«Fake news», les étoiles éteintes de la démocratie

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Tout le mal de nos démocraties tiendrait en deux mots : « Fake news ». Derrière l’illusion d’un diagnostic, l’expression fonctionne comme un écran, un alibi pour une censure étatique qui masque les causes du discrédit de la parole publique et son histoire depuis les années 1990.

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Topshop, la célèbre marque britannique dont la notoriété a explosé depuis qu’elle s’est associée avec Kate Moss pour une collection à son nom, vient de créer une paire de jeans, en toile semi-extensible, ornés sur le côté d’une large bande avec les mots « fake news » en lettres majuscules blanches sur un fond rouge. « Il ne vous reste plus qu’à imaginer ces jeans, avec une veste de smoking et des talons hauts, et bingo! », écrit avec humour Vanessa Friedman, la chroniqueuse de mode du New York Times.

L’expression “fake news” est devenu si omniprésente l'année dernière qu’elle a été officiellement déclarée mot de l’année par le dictionnaire anglais Collins et l’American Dialect Society. « Alors nous avons pensé que nous pourrions immortaliser ce mot en l’inscrivant sur nos jeans », a déclaré Mo Riach, la directrice du département stylisme de Topshop. Tant il est vrai, comme l’écrit la blogueuse de mode Amanda Goodfried, que la désintégration de l’idée de vérité, de science et de journalisme est « so fashionable », un sujet de mode.

La mode fait son miel des signes défunts, elle les débusque, les traque, les recycle. Dans la mode, c’est le destitué qui s’offre une nouvelle vie, spectrale. Trump l’a bien compris. Le 18 janvier, il s’apprête à créer la cérémonie des Fake News Awards (qu’il va attribuer aux médias « les plus malhonnêtes et corrompus de l’année »), sorte de grand-messe où l’on célébrera le triomphe du “fake”, la transsubstantiation de toute information en fake news. Dans l’énorme bouche de Trump, ces mots résonneront comme le mantra d’une ère nouvelle, postpolitique et postdémocratique, mais aussi comme un signe de ralliement pour tous les exclus du système. Trump n’a nullement inventé l’expression (elle est au moins centenaire), mais il se l’est appropriée et surtout il l’a retournée magistralement et en a fait une arme contre les médias officiels. Car il arrive que les mots comme les agents secrets se retournent contre ceux qui les emploient. L’année 2017 n’est donc pas tant l’année des « fake news » que l’année de leur retournement dans les mains de Donald Trump.

«Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité» de Jean-Léon Gérôme «Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité» de Jean-Léon Gérôme
Quel est le sens de ce retournement ? La surenchère ! La stratégie de Trump a consisté à retourner l’expression utilisée par ses détracteurs pour stigmatiser son rapport problématique à la vérité, ses mensonges ou ses « hyperboles vraies » comme les appelle son biographe, qui ont proliféré sur les sites de ses partisans Facebook, YouTube. Utilisant la puissance de dissémination des réseaux sociaux, Trump a fait de l’expression « fake news » un brûlot qui a mis le feu à la médiasphère. « Chaque mot, retourné dans la main des esprits, écrivait Franz Kafka, se transforme en une pique retournée contre celui qui parle. » Ainsi des mots « fake news », retournés dans la main de Donald Trump pour se transformer en une arme contre ses détracteurs.

Il est peu probable que les décodeurs et les « fact-checkeurs » des grands médias comprennent le sens d’un tel retournement. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le combat de la vérité contre le mensonge. Il ne s’agit pas de rétablir la vérité comme s’il existait un réel dépourvu de fictions, une vérité sans idéologie, comme La Vérité sortant du puits dans le tableau de Gérôme, toute nue et armée de son martinet pour châtier l’humanité (voir l’article de Frédéric Lordon : Macron décodeur-en-chef).

Les grands médias voudraient bien jouer le rôle d’agences de notation des informations, mais ils sont eux-mêmes frappés de discrédit. C’est un phénomène de croyance, de crédit qu’on accorde à certaines informations et de discrédit qu’on impute à certaines sources d’information. Les fact-checkeurs sont les dindons de la fake, puisqu’il s’agit moins de défendre une vérité pure et indivisible que de reconquérir des marges de crédibilité ; ce que l’opinion leur refuse obstinément. La farce des fake news peut donc continuer avec leur complicité.

