France Enquête

«Les Echos» encore à vendre, «La Tribune» en déshérence

Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH, qui a acquis le quotidien économique Les Echos voici près de deux ans, serait déterminé à s'en séparer. L'information est démentie par le groupe, mais Mediapart a obtenu confirmation d'une source confidentielle que ce projet était à l'étude. L'autre quotidien économique, La Tribune, que le même Bernard Arnault avait cédé à Alain Weill, en lui apportant de surcroît 47 millions d'euros, va affronter un avenir qui s'annonce sombre. Enquête.

Laurent Mauduit

13 décembre 2009 à 18h27

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C'est un concentré de la crise financière et de la crise d'indépendance qui rongent la presse française : les deux quotidiens économiques sont dans la tourmente. Le premier d'entre eux, Les Echos, est de nouveau en vente. Et le second, La Tribune, rencontre de graves difficultés.

Deux ans à peine après avoir acquis Les Echos, Bernard Arnault, le patron du groupe de luxe LVMH, a en effet pris la décision de confier un mandat de vente du quotidien à la banque japonaise Nomura, qui vient de reprendre la filiale française de la banque Lehman Brothers, en faillite. C'est le journaliste Emmanuel Schwartzenberg, sur son blog Electron libre, qui a révélé samedi l'information, dont Mediapart a obtenu confirmation de plusieurs sources.

Selon le blogueur, Bernard Arnault aurait donné un an et demi à la banque pour trouver acquéreur. « Sur le fond, rien ne presse, écrit-il, même si la cession doit avoir lieu avant 2012, non seulement parce que le mandat de Nicolas Sarkozy viendra à échéance mais aussi parce qu'il sera alors clair pour tous que la situation financière de DI Group, maison mère des Echos, ne sera pas rétablie dans les années suivantes. » L'information est démentie catégoriquement par le groupe, mais Mediapart a obtenu confirmation d'une source confidentielle que ce projet était effectivement à l'étude.

Dans le même temps, la situation du quotidien La Tribune est de plus en plus incertaine. Propriété du même Bernard Arnault jusqu'en 2007, ce dernier a rétrocédé ce journal fin 2007 à Alain Weill, PDG du groupe NextRadioTV (BFM, RMC...) pour ne pas être en situation de monopole et avoir les mains libres pour acquérir Les Echos. Mais à l'époque, Bernard Arnault était tellement désireux que l'opération se passe sans encombre qu'il avait offert un pont d'or à... l'acquéreur.

Chose inouïe, Bernard Arnault avait apporté 47 millions d'euros à Alain Weill, pour qu'il le débarrasse de La Tribune. Pour les deux années suivantes, jusqu'à fin 2009, Alain Weill avait donc le loisir d'exploiter La Tribune, sans encourir le moindre risque financier. C'est donc cette période qui va prendre fin. Période à haut risque pour le quotidien dont l'avenir est maintenant très incertain, dans un contexte de recul très marqué des ventes et d'effondrement de la publicité.

A l'origine de cette histoire folle dans laquelle sont emportés les deux quotidiens économiques français, il y a donc un homme, le richissime Bernard Arnault. Selon le magazine américain Forbes, le pactole qu'il a amassé au fil des ans (26 milliards d'euros) fait de lui la septième fortune du monde, et la première fortune de France. Son parcours et ses amitiés sont très emblématiques de ce qu'est le capitalisme français, et de la consanguinité (qui est son trait distinctif) entre la vie politique et la vie des affaires.

Modeste entrepreneur de province, spécialiste de l'immobilier de vacances au travers de la petite société bâtie par son père, Ferret-Savinel, Bernard Arnault a en effet une chance inouïe au début des années 1980. Parmi quatre autres candidats, c'est à lui, en 1984, que le gouvernement de Laurent Fabius décide de céder à prix cassé un vieil empire industriel, celui de la Compagnie Boussac, que l'Etat a pris en location gérance et renfloué en y injectant plusieurs centaines de millions de francs d'aides publiques.

