Un autre front judiciaire s’ouvre pour les frères d’Adama Traoré

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Deux frères du jeune homme mort le 19 juillet 2016 entre les mains des gendarmes à Persan dans le Val-d’Oise, sont jugés à Pontoise pour outrages et violences à l’encontre de huit gendarmes et policiers.

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L’affaire Adama Traoré a donné naissance à un second front judiciaire. Les tensions entre la famille du jeune homme décédé à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), le 19 juillet dernier, et la municipalité de Beaumont-sur-Oise, où réside toujours une partie des Traoré, sont à leur paroxysme. Si une instruction est ouverte, qui suit son cours, pour déterminer les causes du décès, la famille Traoré doit faire face à une autre procédure judiciaire.

Deux des frères, Bagui et Yssouffou, dit Youssouf, 25 et 22 ans, sont en détention provisoire depuis le 23 novembre pour outrages, menaces et violences à l’encontre de personnes dépositaires de l’ordre public pour le premier et outrages uniquement pour le second. Huit gendarmes et policiers municipaux ont porté plainte contre eux. Ils seront jugés au tribunal correctionnel de Pontoise le 14 décembre.

À la marche pour Adama à Paris. © Sihame Assbague À la marche pour Adama à Paris. © Sihame Assbague
Cet affrontement se joue en plusieurs actes. Depuis le décès d’Adama Traoré à 24 ans – le jour de son anniversaire – dans des circonstances encore troubles alors qu’il était entre les mains des gendarmes, la famille s’est toujours dressée contre la version officielle livrée à dessein par le procureur de la République de Pontoise d’alors, Yves Jannier. Ce dernier avait imputé la mort du jeune homme à une infection puis une pathologie cardiaque. En réalité, les deux rapports d’autopsie réalisés mentionnaient noir sur blanc un « syndrome asphyxique ». En clair, Adama Traoré a manqué d’air lorsqu’il s’est éteint sur le sol de la cour de la gendarmerie de Persan, la commune limitrophe de Beaumont-sur-Oise.

Depuis que ces omissions commodes ont été mises au jour, la famille, par la voix d’Assa Traoré, devenue porte-parole naturelle de toute la fratrie, a décidé de se battre pour faire émerger la vérité.

Les derniers rebondissements de ce dossier hors normes se sont noués lors du conseil municipal convoqué le 17 novembre par Nathalie Groux, la maire (UDI) de Beaumont-sur-Oise. À l’ordre du jour ? La prise en charge par la municipalité de sa protection et de ses frais de justice, comme le prévoit la loi pour les élus – article L2123-35 du code général des collectivités territoriales – lorsqu’ils sont victimes de violences ou d’outrages dans l’exercice de leurs fonctions.

En guise de protestation, la famille Traoré et nombre de ses soutiens ont souhaité assister aux délibérations, publiques et ouvertes à tous et toutes. Devant commencer à 20 h 30, la séance est finalement annulée, l’opposition refusant de siéger. L’accès à l’hôtel de ville est bloqué, empêchant la foule d’y entrer. La situation se tend (voir ici des vidéos tournées ce soir-là par Clique.tv.).

Dans un procès-verbal daté du 20 novembre issu de l’enquête pour flagrance, qui relate cette soirée et que Mediapart a pu consulter, les gendarmes décrivent un moment de « tension » et une « hostilité envers les forces de l’ordre [qui] se transforme en agressivité physique ».

La police municipale fait usage de gaz lacrymogène pour disperser les personnes réunies devant la mairie. Clairement, les gendarmes accusent Assa Traoré d’être le moteur de la protestation : « Les déclarations, slogans et interviews tenus par Assa Traoré exacerbent la colère des manifestants. »

Les gendarmes affirment que c’est la capacité d’accueil de la salle qui a conditionné le refus d’accès de la foule, composée d’une quarantaine de personnes, au conseil municipal et qu’Assa Traoré et ses deux accompagnateurs pouvaient assister à la séance.  

Dans l’une des scènes décrites, les gendarmes notent la présence d’un « individu porteur d’une veste beige clair juste devant les portes de la mairie qui se montre virulent et remuant ».

