) émises par le groupe de presse à hauteur de 5 millions d'euros. Mais ne désirant pas que cela se sache, il avait organisé un système de portage, de sorte que ces ORA soient en réalité logées au sein de la Scor, la compagnie de réassurance dirigée par l'ancien numéro deux du Medef, Denis Kessler.

 

Puis, en 2006, Jean-Marie Colombani, à l'époque président du directoire du Monde, avait de nouveau cherché à obtenir l'appui financier des Caisses d'épargne et de Charles Milhaud, dans le cadre d'un projet (qui a finalement échoué) de rapprochement entre les groupes des journaux du sud de la France du groupe Le Monde et du groupe Lagadère. C'est à cette époque qu'une première enquête sur les Caisses d'épargne que j'avais écrite avait été censurée en certains passages (on en retrouvera le récit sur ce billet de blog), ce qui m'avait conduit à quitter le quotidien.

 

Après toutes ces péripéties, ce sont donc à de nouvelles aventures dans la presse que se sont préparées les Caisses d'épargne, avec ce mystérieur « projet Titien », qui a toujours été tenu soigneusement secret. Il est pourtant digne d'intérêt : c'était un projet qui visait à racheter le quotidien économique La Tribune à Bernard Arnault, à l'époque où ce dernier voulait vite s'en débarrasser pour pouvoir racheter le quotidien Les Echos.

 

A l'époque, c'est-à-dire dans le courant de l'année 2007, divers candidats se sont mis sur les rangs pour racheter La Tribune parce qu'il se disait dans le tout-Paris que Bernard Arnault, pressé de croquer Les Echos, offrait des conditions très avantageuses à un éventuel repreneur. Face à Alain Weill, patron du groupe NextradioTV (RMC, BFM...), qui finalement l'emportera, une offre s'est ainsi fait connaître, unissant Fabrice Larue (l'ex-PDG de DI Group, regroupant dans le passé les actifs de presse de Bernard Arnault), la compagnie financière Viel & Cie, et la société italienne Class Editori.

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Avant de publier cette enquête, Mediapart a cherché à recueillir le plus grand nombre de témoignages possibles, issus des Caisses d'épargne, des Banques populaires, de l'ensemble fusionné désormais baptisé BPCE, de Natixis, du ministère des finances ou de la Commission bancaire. Beaucoup ont accepté de nous parler, mais sous le sceau de la plus grande confidentialité.

 

A tous ceux qui ont joué un rôle de premier plan dans cette histoire et qui sont nommément cités dans notre récit, nous avons par ailleurs demandé leur version des faits ou leur réaction, en leur disant que nous souhaiterions nous en faire l'écho, sous la forme de leur choix : citation dans ce récit ; entretien en bonne et due forme, sous forme écrite, sonore ou vidéo...

 

De l'ancienne direction des Caisses d'épargne, nous n'avons obtenu aucune réponse : ni Charles Milhaud, ancien président du directoire, ni Nicolas Mérindol, ancien directeur général, n'ont souhaité répondre à nos questions. Nous leur avions fait savoir par mail les grands thèmes de cette enquête.

 

Nous avons aussi fait savoir à François Pérol, que Nicolas Sarkozy a chargé de piloter la fusion des Caisses d'épargne et des Banques populaires, que nous souhaitions lui donner la parole, sous la forme qui aurait sa préférence. Mais il n'a pas donné suite à notre demande. L'attaché de presse du groupe BPCE, Yves Messarovitch, m'a répondu par téléphone, jeudi 5 novembre, qu'il reviendrait vers moi pour me dire la suite qui serait donnée à mes questions. Mais depuis, il ne s'est pas de nouveau manifesté.

 

Il m'a semblé aussi utile de recueillir le témoignage d'Alain Lemaire, qui est l'un des rares traits d'union entre l'ancienne direction de la banque et la nouvelle : membre du directoire sous Charles Milhaud, il est devenu le numéro deux de la banque après l'éviction de ce dernier et est maintenant le directeur général des Caisses d'épargne, depuis la prise de pouvoir de François Pérol. L'intéressé a renvoyé à plus tard un éventuel rendez-vous.

 

Nous avons aussi voulu recueillir le point de vue de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et patron de la Commission bancaire. Ce dernier n'a pas voulu s'exprimer. Il nous a fait savoir que la Commission ne s'exprimait jamais sur une banque en particulier.

 

Nous devons enfin préciser que les documents confidentiels à télécharger dans cet article ont été corrigés de mentions marginales, et « scannés » par nos soins de sorte que leur origine ne soit pas identifiable et que l'onglet « propriétés » du document initial ne soit plus accessible. Enfin, certains documents enregistrés aux Caisses d'épargne sous le format « word » ont été transformés par nos soins en « PDF », dans le même souci que la source ne soit pas identifiable.