A prix cassés, parce qu'il y a entre l'entrepreneur et l'Etat un « deal »: le jeune PDG achète le groupe pour une bouchée de pain (dans le montage financier, il ne débourse de sa poche que 90 millions de francs) mais, en contrepartie, il s'engage à assurer la pérennité du groupe industriel de textile et à garantir l'emploi. L'encre de l'accord est à peine sèche que Bernard Arnault le viole : il engage un plan de suppression d'emplois, démembre l'empire industriel en cédant toutes les divisions textiles et ne conserve que la pépite qu'il convoite depuis le début. Une pépite dénommée... Dior. En quelque sorte, l'Etat fait alors une très mauvaise affaire : il «socialise » les pertes passées de l'empire textile, mais privatise les profits futurs, ceux générés par la très célèbre maison de haute couture.

Pour Bernard Arnault, c'est peu dire que c'est l'affaire de sa vie. L'Etat lui ayant fait la courte échelle, le voici en position de devenir l'un des principaux acteurs de l'économie du luxe. Au fil des ans, c'est donc ce qu'il va devenir, à coups d'OPA et d'acquisitions multiples : le patron de l'empire LVMH, le numéro un mondial de cette industrie.

De ses débuts, Bernard Arnault n'oublie pas la leçon essentielle : pour réussir, en France, dans le milieu des affaires, il faut en respecter les codes. Les codes de la consanguinité et du mélange des genres. Dans la construction de son empire industriel et financier, Bernard Arnault prend toujours bien soin de ne jamais se couper des milieux politiques dirigeants de la droite. Grâce à l'un des « parrains » de la place de Paris, qui est à l'époque l'une des grandes figures de la banque Lazard, Antoine Bernheim, l'industriel fait ainsi la connaissance de Nicolas Sarkozy, et se rapproche beaucoup de lui. L'un et l'autre deviennent des amis intimes. Quand le bras droit d'Edouard Balladur entame sa traversée du désert, en 1995, après la victoire à la présidentielle de Jacques Chirac, son ami lui reste ainsi fidèle. En certaines circonstances, Bernard Arnault fait discrètement appel aux services de Nicolas Sarkozy, qui a repris son métier d'avocat.

Le témoin de mariage de Nicolas Sarozy

Il en a par exemple l'occasion à la fin de 1997. Quand Vincent Bolloré, qui n'est pas parvenu à prendre le contrôle du groupe Bouygues un an auparavant et, ce faisant, à mettre la main sur TF1, décide de rétrocéder la part qu'il détient dans le capital du groupe de BTP, Bernard Arnault saute sur l'occasion. Rêvant secrètement, lui aussi, de voir son influence croître, il fait appel à son ami Nicolas Sarkozy, qui est aussi l'avocat de Martin Bouygues, pour qu'il serve d'intermédiaire et lui permette d'acquérir cette participation.

Peine perdue : grâce à l'entremise d'Alain Minc (par ailleurs président du conseil de surveillance du Monde), les 12% que contrôle Vincent Bolloré dans le groupe Bouygues finissent par être rétrocédés à un autre industriel, François Pinault. Lui aussi a fait initialement fortune grâce à la courte échelle de l'Etat, notamment au moment de l'affaire de la Chapelle-Darblay.

Dans le même mouvement, Bernard Arnault soigne ses réseaux d'influence. Il embauche d'anciens hauts fonctionnaires à la direction de son groupe. Exceptionnellement un haut fonctionnaire issu de la gauche ; fréquemment des collaborateurs de premier plan, proches de sa propre sensibilité. Le patron de l'empire du luxe débauche ainsi de la banque Rothschild, à la fin des années 1990, Nicolas Bazire, ami de Nicolas Sarkozy et ancien directeur de cabinet d'Edouard Balladur à Matignon, pour en faire l'un de ses principaux collaborateurs. A la même époque, le puissant PDG affiche de manière de plus en plus visible son amitié avec Nicolas Sarkozy: il l'invite à passer ses vacances chez lui, et est l'un de ses témoins lors de son mariage avec Cécilia, l'autre témoin de mariage étant Martin Bouygues.

Dans ce capitalisme de connivence, Bernard Arnault franchit donc assez logiquement le pas. Même si la presse n'est pas son métier, il décide de s'y intéresser. Non pas pour engager une diversification industrielle ; bien plutôt dans une logique d'influence. Vieille tentation, celle de la « danseuse » ! Mais le malheur, pour Bernard Arnault, c'est que des années durant, il ne parvient pas à ses fins. S'il prend le contrôle de Radio Classique, d'Investir, de La Tribune et de quelques publications annexes, il ne réussit pas à « croquer » l'un des très gros titres de la presse.