Plus tard, il est écrit qu’« une policière municipale reçoit un coup de poing au visage alors qu’elle vient de disperser au gaz des assaillants venus à son contact pour en découdre ». Puis la policière « se tient la mâchoire et titube ». Celui qui portait la veste beige est identifié par « les témoignages recueillis » comme ayant porté ces coups. Seulement, l’exploitation des images vidéo ne permet pas, selon les gendarmes, d’incriminer Bagui Traoré comme étant l’auteur des violences : « Sans pouvoir l’identifier formellement sur la seule base des vidéos de qualité insuffisante. »

Pourtant, l’officier de police judiciaire conclut en estimant que « par recoupement », les deux frères sont bel et bien les auteurs des faits ici reprochés par les plaignants qui les ont identifiés. Caty Richard, avocate de la gendarme qui a porté plainte contre Bagui Traoré, confirme que sa cliente n’a pas pu identifier formellement son présumé agresseur. Elle explique : « Elle a vu un homme avec un haut clair lui asséner un coup de poing. Il a été identifié par deux témoins qui l’ont vu agir.. Et on le reconnaît sur les films vidéo. » Me Richard déplore « la manipulation permanente autour de ce dossier par les soutiens de la famille. On ne peut rien dire car la famille est en deuil. Tout est vécu comme une provocation, rien n’est apaisé ». Selon elle, il n’y avait pas de raison que toute la famille et tous ses soutiens assistent au conseil municipal.

La famille a dénoncé de son côté peu après « l’acharnement » dont elle fait l’objet : « Cette orchestration visant à leur criminalisation, nous l’attendions. Nous ne pouvons définir ce jugement que comme un acharnement. » Contactée par Mediapart, Assa Traoré a simplement expliqué ce qu’elle répète inlassablement : elle attend « que justice soit faite » pour ses frères et espère que la France « ne sera pas un État antidémocratique dans lequel il n’y a pas de liberté d’expression ». De son côté, Me Bouzrou a dit « réserver ses déclarations au tribunal » et ne pas souhaiter s’exprimer avant l'audience du 14 décembre. 

Calvin Job est élu municipal d’opposition et était présent le soir du 17 novembre à l’hôtel de ville de Beaumont-sur-Oise. Il confirme l’ambiance très tendue. À peine la séance annulée, il s’est rendu à l’extérieur avec deux de ses collègues. Il raconte la soirée et nuance le récit qu'en font les gendarmes. « On a demandé aux policiers de nous laisser calmer les jeunes qui insistaient pour rentrer. On les a avisés de l’annulation du conseil municipal. Et là, du gaz lacrymogène a été lancé, à mon sens ce n’était pas justifié. Les jeunes braillaient mais il n’y avait pas d’expression de violence. Ils voulaient juste entrer dans la salle. Je me suis écarté mais les deux membres du conseil qui m’accompagnaient se sont pris des gaz à bout portant », explique-t-il.

Le lendemain de cet incident, le 18 novembre, la maire de la ville a été auditionnée par les gendarmes de L’Isle-Adam. Dans le procès-verbal d’audition que Mediapart a pu consulter, Nathalie Groux fait part de son « incompréhension, de [sa] sidération et de tout [son] désarroi face à la situation actuelle ». Elle explique ensuite être « persuadée qu’il y a une collusion entre l’opposition municipale et la famille Traoré. L’attitude des membres de l’opposition est indigne d’élus de la République. Les échanges avec Assa Traoré me laissent à penser qu’ils s’étaient accordés sur une stratégie ». Un peu plus tôt, elle avait mentionné avoir aperçu « Assa Traoré qui pénètre dans la salle et se dirige vers les élus de l’opposition [Mme Cloots et M. Job] ».

« Je mesurais que déposer une telle plainte pouvait empirer la situation »

Calvin Job réfute cette collusion supposée. Il confirme simplement connaître la famille Traoré et avoir échangé quelques mots avec Assa Traoré ce soir-là. Il explique ces allégations par le fait que, selon lui, Nathalie Groux n’est pas « à la hauteur de ses fonctions d’élue ».

Entre elle et la famille, les relations sont à couper au couteau. La sœur d’Adama Traoré dénonce l’absence de soutien de la maire (UDI) de Beaumont-sur-Oise. Cette dernière a d’abord refusé le tournage dans la commune de l’émission de Canal + « Le Gros Journal » dont le plateau est itinérant. L’interview aura tout de même lieu, en cheminant dans les rues de Beaumont-sur-Oise, et a été diffusée le 28 septembre. La sœur endeuillée y lâchera cette phrase que l’édile lui reprochera : « La maire de Beaumont a choisi son camp, elle se met du côté des gendarmes, c’est-à-dire du côté des violences policières. » Dès le lendemain des propos tenus par Assa Traoré, Nathalie Groux, sur conseil de son avocat, a décidé de déposer plainte contre elle pour ces propos jugés diffamatoires. Et ce malgré les conséquences d'un tel geste dans une affaire si électrique : « Je mesurais que déposer une telle plainte pouvait empirer la situation. » 

Elle dit faire l’objet depuis cet été de menaces et d’insultes de la part de la famille Traoré. Tant et si bien qu’elle a déposé plusieurs plaintes à ce sujet. Elle dit aussi avoir sollicité la « protection fonctionnelle » « en vue de porter plainte pour diffamation contre Assa Traoré pour ses propos tenus dans le Grand Journal [sic] de Canal +. C’est une manière pour moi de faire comprendre à la famille qu’elle doit cesser ses pressions et injures à mon encontre ». À ce jour, cette menace de dépôt de plainte n'a jamais été mise à exécution. Nathalie Groux s'est désistée. Elle raconte avoir dû de surcroît, la matinée du premier conseil municipal, fermer sa page Facebook en raison de la flopée d’insultes dont elle a écopé.

