Le milliardaire libanais qui embarrasse Fillon

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Mediapart révèle qu'un homme d'affaires libanais figure parmi les clients de François Fillon. À quelques mois de la primaire, le candidat à l'élection présidentielle a signé un contrat, via sa société « 2F Conseil », avec le milliardaire Fouad Makhzoumi.

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De tous ses clients, c’est sans doute celui qui embarrasse le plus François Fillon. D’après nos informations, l'ancien premier ministre a signé au début de l’année 2016, alors qu'il était déjà candidat LR à la présidentielle, un contrat avec une entreprise basée à Dubaï (Émirats arabes unis), présidée par un homme politique et businessman libanais, Fouad Makhzoumi, que François Fillon connaît de longue date et qu’il a rencontré à de multiples reprises. La conseillère en communication du candidat a confirmé à Mediapart l'existence de ce contrat avec le milliardaire.

Baptisée FPI (Future Pipe Industries), sa société figure parmi les leaders mondiaux de la fourniture de pipelines, transportant aussi bien de l’eau que du gaz ou du pétrole. Fabriqués dans des usines en Arabie saoudite, en Espagne ou encore au Qatar, ses produits sont ensuite vendus aux quatre coins du monde, notamment à des monarchies du Golfe.

François Fillon avec Fouad Makhzoumi lors d'un dîner organisé à Beyrouth par l'homme d'affaires en 2014 © DR François Fillon avec Fouad Makhzoumi lors d'un dîner organisé à Beyrouth par l'homme d'affaires en 2014 © DR

Si le candidat a daigné confirmer les contrats passés par sa société « 2F Conseil » avec l’assureur Axa, Fimalac ou la banque Oddo lors d’une conférence de presse organisée début février, il s’est bien gardé ce jour-là de citer le nom de Fouad Makhzoumi, un sunnite ayant longtemps vécu en Arabie saoudite et que le site Intelligence Online décrivait en décembre dernier comme « le poisson-pilote » de François Fillon au Moyen-Orient. Le Libanais avait d’ailleurs offert un banquet en l’honneur de son « ami » Fillon à Beyrouth en décembre 2014.

En Grande-Bretagne, la famille Makhzoumi est connue pour ses dons au parti conservateur. Dans les années 1980, Fouad Makhzoumi avait surtout tissé des liens d'affaires avec le député conservateur britannique Jonathan Aitken, devenu ministre de la défense. En 1992, les deux hommes avaient négocié un accord comprenant la vente de 3 000 fusils d'occasion, lequel a entraîné la démission de Jonathan Aitken en 1995 en raison de soupçons notamment dus au fait qu’il n’aurait pas déclaré ses liens avec Fouad Makhzoumi. Quatre ans plus tard, Jonathan Aitken était emprisonné pour parjure.

De son côté, François Fillon a-t-il empoché des fonds de la part de FPI sur la base du contrat signé au début de l'année 2016 ? Et à quelle hauteur ? « [Le contrat] a donné lieu à un versement, affirme Régis Lefebvre, consultant de FPI en France. Mais s’il a gagné 10 000 ou 20 000 euros, ça s’arrête là. On est loin des sommes évoquées au sujet d’Axa… » Interrogée sur ces émoluments, la conseillère communication de François Fillon, Myriam Lévy, n’a pas confirmé ni démenti leur existence, encore moins précisé leur montant.

En réalité, ce contrat prévoyait surtout une grosse prime de résultat (ou success fees), promise à François Fillon s’il remplissait ses objectifs. « Ça n’a pas marché, aucun success fees n’a été versé », tient à préciser Régis Lefebvre, au nom de FPI. Sur ce point, l’équipe du candidat LR confirme : « Il n’y a pas eu de versement de success fees, indique Myriam Lévy. Et le contrat est clos puisque 2F Conseil n’a plus d’activité depuis le 31 décembre 2016. »

Un mystère reste entier, cependant : quelle était la mission confiée à l’ancien premier ministre ? Sur quel projet devait-il intervenir ? En France ou à l’étranger ? À cette question clé, aucune des deux parties n’a souhaité nous répondre. « Secret des affaires, oppose ainsi Régis Lefebvre. « Il y a eu chez FPI une réflexion autour d’un sujet particulier qui n’a pas éclos. FPI n’a pas envie qu’un concurrent sache quelle a été son intention en janvier 2016… » De toute façon, le candidat-député ne s’est-il pas placé en situation de conflit d’intérêts ? « Les avocats du groupe ont considéré que ce contrat n’exposait pas le groupe. » Certes. Mais l’intégrité du candidat ? « Il avait vérifié qu’il n’y avait pas de sujet, croit savoir le consultant de FPI. Ça n’était pas un sujet qui le mettait en porte-à-faux en tant que législateur. » Peut-être le déontologue de l’Assemblée nationale aura-t-il l’envie de vérifier cette assertion.

Pendant des années, François Fillon a en fait refusé de faire la transparence sur le nombre et l’identité des clients de sa société « 2F Conseil », créée le 7 juin 2012, soit quelques jours avant de redevenir député et de tomber sous le coup d’une interdiction – la loi empêche en effet les parlementaires d’entreprendre des activités de conseil une fois entrés au Palais-Bourbon, afin de prévenir les conflits d’intérêts. C’est face à l’accumulation des révélations que l’ancien premier ministre a fini par confirmer certains des noms parus dans les médias, lors de sa conférence de presse du 6 février. 

« J’ai exercé de 2012 à 2016 cette activité en toute légalité, a-t-il affirmé ce jour-là. J’ai donné des conférences dans de nombreux pays et j’ai conseillé des entreprises. Parmi elles, il y a l’assureur AXA, la société Fimalac et la banque Oddo. J’ai fait partie du conseil de surveillance du cabinet Ricol et Lasteyrie, puis j’y ai exercé en tant que senior adviser. La liste de mes clients ne comprend aucune entreprise russe, ni le gouvernement russe, ni aucun organisme de ce pays et toutes les conférences que j’ai données en Russie l’ont été à titre gratuit. » Avant de conclure : « J’ai toujours fait de la transparence une exigence. »

Si la transparence a fini par être opérée, c’est en partie seulement. Et pas grâce à l’« exigence » du candidat LR. Dès 2016, on savait par les comptes de sa société (fournis au tribunal de commerce) que le député Fillon avait touché plus de 750 000 euros en salaires et bénéfices entre juin 2012 et décembre 2015 – les comptes de 2016 n’ont pas été déposés. Puis les « détails » ont été dévoilés par la presse : le député a touché 200 000 euros d’honoraires de la part d’Axa entre mi-2012 et mi-2014, mais également 40 000 à 60 000 euros annuels du cabinet Ricol Lasteyrie Corporate Finance depuis 2012. À chaque fois pour des « missions de conseil » dont les contours restent encore flous à ce jour. Dès décembre 2016, l’écologiste Yannick Jadot avait posé le problème en ces termes sur le plateau de Mediapart : « Je soupçonne que François Fillon soit financé par un certain nombre de sociétés dont j’aimerais connaître le nom pour savoir si son programme, potentiellement son action, [sera] impacté par les clients qu’il a pu avoir. » Il pensait notamment à la Russie. C’est le nom d'un homme d'affaires libanais qui surgit.

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