Tout le mal de nos démocraties tiendrait dans ces deux mots : « fake news ». Derrière l’illusion d’un diagnostic (qui prétend nommer le mal comme Trump se prépare à le faire avec ses « Fake News Awards » ou le combattre avec un projet de loi comme vient de l’annoncer Emmanuel Macron), l’expression fonctionne comme un formidable écran, un signe qui s’est transformé en puissance de diversion et un alibi pour une censure étatique qui masque les causes systémiques du discrédit de la parole publique et son histoire depuis les années 1990.

On peut évidemment se débarrasser des fake news en considérant le phénomène comme un avatar de la vieille désinformation à l’âge des réseaux sociaux, ou au contraire l’interroger comme un symptôme de la transmutation du système démocratique par la raison néolibérale qui a pour effet de débrancher toutes les formes de la délibération démocratique.

Ce désarmement ne s’est pas réalisé en un jour, il a plus de trente ans et il a été rendu possible par la conjonction exceptionnelle de deux révolutions : 1. Dans l’histoire du capitalisme avec la financiarisation et la mondialisation des marchés ; 2. Dans l’histoire des technologies de l’information et de la communication avec l’explosion d’Internet et l’apparition des réseaux sociaux. Au cours des années 1990, les régimes politiques néolibéraux ont mis à profit ces conditions exceptionnelles pour pousser leur avantage en déjouant la critique des médias indépendants et en se jouant des contre-pouvoirs ou des traditionnels « cheks and balances ».

« Nous déciderons ce que sont les informations »

C’est aux États-Unis que le phénomène a pris toute son ampleur, au milieu des années 1990. Les nouveaux médias électroniques deviennent un moyen de communication de masse et la télévision, qui reste de loin la principale source d’information des Américains, est absorbée par les géants de l’industrie du loisir comme Disney, Viacom et Time Warner, qui vont jouer un rôle dominant dans le packaging des informations, la couverture des informations et des scandales. Les chaînes d’info en continu se multiplient, CNN est rejointe sur le réseau câblé par de nouvelles chaînes comme Fox News.

Si l’administration Bush n’a pas inventé ce nouvel environnement médiatique, souvent désigné par le néologisme d’“infotainment”, c’est la première administration à être entrée en fonctions après son avènement et elle a su brillamment en tirer parti. « La chronique d’un gouvernement qui raconte et vend son histoire, constate Frank Rich, un éditorialiste du New York Times, est aussi, inévitablement, la chronique d’une culture américaine caractérisée par son goût des balivernes. La synergie et l’interaction entre cette culture et le récit de l’administration Bush sont une pièce significative du puzzle. Seule une culture de l’infotainment qui fonctionne 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, et qui a rendu triviale jusqu’à l’idée de la réalité (et avec elle ce que l’on considérait autrefois comme des informations) a pu être manipulée avec autant de succès par les gens au pouvoir[1]. »

Le jean « Fake news » Le jean « Fake news »
Fox News a été fondée en 1996 par le magnat de la presse Rupert Murdoch et Roger Ailes, qui conseilla Donald Trump pendant sa campagne. Selon le rapport 2004 sur les nouveaux médias du Project for Excellence in Journalism, dès janvier 2002 Fox News a dépassé l’audience de CNN. Elle a maintenu son avantage en 2003, en franchissant la barre de 53 % d’audience et de 45 % en prime time. Pendant la guerre en Irak, son audience s’est envolée et elle a même dépassé CNN pendant la couverture de la guerre.