Longtemps, il multiplie des tractations secrètes avec le groupe Hersant, dans l'espoir de prendre le contrôle du Figaro, éventuellement en association avec le groupe Lagardère. En vain ! C'est, pour finir, un autre industriel dont la presse n'est pas plus le métier qui lui souffle l'affaire : un sénateur de l'UMP, proche de l'Elysée et dépendant des commandes publiques, un dénommé... Serge Dassault !

Durant des années, nul ne prend vraiment garde à ce qui se passe à l'intérieur du seul quotidien, La Tribune, que contrôle Bernard Arnault. Les protestations des journalistes sont pourtant fréquentes. Une fois seulement, élection présidentielle oblige, l'affaire fait grand bruit. L'incident survient le 4 septembre 2006. Ce jour-là, le quotidien publie un sondage réalisé par l'institut CSA. Mais, juste avant la publication, la principale surprise apportée par cette enquête d'opinion est censurée. Alors que les personnes interrogées sur la crédibilité économique des candidats à l'élection présidentielle placent Ségolène Royal largement devant Nicolas Sarkozy (54% contre 49%), ce volet du sondage, le plus inattendu et donc le plus susceptible de faire la « manchette », est tout bonnement jeté à la poubelle, malgré les protestations de la Société des journalistes du quotidien.

Cette interférence n'est évidemment pas la seule. Sous couvert d'anonymat, un directeur de la rédaction, qui a officié dans le passé à La Tribune, témoigne d'un interventionnisme permanent de la direction du groupe LVMH. Par ailleurs, plusieurs sources confidentielles de premier plan assurent qu'aucun directeur de la rédaction de La Tribune n'a été nommé durant toutes ces années par la direction de LVMH sans que le conseiller en communication de Bernard Arnault, Michel Calzaroni (qui conseille par ailleurs de nombreux autres PDG connus, dont Vincent Bolloré), n'ait au préalable été consulté et n'ait donné un avis favorable.

L'auteur de ces lignes peut lui-même en témoigner. Présent au début de janvier 1996 à la cérémonie des vœux de Jacques Chirac à la presse, il a vu fondre le secrétaire général-adjoint de l'Elysée, Jean-Pierre Denis, sur l'un des principaux responsables de la rédaction de La Tribune pour l'interpeller publiquement : « Nous avons fait le décompte : vous avez fait ces dernières semaines seize titres défavorables au gouvernement Juppé. Nous avons fait part de notre mécontentement à qui de droit.» Et « qui de droit » s'est effectivement manifesté peu après. La direction de LVMH a prestement fait savoir au même responsable qu'il fallait se montrer plus aimable à l'égard du gouvernement Juppé.

Révolte déontologique aux Echos

A l'époque, beaucoup de directeurs de la rédaction de La Tribune l'avouent en privé. Bernard Arnault n'hésite pas à décrocher son téléphone pour que son journal soit plus docile dans le traitement de l'actualité qui concerne son propre groupe. L'un se souvient ainsi que le PDG du groupe l'a appelé pour s'étonner qu'il n'ait pas été fait mention dans les colonnes du journal de ce que la capitalisation boursière du groupe ait dépassé celle d'Elf. Un autre a en mémoire de s'être fait réprimander par Bernard Arnault pour avoir accordé une place jugée insuffisante aux résultats semestriels du groupe LVMH.

Du même coup, on comprend mieux le tollé que suscite Bernard Arnault quand, en juin 2007, au lendemain de l'élection présidentielle, il fait savoir qu'il vient de signer avec le groupe britannique Pearson (éditeur du Financial Times) une clause d'exclusivité en vue de lui racheter le quotidien Les Echos et qu'il va revendre ensuite La Tribune. Même si la rédaction des Echos a la réputation de n'être pas franchement frondeuse à l'encontre du monde patronal – sans lui faire offense, on peut même dire qu'elle a fréquemment défendu dans ses prises de position éditoriales un point de vue proche du Medef et, avant, du CNPF –, c'est une levée immédiate de boucliers. Pétitions, grèves : les journalistes recourent à des moyens d'action sans précédent pour ce quotidien.

