Juifs, homos, Noirs, Roms, musulmans : l’extension du domaine de la haine

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Encore une profanation de mosquée. Et des Roms attaqués. Le tout dans un climat aux relents homophobes et antisémites. Aucune minorité n'est épargnée. François Hollande en appelle à l'« apaisement », mais son incapacité à produire un discours puissant de cohésion sociale laisse le terrain libre à l'exacerbation des haines. 

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La désignation de boucs-émissaires varie au fil des ans de manière apparemment aléatoire au gré des faits divers et de leur écho politico-médiatique. La roue de l’infortune tourne et s’arrête sur les uns, puis sur les autres. Une fois les Noirs, une fois les Arabes, une fois les juifs, une fois les homosexuels, une fois les enfants d’immigrés, et ainsi de suite. Il arrive que la roue s’enraye. En France, pendant plusieurs années, elle est restée bloquée sur les musulmans et les Roms. Depuis quelques mois, elle repart de plus belle. Mais reste détraquée : tous sont visés à la fois !

L’automne 2013 voit ressurgir un racisme anti-Noir à travers la ministre de la justice Christiane Taubira, lors d’un déplacement en Maine-et-Loire. « C’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! » l’insultent des mineurs, dans le cadre d’une action organisée par le collectif de la « Manif pour tous ». À l’hiver 2013-14, l’antisémitisme de Dieudonné M’Bala M’Bala rejoint celui de groupuscules d’extrême droite. Le « Jour de colère » résonne en pleine rue de slogans anti-juifs. Du jamais vu depuis les années 1930. S’y agrègent des propos xénophobes, homophobes ou islamophobes. Les cortèges du mouvement héritier de la lutte contre le mariage pour tous débordent de relents homophobes et sexistes. La polémique orchestrée par l’ex-militante anti-raciste Farida Belghoul contre la « théorie » du genre produit elle aussi des alliances propices aux dérapages.

Plus un jour ne passe sans un acte islamophobe. Dernier exemple en date : une tête de porc et des morceaux de viande retrouvés dans l’enceinte d’une mosquée à Blois. Et les Roms ! Les violences touchent désormais à leur intégrité physique, comme en témoignent les agressions à l’acide dont sont victimes des familles installées sur les trottoirs de la place de la République à Paris. Noirs, juifs, homos, musulmans, Roms : l’extension du domaine de la haine, fondée sur un commun rejet de l’égalité (entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels, entre les origines) semble sans limite.

Le bouc-émissaire endosse une fonction précise. Présumé fautif, il sert de punching-ball collectif. Lui taper dessus apparaît acceptable. Quels sont ses torts présumés ? Il est accusé de prendre le boulot, les allocs, la femme, l’argent du « Français de souche », comme peut le dire l’essayiste Alain Finkielkraut sur une chaîne du service public sans être interrompu. Autant de reproches évidemment infondés, mais dont il doit répondre. Le bouc-émissaire est un faux coupable, mais un faux coupable utile : exposé à la vindicte populaire, il masque les dysfonctionnements politiques et économiques des gouvernants et propulse l’extrême droite sur le devant de la scène, donnant un écho démesuré aux discours haineux de quelques centaines d’individus.

Coupable idéal, le bouc-émissaire se repère facilement. Issu d’un groupe minoritaire, il est soit pauvre, soit venu d’ailleurs, soit réprouvé, en tous cas perçu comme différent. Parce que les minorités ne manquent pas (il est même probable que, mises bout à bout, elles constituent une majorité), il n’y a que l’embarras du choix. Mais il ne peut qu’être identifié à une population jugée non représentative de la société dominante. Alain Dupont, 55 ans, né à Angers de parents français, marié à Micheline, a peu de chance d’être un jour désigné : il est un homme, a priori blanc, d’un certain âge. Insoupçonnable. Le bouc-émissaire est Autre : il fait peur, miroir d’un possible déclassement.

