Antiterrorisme : les mesures de Valls passées au crible

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  • Des éducateurs transformés en agents de renseignement ?

 Manuel Valls a annoncé que les éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) recevraient une formation « de haut niveau » pour « comprendre le parcours de radicalisation » des jeunes. Il entend également créer, au sein de la direction de la PJJ, « une unité de renseignement, à l’instar de ce qui est fait dans l’administration pénitentiaire ». C'est cette dernière annonce, très éloignée de la mission éducatrice de la PJJ, qui provoque le plus d'étonnement. Ces éducateurs suivent des mineurs délinquants en milieu ouvert, en foyer ou en prison. Leur travail consiste à démêler l'écheveau de vies compliquées, parfois entre délinquance et maltraitance, et de s'assurer du suivi des mesures ou de la peine prononcées par le juge des enfants.

Les deux syndicats de la PJJ contactés, qui n’ont pas été consultés avant cette annonce, la jugent « complètement à côté de la plaque » et même « dangereuse ». « Ça nous évoque la création d’une instance en collaboration avec la police, commente Maria Inès, secrétaire générale du SNPES-PJJ. Ça nous paraît très dangereux, à chacun sa mission, nous sommes chargés de l’éducation. » Les éducateurs en milieu ouvert, qui travaillent dans les quartiers, redoutent de plus de passer pour des balances. « Cela ne va pas nous faciliter le travail auprès des jeunes », remarque Alain Dru, secrétaire général du syndicat CGT-PJJ.

Malgré la médiatisation importante des cas de départs en Syrie, les deux syndicalistes soulignent l’« extrême rareté » des mineurs concernés. Selon Libération, la direction de la PJJ dispose déjà d’un outil de veille autour du phénomène de radicalisation des mineurs et seuls une trentaine de cas lui sont remontés ces six derniers mois. Et lorsqu’un jeune semble se radicaliser, être récupéré par un réseau ou déclare vouloir aller faire le djihad, une procédure habituelle existe déjà. Son éducateur le signale au juge des enfants qui lui a confié le mineur et propose une mesure de prise en charge. « Je vois mal un éducateur de la PJJ qui constate qu’un mineur suivi tombe sous la coupe de personnes dangereuses garder ça pour lui. Il avertit systématiquement ou le juge des enfants ou le parquet (le procureur de la République) », remarque un magistrat perplexe.

En cas de doute, les parents ou proches peuvent également alerter les autorités via un numéro vert mis en place en avril 2014 dans le cadre du plan de lutte contre les filières djihadistes vers la Syrie. Enfin, pour les contenus Internet manifestement illicites du style apologie du terrorisme, n’importe quel internaute peut en informer la plateforme de signalement Pharos, gérée par des cyberflics.

Cette future unité de renseignement risque de plus d’être « inopératoire ». « Cela suppose qu’on puisse facilement repérer des jeunes qui pourraient partir en Syrie, mais ces jeunes-là nous échappent, ils sont pris dans des réseaux », dit Maria Inès. Plusieurs documentations du genre b. a.-ba sur l’islam et les mouvements terroristes circulent au sein de la PJJ comme celle ci-dessous. « Je suis bien incapable après 40 ans de travail dans les quartiers de savoir si un jeune est capable de passer à l’acte ou s’il a une pratique religieuse normale », dit Alain Dru qui pointe de nombreux cas de « pure provocation, avec des jeunes qui se laissent pousser la barbe juste pour nous faire peur, et reviennent rasés la semaine d’après ».

Documentation de base sur l'islam et le terrorisme qui circule à la PJJ

Ratiboisée par la Révision générale des politiques publiques (RGPP), cette vaste entreprise de "rationalisation" des moyens décidée sous Nicolas Sarkozy, la protection judiciaire de la jeunesse a perdu ses antennes dans les cités. Les foyers ont été regroupés « pour faire des économies, comme on a supprimé la police de proximité et fermé les centres sociaux ». « Il faut retourner au charbon dans les quartiers, lâche Alain Dru. Quand j’étais à Cergy, on sentait quand le quartier était en train de vibrer, de gronder. Les émeutes de 2005, nous les avons vus arriver. »

De même que Mehdi Nemmouche, les frères Kouachi, adolescents en déshérence, ont été en contact avec les institutions de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Comme Mediapart l’a raconté, les auteurs du massacre à Charlie Hebdo, orphelins, ont été placés dans un centre éducatif de Corrèze géré par la Fondation Claude-Pompidou. Mais c’est après leur "lâchage" dans la nature à l’âge de la majorité qu’ils semblent s’être radicalisés. « Le problème qui se pose, c’est qu’après 18 ans, on dit au revoir aux jeunes, souligne Alain Dru. Entre 18 et 25 ans, ils n’ont plus aucun suivi éducatif et pas non plus le droit au RSA jusqu’à 25 ans. C’est là qu’il faudrait agir. »

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