Les raisons de cette inquiétude sont transparentes. D'abord, aux Echos, nul n'ignore ce que la rédaction du quotidien d'en face, La Tribune, a enduré ces dernières années. De surcroît, toute la place financière de Paris rit sous cape car le « deal » financier qui se prépare est une sorte d'aveu : si Bernard Arnault a décidé de mettre sur la table 240 millions d'euros pour « s'offrir » un quotidien dont la valorisation, selon les meilleurs spécialistes, est comprise seulement entre 160 et 180 millions d'euros, voire au grand maximum 200 millions d'euros, c'est qu'on est sorti de la rationalité économique. Pour entrer dans une autre rationalité, plus politique celle-là.

En bref, le PDG de LVMH a choisi de s'offrir le journal au prix du marché, majoré d'une fabuleuse prime complémentaire. Et les journalistes sont trop experts en économie pour ne pas comprendre les raisons de ce surcoût : c'est le prix de l'influence.

Les journalistes comprennent aussi que le mélange des genres ne s'arrête pas là. Il y a un risque majeur de conflits d'intérêts. Les comptes sont vite faits : quand, en juin, Bernard Arnault signe sa clause d'exclusivité avec Pearson, la rédaction des Echos peut calculer que le PDG a déjà été cité 130 fois dans le journal depuis le 1er janvier précédent. A la tête du numéro un mondial du luxe, contrôlant un nombre incalculable d'enseignes et de marques, de Louis Vuitton jusqu'à Dior en passant par Céline ou Kenzo, sans parler de la distribution avec Le Bon Marché ou Séphora, les vins et spiritueux avec les champagnes Moët&Chandon, Veuve Clicquot ou Château d'Yquem, le groupe est un acteur majeur de l'économie française. Comment donc écrire sur un tel groupe, sans craindre des pressions ? Comment, pour un lecteur, pouvoir lire un quotidien contrôlé par un tel actionnaire sans être en état de suspicion?

La rédaction des Echos entre donc alors en guerre. Elle sait que le groupe LVMH est l'un des groupes charnières du capitalisme parisien, et compte parmi ses administrateurs des industriels ou financiers aussi puissants qu'Arnaud Lagardère (patron du groupe du même nom) ou encore le financier belge Albert Frère, premier actionnaire des groupes Total, Suez ou encore Lafarge. De son côté, Bernard Arnault est lui-même membre du conseil de surveillance du groupe Lagardère, le deuxième actionnaire du géant de la distribution Carrefour, membre du conseil de M6. LVMH est enfin l'un des premiers annonceurs publicitaires français.

La riposte commence donc à s'organiser. Aussi bien à La Tribune, où les rédacteurs redoutent de voir leur journal revendu dans la pire des conditions, qu'aux Echos, où l'inquiétude porte d'abord sur la question de l'indépendance. Une riposte qui, pourtant, va rapidement prendre une étrange tournure. Aux Echos, le débat déontologique se brouille quelque peu car la hiérarchie cherche à promouvoir une autre solution de reprise, autour de l'industriel Marc Ladreit de Lacharrière, le patron et propriétaire du groupe Fimalac, qui possède notamment Fitch, la troisième agence mondiale de notation financière. Entre Bernard Arnault, dont la rédaction des Echos ne veut pas, et le « chevalier blanc », dont elle pourrait s'accommoder, c'est en réalité bonnet blanc et blanc bonnet : les conflits d'intérêt potentiels sont aussi forts dans un cas que dans l'autre...

En externe, la bataille de pétition que lance la rédaction des Echos révèle aussi assez vite «l'illibéralisme » des milieux d'affaires dominants. La prise de position n'a pourtant rien d'un brûlot : «Au moment où le groupe Pearson annonce son intention de vendre Les Echos, nous, lecteurs du premier quotidien économique français, tenons à manifester notre profond attachement à l'indépendance de ce titre et de son équipe rédactionnelle. Sa pérennité nous apparaît indispensable pour garantir la qualité d'une information économique et financière crédible et rigoureuse dans un monde de plus en plus complexe.»

La provocation de Nicolas Sarkozy

Les choses sont donc dites doucement, sans anathème. Et pourtant, les prises de position seront peu nombreuses. Si la gauche signe (Marie-George Buffet, Laurent Fabius, François Hollande, Lionel Jospin...), tout comme l'UDF (François Bayrou...) et le mouvement syndical (Jean-Claude Mailly, Bruno Julliard...), les prises de position à droite sont peu nombreuses. Dans les milieux d'affaires, elles sont timides. Il y a certes le clan de François Pinault, grand rival de Bernard Arnault, qui cherche à mobiliser mais les résultats sont peu convaincants.