Le gourou du marketing Seth Godin a une idée bien précise sur les raisons du succès de Fox News : « Sachant que son travail consiste à raconter une histoire, Roger Ailes s’est servi de cette idée pour créer un empire de plusieurs milliards de dollars[2]. » Selon lui, « les nouvelles télévisées ne sont pas “vraies”. Comment pourraient-elles l’être ? Il y a trop de choses à dire, trop de points de vue à analyser, trop de sujets à traiter… ». Fox News a choisi une approche différente. « Sachant qu’il n’existe pas d’organe d’informations entièrement dépourvu de parti pris, explique Seth Godin, elle a décidé d’en finir une fois pour toutes avec ce problème inévitable en cadrant ses nouvelles en fonction de la vision du monde de son auditoire cible… Fox raconte une histoire à laquelle les téléspectateurs sont heureux de souscrire. Elle leur fournit le mensonge dont ils se convaincront et, fait tout aussi important, qu’ils propageront[3]. »

« Nous avons déboursé trois milliards de dollars pour ces chaînes de télévision, affirmait David Boylan, patron de Fox Tampa Bay. Nous déciderons ce que sont les informations. Les nouvelles sont ce que nous vous disons qu’elles sont[4]. » Pour Ron Kaufman, l’animateur du site TurnOffYourTV.com (éteignez votre téléviseur), qui rapporte cette déclaration, « la chaîne Fox News est si loin de la réalité que cela en est risible. […] Les reportages sont si biaisés et déformés que c’est un défi d’essayer d’y trouver une information réelle[5] ».

Le succès de Fox News était un signe avant-coureur du succès de Trump. Roger Ailes, qui fut l’un des premiers spin doctors de Ronald Reagan, provoquera une vive polémique en mars 2007, en confondant intentionnellement Barack Obama – le candidat – avec Oussama Ben Laden. Trump et Ailes étaient des amis de longue date et Trump était un téléspectateur assidu de Fox News bien avant de devenir président des États-Unis. À la mort de Roger Ailes, Chris Cillizza, un éditorialiste de CNN, alla jusqu’à affirmer que Donald Trump était une « création » de Roger Ailes. « L'élection de Trump est, tout simplement, le plus grand triomphe d'Ailes. »

Le logo de Fox News Le logo de Fox News
Le succès de Fox News et de son pseudo-journalisme a fait école à la Maison Blanche sous George W. Bush. L’administration Bush a créé une véritable structure souterraine, employant sur fonds publics de faux journalistes chargés de produire et de diffuser de fausses nouvelles, comptes-rendus, reportages et enquêtes. Cette usine à fake news va trouver un relais idéal auprès des chaînes locales qui se sont multipliées : l’offre de reportages prépackagés par l’administration américaine se révèle une manne providentielle pour ces chaînes à petit budget, n’employant que très peu de personnel et couvrant des grilles de diffusion très larges. À l’occasion du premier anniversaire du 11-Septembre, une filiale de Fox News diffusa ainsi un reportage émouvant sur la manière dont l’Amérique aidait les femmes afghanes à se libérer, réalisé par le Département d’État ; le commentaire de présentation lu à l’antenne par le journaliste de la chaîne locale faisait partie du packaging, mais celui-ci ignorait que le gouvernement avait écrit le texte.

La manipulation de l’information a joué un rôle essentiel dans l’occupation américaine de l’Irak depuis 2003. Le 15 décembre 2005, le Los Angeles Times a ainsi révélé que le Pentagone sous-traitait à une société de relations publiques, le Lincoln Group, dirigé par un Britannique sans expérience en communication et un ancien marine américain, la confection d’histoires inventées (fake stories) destinées aux journaux irakiens afin de détourner l’opinion publique de la situation réelle : « L’opération est destinée à masquer tout lien avec l’armée américaine. L’équipe irakienne du Lincoln Group ou ses sous-traitants jouent parfois aux journalistes free-lance ou se muent en agents publicitaires lorsqu’ils livrent les histoires aux médias de Bagdad[6]. » Ces fake stories seraient rédigées par les militaires américains spécialisés dans les « opérations d’information » à l’intention de journaux irakiens.

Certains de ces journaux ont catalogué ces histoires comme « divertissement de lecture » pour les distinguer de l’habituel contenu éditorial. Mais la plupart du temps ces “reportages”, qui louent le travail des troupes américaines et irakiennes, dénoncent les insurgés et vantent les efforts consentis par les États-Unis pour reconstruire le pays : ils sont présentés dans la presse irakienne comme des récits impartiaux écrits par des journalistes indépendants.