Il s'agit d'un compte privé sur lequel elle a relayé, le 13 novembre, un message raciste appelant les « citoyens de souche » à s'armer pour « venir en aide à nos pauvres policiers sans recours !!!!! ». Cette publication a poussé Me Bouzrou à faire un signalement au procureur de la République de Pontoise, en vertu de l’article 40 du code de procédure pénale, le 5 décembre, pour « provocation directe à un attroupement armé ».

Capture d'écran du compte Facebook de Nathalie Groux © DR Capture d'écran du compte Facebook de Nathalie Groux © DR

Ces pics de tension s’inscrivent dans cette relation tumultueuse depuis le départ entre la maire et la famille. Cette dernière l’assure, elle n’a jamais reçu de marques de soutien de Nathalie Groux. Ces mots qui auraient pu apaiser la fratrie en deuil, toujours en attente de réponses quant au décès de son frère. 

Dans une lettre ouverte aux habitants de Beaumont-sur-Oise, datée du 25 novembre, la maire soutient le contraire et assure même avoir à plusieurs reprises manifesté sa compassion à la famille. La famille Traoré a répondu ici point par point aux affirmations de la première élue dans une autre lettre ouverte. Ces mots, obtenus à la volée, presque au forceps, sont qualifiés de « condoléances de trottoir » : « Madame le Maire nous répète ici que nous devions nous contenter de ses condoléances de trottoir, quand à aucun moment elle n'a même pris l’initiative de nous recevoir dignement », peut-on lire dans le communiqué. 

L’un des multiples points de litige entre la famille Traoré et Nathalie Groux concerne plusieurs événements qu’Assa Traoré a voulu organiser. La marche blanche du 22 juillet, qui s’est déroulée sans le moindre accroc, a d’abord été interdite pour des « raisons de sécurité » et pour préserver « l’ordre public ». Le préfet, de son côté, a donné son accord.

Au cours de l’été, un pique-nique devait être organisé à l’initiative de la famille sur le terrain multisports de Boyenval, le quartier où réside une partie des Traoré, là où tout le monde connaissait le jeune homme décédé. La maire a aussi refusé l’organisation de ce repas car il s’agissait selon elle d’une cérémonie religieuse, une « sadaqa », soit « un acte de charité religieuse qui fait partie des cinq piliers de l’islam ». L’élue invoque cette fois-ci le respect nécessaire de la laïcité.

« L’organisation d’une telle manifestation est contraire au respect de la neutralité du domaine public et donc à la laïcité, pilier de la République. » La famille raconte sa version de cet épisode dans sa réponse à la lettre ouverte de la maire. « Madame le Maire nous a fait convoquer à deux reprises à la préfecture, où le Préfet nous a signifié qu'elle s'opposait de nouveau fermement à cet événement. Mais Monsieur le Préfet, conciliateur et à l'écoute, nous a malgré tout proposé une solution alternative, qui ne nous satisfaisait pas. Nous tenions à organiser notre pique-nique en bas de chez nous, un lieu symbolique et important à nos yeux, d’autant plus qu’il s’agit là d’un lieu public de rencontre entre habitants. Cet après-midi a été organisé par notre famille et les habitants, et nous avons même essuyé les refus de la mairie de nous prêter quelques chaises et des tables. » 

Dans son audition aux gendarmes, Nathalie Groux justifie à plusieurs reprises sa stratégie. Elle confirme avoir tenu les médias à l’écart en refusant d’accorder des autorisations de tournage « considérant la proximité temporelle avec les événements et les tensions internes au quartier ».

Finalement, après une seconde annulation le 22 novembre, le conseil municipal a pu se tenir sans encombre, le 8 décembre. Les élus ont adopté le principe d'une « protection fonctionnelle » de la maire de la ville à hauteur de 20 000 euros maximum. En parallèle, la municipalité a nommé une médiatrice et une assistance sociale pour apaiser les relations avec la population. Il faudra plus que cela pour renouer la confiance rompue. 

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