C'est une sorte de test in vivo : libéraux en économie, du moins en parole, la majorité des grands patrons du CAC 40 ne sont pas des libéraux en politique. Ils ne s'offusquent pas – en tout cas, pas publiquement – que le principal quotidien économique français tombe entre les mains d'un actionnaire dont la presse n'est pas le métier.

Les récalcitrants, ceux qui signent, sont vivement rappelés à l'ordre, tantôt par des proches de Nicolas Sarkozy, tantôt par des collaborateurs de Bernard Arnault. Plusieurs signataires, pourtant influents dans la vie des affaires parisienne, racontent qu'ils ont reçu le matin même de la publication de leur prise de position un coup de téléphone comminatoire de Nicolas Bazire leur enjoignant de retirer leur signature, sauf à risquer de ne plus jamais travailler avec LVMH.

Dans le même temps, comme le révèle à l'époque Le Canard enchaîné (daté du 27 juin 2007), Matignon demande au Haut-commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch, qui avait signé la pétition, de retirer son soutien. D'autres personnalités de la majorité – le secrétaire d'Etat chargé des entreprises, Hervé Novelli ; le secrétaire général de l'UMP, Patrick Devedjian ; l'ancien premier ministre, Jean-Pierre Raffarin – sont dissuadées, elles aussi, d'apporter leur soutien aux journalistes des Echos. La consigne vient de l'Elysée.

Le 5 novembre 2007, le groupe Pearson confirme que la cession à Bernard Arnault a bel et bien été conclue, malgré les inquiétudes de la rédaction. Et, symbole pour symbole, c'est Nicolas Sarkozy en personne qui révèle à un groupe de journalistes des Echos, venus l'interroger sur l'actualité, l'identité de leur futur patron, choisi par LVMH : Nicolas Beytout. « Cette provocation alimente le soupçon et le discrédit sur les médias et illustre les liaisons malsaines qui se sont installées ces dernières années entre la presse et les pouvoirs économiques et politiques », estime peu après le Forum des sociétés de journalistes, qui rassemble 25 sociétés de journalistes, dont celle des Echos. Il s'agit d'une « collusion totale entre le pouvoir, les entreprises et les groupes d'information », s'indigne pour sa part le socialiste François Hollande.

A droite, c'est un silence assourdissant ! Une seule personne, l'historien et essayiste Nicolas Baverez, pourtant proche de Nicolas Sarkozy, a l'honnêteté de faire un geste d'éclat, pour signifier que l'affaire n'est décidément pas en conformité avec les idées libérales qu'il professe. Annonçant qu'il interrompt les chroniques qu'il tient dans Les Echos depuis sept ans, il s'indigne, dans son dernier « papier » du sort auquel est promis le journal : «Les conditions de son rachat ne me semblent conformes ni au juste équilibre des pouvoirs dans une démocratie, ni à l'éthique du capitalisme, ni à la fiabilité et au pluralisme de l'information financière dont la crise de l'été 2007 a montré l'importance pour le fonctionnement d'une économie de marché », écrit-il.

L'insolent n'a pas d'écho : dans le petit microcosme de la vie parisienne des affaires, le geste est longuement commenté ; nul ne s'aventure à l'imiter. Pas question de braver l'Elysée, le chroniqueur fût-il un habitué du Palais! Quant aux journalistes de La Tribune, ils ont au même moment mille raisons de s'inquiéter pour leur avenir. Les motifs ne sont pas de même nature, car la personnalité qui, deux jours après la cession des Echos, se déclare candidate au rachat de leur quotidien, n'a rien de commun avec Bernard Arnault : il s'agit d'un homme de presse, Alain Weill, dont le groupe NextRadioTV contrôle BFM, BFM-TV ou encore RMC.

Ignorant les dessous de la négociation et craignant que le journal ne paie un très lourd tribut (notamment au plan social), les journalistes font grève plusieurs jours, fin novembre 2007, pour contraindre LVMH à engager au préalable des négociations avec eux.

Peine perdue ! Bernard Arnault arrive pourtant à ses fins : Les Echos tombent fin 2007 dans son escarcelle. Et il rétrocède dans le même temps La Tribune à Alain Weill.

Alors, après une aussi longue confrontation, qui a mis les rédactions des deux quotidiens en ébullition, pourquoi deux ans plus tard, faire machine arrière ? A l'évidence, deux éléments ont pesé dans la décision de Bernard Arnault.