« La vérité, c’est ce qui attire le plus de paires d’yeux »

Le Lincoln Group aidait à traduire et à placer les articles. Toujours selon le Los Angeles Times, « l’un des fonctionnaires de l’armée a déclaré que la task force avait acheté un journal irakien, qu’elle s’était assuré le contrôle intégral d’une station de radio et qu’elle se servait des deux pour faire passer des messages proaméricains à destination du public irakien. Rien ne permet d’identifier ce journal ou cette station de radio comme agissant en tant que porte-parole de l’armée[7] ».

L’ex-secrétaire à la Défense, Donald H. Rumsfeld, est allé jusqu’à prétendre, le 29 novembre 2005, que « le foisonnement des médias en Irak était l’un des grands succès du pays depuis la chute du président Saddam Hussein ». Outre son contrat avec l’armée américaine en Irak, le Lincoln Group obtint en 2006 un contrat important (100 millions de dollars sur cinq ans) avec le commandement des opérations spéciales basé à Tampa (Floride) afin de développer une campagne de communications stratégiques sur les opérations spéciales des troupes américaines stationnées partout dans le monde[8].

En septembre 2005, un organe non partisan de contrôle au sein du Congrès américain (The Government Accountability Office, GAO) a révélé que le gouvernement avait engagé dans des opérations de propagande dissimulée (« covert propaganda »), un commentateur conservateur pour défendre sa politique d’éducation[9].

Autre exemple : le 14 mars 2004, un journaliste du New York Times découvrit que le ministère de la santé avait employé deux faux reporters pour défendre sa politique dans des spots télévisés. Cette campagne coûta 124 millions de dollars sans qu’apparaisse à aucun moment le commanditaire de ces prétendus reportages. Un porte-parole du gouvernement justifia ainsi ces fausses informations (fake news) : « Quiconque se pose des questions sur ces pratiques devrait mieux se renseigner sur les moyens de communication modernes[10]… »

Plus grave, rapporte Frank Rich, le GAO a révélé en 2006 que, « à la NASA et au National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), des pseudo-journalistes corrigeaient ou censuraient les documents publics et les communiqués de ces agences qui contenaient des informations scientifiques sur la pollution et le réchauffement climatique contredisant la politique du gouvernement dans ces domaines. L’un d’entre eux fit même disparaître toute référence à la théorie du Big Bang dans les documents de la NASA, conformément au rejet par la droite chrétienne des sciences de l’évolution[11] ». Il dut démissionner après que la presse a découvert que son diplôme de journaliste était un faux. Dans son film sur le réchauffement de la planète, Une vérité qui dérange (2006), Al Gore cite plusieurs exemples de ces travestissements de la vérité scientifique au profit d’un obscurantisme d’un autre âge.

En juillet 2007, le témoignage devant la Chambre des représentants d’un ancien secrétaire à la Santé de George W. Bush, Richard Carmona, est venu corroborer cette analyse. L’affaire a d’ailleurs fait la une de la presse américaine : ce jour-là, rapporte le New York Times, Richard Carmona a accusé l’administration Bush de ne pas prendre en compte les critères scientifiques dans les décisions de santé publique. « L’administration ne lui a pas permis de s’exprimer sur des thèmes comme les cellules souches, la contraception, l’éducation sexuelle, la santé mentale dans les prisons et d’autres questions de santé publique[12] », écrit le New York Times. Pour Richard Carmona, selon Le Monde, « tout ce qui ne rentre pas dans le cadre du programme idéologique, religieux ou politique des responsables au pouvoir est ignoré, marginalisé ou tout simplement enterré[13] ». Cet obscurantisme émanant de la droite fondamentaliste chrétienne va peser sur les rapports de l’administration Bush et des médias, invités à repenser le rôle des journalistes et à abandonner l’investigation dont on faisait grand cas à l’époque du Watergate, pour en faire des reporters “embedded” dans le monde selon George W. Bush.