Malgré l’apparence, la roue de l’infortune ne s’arrête pas au hasard. Elle est truquée. Toute stigmatisation de tel ou tel est stratégique. En l’espace d’une décennie, entre son arrivée au poste de ministre de l’intérieur en 2002 et son départ de l’Élysée en 2012, Nicolas Sarkozy est devenu un expert : étrangers, immigrés, musulmans et Roms sont la cible à presque tous les coups. En charge des questions de sécurité et d’immigration place Beauvau, sa politique consiste à distinguer les « bons » immigrés, bardés de diplômes, des « mauvais » immigrés, venus rejoindre leur conjoint. Les cerveaux contre les boulets. Dans la même logique, il ouvre les bras aux « vrais » demandeurs d’asile, tout en fustigeant les « faux » réfugiés, ces migrants économiques fuyant la misère ou la famine, accusés de « détourner les procédures ».

Cette philosophie de la segmentation est reprise par ses proches. En septembre 2007, le député Thierry Mariani cherche à faire passer des tests ADN aux candidats au regroupement familial. Deux ans plus tard, Brice Hortefeux, alors ministre, est pris en flagrant délit d'« humour auvergnat ». À son interlocutrice qui présente un militant, Amine, né de père algérien, comme mangeant du porc et buvant de la bière, il rétorque : « Ah, mais ça ne va pas du tout, alors, il ne correspond pas du tout au prototype. » Puis il ajoute : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » Ses insinuations lourdes de préjugés ne l’empêchent pas de se défendre d’être raciste. Condamné en première instance, il est relaxé en 2011 par la Cour d’appel, qui juge néanmoins ses propos « méprisants » et « outrageants ». Depuis, Rama Yade et Azouz Begag lui reprochent ses réflexions et gestes racistes.

Dans ce sillage, l’ensemble de la majorité du quinquennat précédent se prend à tourner la roue : le « grand débat sur l’identité nationale », dont l’organisation est déléguée au transfuge du PS Éric Besson, donne lieu à l’automne et à l’hiver 2010 à un déferlement inédit de déclarations anti-musulmans. Tout à son projet de chasser sur les terres électorales du FN, l’ex-président atteint des sommets, en désignant, à l’été suivant, dans son discours de Grenoble, les Roms et en promettant de déchoir de la nationalité française certains délinquants « d’origine étrangère ».

Dans son rapport annuel, publié en mars 2013, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) constate les dégâts. Elle qui observait depuis l’après Seconde Guerre mondiale un mouvement général d’ouverture de la société française (avec des à-coups), perçoit une soudaine dégradation. Elle la date de 2009, année du « débat sur l’identité nationale ». En trois ans, l’intolérance gagne du terrain : l’indice qui lui sert d’outil de mesure chute de près de 10 points.

Tous les boucs-émissaires, pendant ce quinquennat, ne sont pourtant pas également pointés du doigt. Homosexuels et juifs sont globalement épargnés. Pourquoi ? Ils servent de caution à l’UMP et au FN pour mieux exclure les étrangers et les presque étrangers. C’est ce que soulignent Lise Wajeman, maître de conférence en littérature comparée, et Pierre Zaoui, philosophe, dans un éditorial de la revue Vacarme du printemps 2011, « Minority trouble ».

Notant l’« OPA » de la droite et de l’extrême droite sur les femmes, les gays et les juifs, ils indiquent par exemple qu’« il suffit (alors) d’attester de son non-antisémitisme pour s’autoriser d’un racisme légitime envers d’autres minorités ». « C’est parce qu’elle teinte son islamophobie et son racisme fondamentaux d’un peu de philosémitisme et de défense de la laïcité que Marine Le Pen gagne dix points dans les sondages par rapport à son père », écrivent-ils, tout en anticipant la suite : « Les minorités promues par la droite d’aujourd’hui (en 2011) peuvent avoir la certitude qu’elles incarneront les mauvais citoyens de demain. »

« Conjonction des intégrismes »

La roue de l’infortune a tourné, et de fait, juifs et homosexuels se retrouvent dans le collimateur. Non des pouvoirs publics, mais des conservateurs et des réactionnaires qui battent le pavé depuis le début du quinquennat de François Hollande, soit pour dénoncer les quelques réformes sociétales engagées par la majorité de gauche, soit pour exprimer leur volonté de renverser le régime. Dans ce climat délétère, une alliance paradoxale se noue entre des éléments de la droite extrême et des défenseurs de Dieudonné, via l’essayiste Alain Soral, autoproclamé « national-socialiste ».