Les deux déceptions de Bernard Arnault

D'abord, l'élément financier. « Aujourd'hui, les chiffres ne laissent pas d'inquiéter et Nicolas Beytout, PDG de DI Group, est tout à fait fondé lorsqu'il parle de 2009 comme d'une "année épouvantable". La baisse des recettes publicitaires a atteint 25% pour l'ensemble du groupe dont 50% pour la seule publicité financière. En deux ans, la baisse des recettes publicitaires aura atteint la barre des 40%. Le déficit devrait dépasser en 2009 les dix millions d'euros pour un chiffre d'affaires de 160 millions d'euros. Nicolas Beytout a clairement prévenu ses actionnaires que le groupe ne retrouverait pas l'équilibre avant 2011 mais a laissé espérer une amélioration sur le quotidien. Sans amélioration des recettes, un nouveau plan de départs sera mis en œuvre dès l'an prochain, la violente réduction du périmètre de la rédaction n'ayant pas suffi à assainir les comptes », écrit Emmanuel Schwartzenberg.

Pour Bernard Arnault, tout richissime qu'il soit, l'addition commence donc à devenir colossale. Faisons le compte. En plus du prix affolant de 240 millions d'euros qu'il a accepté de débourser pour Les Echos, très au-dessus du prix que valait sans doute ce quotidien, il a donc aussi accepté de verser 47 millions d'euros au profit d'Alain Weill, plus une dette de près de 100 millions d'euros que Pearson avait aspirés dans ses comptes et que le patron de LVMH a dû compenser, lors de l'achat du quotidien. Au total, Bernard Arnault, même s'il a retrouvé une partie de cette dette dans la trésorerie de la société acquise, a donc dû signer un chèque colossal de 387 millions d'euros pour un quotidien qui valait au maximum... 180 millions d'euros.

Et voilà maintenant que, sous le coup du recul des ventes et de l'effondrement de la publicité, que la rentabilité de la filiale devient de plus en plus lointaine et aléatoire ! Cela a donc progressivement refroidi les ardeurs du milliardaire ami de Nicolas Sarkozy.

Sans doute aurait-il pu accepter cette mauvaise passe, mais à la condition que Les Echos deviennent vraiment sa « chose ». Or, poursuit notre blogueur, « malheureusement pour lui, depuis le retour de Nicolas Beytout aux commandes de ce navire, la rédaction n'a cessé de clamer son indépendance et contesté la plupart des décisions prises par l'actionnaire. Chaque fois que le groupe LVMH était cité dans les colonnes du journal, il fallait s'entourer d'un nombre de garanties qui pouvaient être ressenties comme vexatoires pour le PDG de ce groupe. La détention des Echos qui a pu apparaître comme une légitime fierté tant la crédibilité de ce titre rayonnait à l'international est progressivement devenue une charge pour Bernard Arnault ». Et Bernard Arnault s'est finalement résolu à jeter l'éponge.

Il règne donc au sein du quotidien un très étrange climat. Alors que la clause de cession – d'une durée exceptionnellement longue – vient à expiration le 23 décembre prochain, les départs se multiplient depuis une dizaine de jours. Dernier départ en date, Isabelle Chaperon qui collaborait à la rubrique « Crible » – qui avait l'ambition d'être l'équivalent français de la très chic « Lex Colum » du Financial Times – vient d'annoncer qu'elle part pour Le Figaro, pour y suivre les banques.

Dans le même temps, La Tribune ne se porte guère mieux. Car Alain Weill n'a rien fait pour profiter de cette période de grâce de deux ans que lui a accordée Bernard Arnault, et préparer La Tribune à sortir de cette étonnante période d'assistance financière. Editorialement peu dynamique, en perte de vitesse depuis les départs des forces vives de la rédaction, le journal vivote et n'a même pas cherché à développer un ambitieux site internet. Quel sera donc l'avenir du journal La Tribune, quand il va voler financièrement de ses propres ailes, à partir du début de cette année 2010? Ecrasé de dettes, croulant sous les déficits, le journal a devant lui un avenir très sombre.

Terrible histoire donc que celle de ces deux quotidiens économiques, et au-delà de l'information économique. Pris dans les rets du capitalisme de connivence, les voilà maintenant, achetés et aussitôt revenus, ballottés comme s'il n'était que de vulgaires marchandises.

Laurent Mauduit


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