On pourrait multiplier à l’infini les exemples, car les fake news ne s’élèvent pas à l’état de vapeur de la bouilloire des réseaux sociaux, elles ruissellent, bel et bien, du haut vers le bas. Non pas comme de simples dérapages ou abus de pouvoir, mais en vertu d’une véritable stratégie de reconfiguration du réel. Il ne s’agit plus simplement de faire diversion ou de “duper” un ennemi comme la désinformation (deception) en temps de guerre, mais de crédibiliser des représentations du monde comme en témoigne une conversation entre Karl Rove, le stratège de George W. Bush, et le journaliste Ron Suskind.

Ron Suskind Ron Suskind
Dans un article du New York Times publié quelques jours avant l’élection présidentielle de 2004, celui qui fut de 1993 à 2000 éditorialiste au Wall Street Journal révéla les termes d’une conversation qu’il avait eue avec Karl Rove, au cours de l’été 2002 : « Il m’a dit que les gens comme moi faisaient partie de ces types “appartenant à ce que nous appelons la communauté réalité” [the reality-based community] : “Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les principes des Lumières et l’empirisme. Il me coupa : “Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’Histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons”[14]. »

Ces propos, tenus par un responsable politique américain de haut niveau quelques mois avant la guerre en Irak, sont dignes d’un Machiavel médiologue. Car ils ne posent pas seulement un problème politique ou diplomatique. Ils affichent une nouvelle conception des rapports entre la politique et la réalité : les dirigeants de la première puissance mondiale se détournent non seulement de la realpolitik mais aussi du simple réalisme, pour devenir créateurs de leur propre réalité, maîtres des apparences, revendiquant ce qu’on pourrait appeler une “realpolitik de la fiction”. Ainsi l’exécutif américain se voyait-il doté par le spin doctor de la Maison Blanche d’une puissance véritablement “démiurgique”, capable de créer sans cesse de nouvelles “réalités” inaccessibles à la raison et à l’observation.

L’article de Suskind fit sensation. Les éditorialistes et les blogeurs s’emparèrent de l’expression « reality-based community », qui se répandit sur le Web – où le moteur de recherche Google en comptabilisait, en juillet 2007, plus d’un million d’occurrences. L’encyclopédie Wikipédia a ouvert une page. Selon Jay Rosen, professeur de journalisme à l’université de New York, « beaucoup à gauche ont repris ce terme à leur compte, en s’autodésignant sur leurs blogs comme “dignes membres de la communauté réalité”, tandis que la droite s’en moquait : “Ils sont reality-based ? OK, super !” ».

Deux ans après la publication de son article, Ron Suskind avouait qu’il « n’avait pas totalement compris sur le moment » que les propos du conseiller de Bush sur la communauté réalité touchaient au « cœur véritable de la présidence de Bush ». L’article de Ron Suskind montrait à quel point les décisions de Bush et de ses conseillers étaient inspirées par la foi (faith-based) et le mépris dans lequel ils tenaient ceux qui à leurs yeux étaient des réalistes (reality-based). En parlant de « défaite de l’empirisme », Suskind a mis le doigt sur l’essence de ce processus, consistant à limiter la délibération, le contrôle, la recherche des faits, l’enquête de terrain. […] Un nouveau modèle est apparu sous George W. Bush et Dick Cheney : les classiques checks and balances [freins et contrepoids propres au système politique américain] ont été abandonnés, afin que le pouvoir exécutif puisse agir plus librement[15].

Dans un entretien avec le webzine Salon.com, Ron Suskind observait que ces pratiques constituaient une rupture avec une « longue et vénérable tradition » de la presse indépendante et du journalisme d’investigation. « C’est bien là l’objectif, que la communauté des journalistes honnêtes en Amérique disparaisse, qu’ils soient républicains ou démocrates, ou membres de la grande presse. […] Il ne nous restera plus ainsi qu’une culture et un débat public fondés sur l’affirmation plutôt que sur la vérité, sur les opinions et non sur les faits. Parce que lorsque vous en êtes là, vous êtes contraint de vous fier à la perception du pouvoir. Et la perception comme instrument d’un pouvoir exécutif tout-puissant, c’est la grande combinaison que nous voyons à l’œuvre actuellement dans la politique américaine. »

