Antiterrorisme : les mesures de Valls passées au crible

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  • Des détenus radicaux regroupés  ?

Le bon sens loin de chez vous. Alléchante sur le papier, l’idée d’isoler les détenus « radicalisés » dans des quartiers spécifiques des prisons françaises a été validée mercredi en conseil des ministres. Le gouvernement, à l’entendre, aurait « tiré les enseignements de l’expérimentation conduite » à la maison d’arrêt de Fresnes. Celle-ci n’a pourtant « pas été évaluée puisqu’elle a été lancée en novembre », souligne Sarah Dindo, une responsable de l’Observatoire international des prisons (association qui défend les libertés en détention). « À ce stade, nous avons des échos contradictoires, rapporte-t-elle. L’expérimentation a été lancée à l’initiative du chef d’établissement sans réflexion institutionnelle. Il fallait attendre pour constater ou non d’éventuels effets pervers, c’est complètement précipité de l’étendre. »

En octobre dernier, alors que la députée FN Marion Maréchal-Le Pen l’avait interpellée pour promouvoir le "concept", Christiane Taubira avait pourtant freiné des quatre fers. La ministre de la justice avait répondu, à l’époque, que les détenus « se manifestant par un prosélytisme abusif » pouvaient très bien « faire l'objet de sanctions disciplinaires, voire être transférés dans un établissement où (…) leur influence sur le reste de la population pénale sera limitée » ; elle semblait privilégier une « politique d’accompagnement » et une « prise en charge adaptée visant à un désendoctrinement » ; elle vantait surtout les moyens supplémentaires accordés aux aumôniers musulmans. Mais les attentats de Paris sont passés par là.

« J’appuie la décision de Manuel Valls », déclare ainsi le député socialiste Joaquim Pueyo, tout à la fois président du groupe d’études sur les prisons à l’Assemblée nationale, membre de la commission d’enquête sur les filières djihadistes et ancien directeur de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. « Le gouvernement demande de créer ces zones pour la fin de l’année, précise l’élu. À ce moment-là, on aura pu évaluer Fresnes. »

En l’écoutant, on décèle toutefois une nuance avec l’approche du premier ministre, telle qu’elle a été comprise. « Le code de procédure pénale autorise d’ores et déjà à prendre des mesures d’isolement à l’encontre des détenus les plus radicaux, de tous ceux qui appellent à la haine, qui s’autoproclament imams et qui agissent comme des gourous », souligne Joaquim Pueyo. À ses yeux, « des quartiers spécifiques peuvent donc être utiles sous réserve d’une prise en charge pluridisciplinaire par des psychologues, des travailleurs sociaux et des aumôniers, avec un vrai programme de dé-radicalisation, s’ils sont destinés à des détenus en capacité de réfléchir et d’être amendés ». En clair, pas forcément les plus radicaux.

Sur les bancs adverses, une sénatrice UMP, Nathalie Goulet, qualifie catégoriquement l’annonce de Manuel Valls de « très mauvaise idée ». « Mettre les gens tous ensemble, créer de la promiscuité, c’est l’inverse du contingentement, soutient l’élue, présidente de la commission d’enquête sénatoriale sur les réseaux djihadistes. Les gardiens ne sont pas plus formés que le commun des mortels pour différencier le musulman très pratiquant du radicalisé. On risque de les mélanger, que la mauvaise graine contamine la bonne. »

Son collègue Guillaume Larrivé (UMP), qui réclamait ces « unités spécialisées » dans un rapport d’octobre dernier, devrait au contraire applaudir des deux mains. Pour ce sarkozyste pur jus, elles devront s’adresser aux individus revenus « du djihad dans la zone irako-syrienne » (au nombre de « cinquante-trois », écrivait-il). En cas de refus d’un « programme de dé-radicalisation », il réclame des sanctions (perte « de crédits de réduction de peine »).

Parmi les revenants de Syrie, le sociologue Farhad Khosrokhavar, auteur de L’Islam en prison (2004) et Radicalisation (2014), appelle expressément à distinguer trois catégories : les « endurcis », les « déçus » et les « traumatisés ». Les deux dernières, surtout, n’auraient rien à faire dans des quartiers spécialisés (ça « revient à les remettre sous l’influence des djihadistes endurcis », tranche Farhad Khosrokhavar dans Le Monde). Lui prône plutôt « une humanisation des maisons d’arrêt, qui sont des lieux de ressentiment très profond pour les détenus et inhumains pour les surveillants », et puis insiste sur les détenus atteints de « troubles psychiques majeurs », « prédisposés à se djihadiser ». Le chercheur estime que « la prison n’est pas faite pour eux ». (Lire ici notre entretien)

À l’OIP, Sarah Dindo rappelle enfin que les stratégies d’isolement des groupes quels qu’ils soient « ont toujours des effets pervers », parce que ces « logiques ultra-sécuritaires génèrent de la solidarité et de la surenchère ». « Si le gouvernement veut faire quelque chose, qu’il commence par accorder une véritable rémunération aux aumôniers, conclut-elle. Ceux qui interviennent nous expliquent souvent qu’ils perdent de l’argent. Or ce sont eux les plus compétents pour repérer les détenus qui basculent. »

Alors que les aumôniers musulmans (169 sur les 1 391 autorisés en milieu carcéral) sont d’ores et déjà nommés après agrément du préfet, le compte-rendu du conseil des ministres évoque seulement « une révision des conditions de recrutement et de formation des imams ».

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