Dossier: Sciences-Po, la fuite en avant et les scandales

Retour à Sciences-Po, un mois après l'enquête de Mediapart

Où en est la situation à Sciences-Po un mois après l'enquête de Mediapart? Consultationinterne, conférence de presse du directeur communeavec sa ministre, Valérie Pécresse, devant un parterre de lycéens de ZEP,séances d'autopromotion sur le blog personnel de Richard Descoings:depuis le début du mois de novembre, la direction de l'établissement communique à tout-va, sur tousles fronts, tant en interne que vers l'extérieur.

Jade Lindgaard

14 novembre 2009 à 17h37

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Consultation interne sous la forme d'un débat participatif, conférence de presse commune avec Valérie Pécresse pour la signature du contrat quadriennal devant un parterre de lycéens de ZEP, autopromotion institutionnelle sur le blog personnel de Richard Descoings : depuis le début du mois de novembre, Sciences-Po communique à tout-va, sur tous les fronts, en direction de l'extérieur et de son organisation interne.

Principal motif de satisfaction : l'annonce pour 2009 d'« une intensification » de l'aide de l'Etat à l'institut d'études politiques de Paris, « inconnue depuis le début des années 1990 » selon Richard Descoings. Concrètement, l'Etat versera une subvention de 59,7 millions d'euros (hors personnel universitaire) à Sciences-Po en 2009, soit une hausse de 8,5% par rapport aux 55 millions versés en 2008. Une augmentation de l'aide publique donc, mais moindre que pour les universités, qui atteint en moyenne 20%, estime l'entourage de Valérie Pécresse. En 2012, l'enveloppe budgétaire du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche allouée à l'établissement devrait atteindre 68,7 millions d'euros. Toutes sources confondues, le financement par le ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche augmentait en moyenne de 3% par an depuis 2002, indique la proposition de contrat quadriennal rédigée par Sciences-Po.

La cérémonie de signature de ce contrat quadriennal fut l'occasion d'une opération de communication commune de Richard Descoings et Valérie Pécresse. Mardi 10 novembre, plusieurs dizaines d'étudiants de l'Institut d'études politiques (IEP), de lycéens souhaitant entrer à Sciences-Po par les conventions d'éducation prioritaires destinées aux élèves de ZEP, de profs, de chercheurs, auxquels s'étaient joints une partie de la direction de la rue Saint-Guillaume et une poignée de journalistes, se sont ainsi retrouvés dans un amphi de l'ancienne Ecole polytechnique. Après un hommage appuyé à la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (« A Sciences-Po, nous profitons déjà de la loi que vous avez fait voter »), le directeur de l'IEP annonce « solennellement » vouloir désormais accueillir 30% de boursiers (contre 20% en 2008) et augmenter l'aide complémentaire versée à ses boursiers. Tissant à son tour l'éloge de son voisin de tribune (« Votre décision fait à nouveau de Sciences-Po un pionnier en matière d'égalité des chances », « Bravo à Richard pour cette idée très iconoclaste d'ouverture »), la ministre de l'enseignement supérieur annonce alors souhaiter que toutes les grandes écoles s'alignent sur cet objectif de 30% de boursiers.

Assise elle aussi à la tribune, Catherine Ferrant, déléguée générale de la fondation Total, fait ensuite la promotion de son programme de bourses à destination des collégiens pour des séjours éducatifs, des abonnements au théâtre. La multinationale est l'un des plus gros contributeurs de Sciences-Po. Dans son compte-rendu de l'événement, le Bondy Blog se moque : « Richard Descoings semble content de “l'appel solennel de la ministre” aux grandes écoles. Mais il est “sidéré” par notre impression de “mise en scène”. “Vous ne croyez en rien, vous alors!”»