« C’est le seul article de journalisme politique qui m’ait jamais fait pleurer », allait jusqu’à affirmer Jay Rosen dans son long commentaire de l’article de Suskind : « Je me suis senti tout de suite très proche de lui, car il essayait de nous alerter à propos de quelque chose qui semblait fou, mais qui était tout à fait réel. J’ai compris qu’il n’y arriverait pas et j’ai senti que lui aussi le savait ; c’est ce qui rendait son article si triste à lire. »

« Au cours des trois dernières années, expliquait Jay Rosen en juillet 2007, les Américains ont assisté à des échecs spectaculaires du renseignement, des effondrements spectaculaires dans la presse, une faillite spectaculaire des dispositifs publics de contrôle des actions du gouvernement, comme la disparition de la surveillance du Congrès et le court-circuitage du Conseil national de sécurité, qui ont été mis en place précisément pour éviter ces événements. » 

Le système d’information globalisé a atteint son point d’entropie, il ne produit plus que de l’incrédulité. Ce n’est pas tant que le mensonge soit devenu la norme et que la vérité soit interdite ou exclue, c’est leur indifférenciation qui est désormais la règle. Le débat public n’oppose plus des contenus ou des informations, mais des fantômes qui cherchent à nous convaincre de leur réalité. Nous leur donnons vie par nos clicks et nos likes. Ils ne tiennent qu’à nous. L’effondrement de la confiance dans le langage ne tient plus seulement à des effets stratégiques de manipulation, mais à l’apparition d’un nouveau régime d’énonciation qui maintient tous les énoncés sur le mode de la croyance. Comme l’écrit Evgeny Morozov : « L’économie gouvernée par la publicité en ligne a produit sa propre théorie de la vérité : la vérité, c’est ce qui attire le plus de paires d’yeux. »

L‘économie des discours suit désormais les lois de l’économie financière. Volatilité. Rumeur. Coup de théâtre. Les produits dérivés sondagiers ou électoraux sont désormais indexés à cette instabilité des contenus. Car il ne s’agit pas seulement d’un dérèglement de l’information, mais de la désintégration de tout l’espace de délibération démocratique. Dans cet espace postdémocratique, l’agora s’est vidée et les fake news brillent par le biais d’Internet comme ces étoiles éteintes qui rayonnent longtemps après leur mort. Leur rayonnement est le signe paradoxal d’une extinction de toutes les médiations qui organisent et régulent la délibération démocratique. L’éclat posthume du système démocratique.

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Les notes de l'article :

1. Frank Rich, The Greatest Story Ever Sold. The Decline and Fall of Truth from 9/11 to Katrina, Penguin, New York, 2006, p. 2-3. Voir aussi Ch. Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histories et à formater les esprits (La Découverte, 2008).

2. Seth Godin, Tous les marketeurs sont des menteurs, op. cit., p. 135-137.

3. Ibid., p. 135-137.

4. Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires (La Découverte, 2008) et cité par Ron Kaufman, « Why Fox News channel is an industry joke or welcome to infotainment tonight ! », 2004.

5. Idem.

6. Article du Devoir du 1er décembre 2005, « L'armée américaine vend des articles à des journaux d'Irak », citant l'enquête de Mark Mazzetti et Borzou Daragahi, Los Angeles Times, 15 décembre 2005.

7. Idem.

8. Idem.

9. Michael Massing, « The end of news ? », The New York Review of Books, 1er décembre 2005.

10. Cité par Frank Rich, The Greatest Story Ever Sold, op. cit., p. 166-173.

11. Ibid., p. 170.

12. The New York Times, 10 juillet 2007.

13. Le Monde, 11 juillet 2007.

14. Ron Suskind, « Without a doubt, faith, certainty and the presidency of George W. Bush », The New York Times, 17 octobre 2004.

15. Jay Rosen, « The retreat from empiricism and Ron Suskind’s intellectual scoop », loc. cit.