Une « collusion objective » d’adversaires se réalise autour d’un plus petit dénominateur commun. Des islamophobes notoires dénonçant le « grand remplacement » défilent aux côtés de musulmans revendiqués au nom d’un rejet partagé des juifs et des homosexuels. Antisémitisme et homophobie comme trait d’union. D’autres glissements ont lieu, comme dans le cas des militants de la « Manif pour tous » cédant au racisme anti-Noir le plus primaire. Entre les intégristes catholiques et Farida Belghoul, le lien, à un autre moment, se tisse à partir d’un sexisme et d’une homophobie à peine voilés. Dans la marche du dimanche 2 février, une banderole en arabe et en français affiche : « Les Français musulmans disent non au mariage homosexuel. »

C'en est trop pour les pourfendeurs des inégalités et des discriminations. Appels et communiqués se succèdent : la Ligue des droits de l'Homme dénonce la « conjonction des intégrismes », tandis que des associations et intellectuels de l'immigration se rassemblent pour se démarquer de tout antisémitisme, de tout sexisme et de toute homophobie en rappelant l’assise égalitaire des luttes d’indépendance et des luttes sociales, de part et d’autre de la Méditerranée.

Mais rien n'arrête la roue. Sa folie apparaît à son comble lorsque la main qui la tourne est elle-même minoritaire. Minorités contre minorités. Victimes contres dominés. Dans leur texte intitulé « Juifs et Noirs : raviver les solidarités », la socio-anthropologue Nicole Lapierre et l’historien Pap Ndiaye analysent l’antisémitisme de Dieudonné à l’aune d’une « concurrence victimaire destructrice », sur fond de compétition des mémoires – commémoration généralisée de la Shoah versus difficile remise en cause du passé colonial.

Les chercheurs expliquent comment cette pensée réactive la rhétorique de la conspiration qui a émergé aux États-Unis dans les années 1990 au sein de groupes extrémistes noirs liés à Nation of islam dirigé par Louis Farrakhan, « ceux-ci accusant les juifs de cacher leur responsabilité massive dans la traite des esclaves et de promouvoir le génocide pour en tirer profit ». Le trouble de la comparaison vient non seulement de son actualité, mais aussi de ce qu’elle rappelle que la haine des minorités n’est pas propre aux dominants. Quand les boucs-émissaires échouent à s’allier, la convergence des haines se profile.

Mais à qui profite-t-elle ? Pas forcément à ceux qui lancent la roue. Prompts à souffler sur les braises et agiter les peurs, les dirigeants de l’opposition, en cet hiver 2013-14, s’ils ne sont pas à l’initiative, participent au défoulement et espèrent en bénéficier. Henri Guaino revigore son image de souverainiste réactionnaire en manifestant contre la supposée « familiophobe » du gouvernement. Après avoir dit « comprendre » les parents inquiets de la « théorie » du genre, Jean-François Copé, chef de file de l’UMP, prêt à sauter sur toutes les polémiques, va jusqu’à dénoncer un ouvrage recommandé aux enseignants du primaire et intitulé Tous à poil ! À quelques semaines des élections municipales, les élus de droite comptent capitaliser sur ces fractures.

Dans la majorité, le ministre de l’intérieur Manuel Valls a cru, lui aussi, que son bras-de-fer avec Dieudonné renforcerait son image d’autorité. La responsabilité est partagée au plus haut niveau. Incapable d’assumer un discours politique puissant pour contrer les dérives, François Hollande laisse faire.

S’exprimant aussi rarement que possible sur les questions sociétales pour ne parler presque exclusivement d’économie, le président de la République, par son silence, donne libre cours à une hystérisation des faits divers. Plutôt que de proposer un nouveau récit où chacun trouverait sa place, il se limite à marteler sa volonté incantatoire d’« apaisement ». Le résultat est inverse à celui recherché : l’apaisement se transforme en chaos. Au racisme d’État ciblé sous Nicolas Sarkozy se substitue un multiracisme diffus.

Utiles à quelques-uns, les boucs-émissaires finissent par fracturer durablement la société. Un désordre dont le philosophe Giorgio Agemben explique dans un récent texte – « Comment l'obsession sécuritaire fait muter la démocratie » –, publié en janvier dernier dans le Monde diplomatique, qu’il ne constitue pas une conséquence infortunée, mais une technique de gouvernement comme une autre visant à la perpétuation des pouvoirs économiques et politiques en place.

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