«Pendant une semaine, les salariés avaient le sourire aux lèvres et la direction rasait les murs»

Dans les travées de l'amphi circule un tirage papier de l'article que Marianne2 a consacré à l'enquête de Mediapart sur Sciences-Po (en quatre volets, à retrouver ici). « C'est vous la journaliste ! » pouffent des lycéens de Saint-Ouen. « Ça va, vous n'avez pas eu de problème ? » Les lycéens de Seine-Saint-Denis ne sont apparemment pas les seuls à avoir remarqué les articles de Mediapart. Car dès la semaine de parution de l'enquête, la direction des ressources humaines de Sciences-Po a envoyé une série de messages par courrier électronique aux salariés et, ce qui est beaucoup plus inhabituel, aux étudiants, pour défendre son bilan social. Le «management» de la direction de l'école, qualifié par plusieurs interlocuteurs de Mediapart de «management de la terreur», est justement au cœur de notre série d'articles. Or selon l'IEP, le rapport de la médecine du travail est favorable, une cellule « souffrance au travail » a été créée, le pouvoir d'achat des salariés a augmenté ainsi que le droit aux congés...

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Malgré ces messages, ou peut-être pour leur répondre, des syndicats des personnels de Sciences-Po interpellent à leur tout Richard Descoings sur le stress au travail, en pleine campagne pour les élections des délégués du personnel et du comité d'entreprise. Il y a d'abord eu un mail de réponse directe à son affirmation, devant la caméra de Mediapart, selon laquelle il n'avait jamais reçu de demande de bilan psycho-sociale. Accompagné du PV du CHSCT faisant foi. Il y eut ensuite un tract de la CFDT s'inquiétant de la progression des arrêts maladie à Sciences-Po. Et énumérant les causes de ces tensions : « Changements incessants et parfois brutaux, absence de reconnaissance, de consultation, culture de l'urgence et du court terme, objectifs mal définis, charges de travail déséquilibrées, valorisation excessive de l'individualisme au détriment de l'esprit d'équipe... »

Les Autonomes pour Sciences-Po (Unsa) ont de leur côté envoyé une lettre ouverte à Richard Descoings pour dénoncer « des calendriers compressés, des délais de préparation toujours plus courts, des demandes verticales de la veille pour le lendemain en version "TTU" [très très urgentes] et un temps de décision excessivement long, comment ne pas arriver à un état de stress ingérable et nuisible ? » Les révélations de Mediapart ont donné « [un peu] d'énergie », se réjouit une prof de Sciences-Po. Une cadre décrit : « Pendant une semaine, les salariés avaient le sourire aux lèvres et la direction rasait les murs. »

«On n'est pas General Motors»

Quelles conséquences concrètes à Sciences-Po ? « Depuis 10 ans, Sciences-Po a beaucoup grandi », « Il faut que chacune et chacun d'entre vous ait clairement dans sa vie professionnelle quotidienne le sens de sa participation globale à l'objectif et à la stratégie de notre établissement » : dans une vidéo adressée à ses personnels, le directeur de Sciences-Po veut se montrer à l'écoute de ses salariés.

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Le 6 novembre, il les invite à participer à une assemblée générale. L'amphi Boutmy est plein. A l'étage, quatre agents d'entretiens écoutent, assis sur les bancs, encore dans leur bleu de travail. Ils sont venus « parce qu'ils ont reçu une invitation. Pour une fois qu'on nous prévient, on n'est jamais au courant de rien ». A la tribune, Richard Descoings reconnaît du bout des lèvres la tension qui traverse son établissement : « On a beaucoup grandi. Mais on reste à visage humain. On n'est pas General Motors. »

Pour mieux impliquer les salariés dans la bonne marche de l'école, le directeur les invite à une démarche participative qui prendra pendant quelques mois la forme d'une grande consultation interne par le biais de « boîtes à idées », de « notes libres », de « café des échanges », où l'on discutera en petits groupes une dizaine de minutes avant de changer d'interlocuteurs. « Comme dans un jeu de chaises musicales », sourit Stéphane Auzanneau, co-responsable du projet. « Sauf qu'on ne retire pas de chaise ! » s'empresse de corriger Richard Descoings. Les élections syndicales de Sciences-Po se tiendront le 24 novembre.

Jade Lindgaard


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