Monaco: nouvelles inculpations pour les ex-ministres de l’intérieur et de la justice

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L’affaire Rybolovlev, qui implique le patron de l’AS Monaco et plusieurs dignitaires de la principauté, prend de l’ampleur. Déjà mis en cause, les anciens ministres de l’intérieur et de la justice de Monaco sont désormais soupçonnés de « prise illégale d’intérêts ».

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Déjà mis en cause dans l’immense affaire de corruption présumée qui vise le patron du club de football de l’AS Monaco, Dmitri Rybolovlev, et une partie de la nomenklatura de la principauté, l’ancien directeur des services judiciaires (équivalent du ministre de la justice), Philippe Narmino, et l’ancien ministre de l’intérieur, Paul Masseron, font face à de nouvelles inculpations.

Selon des informations de Mediapart, les deux ex-membres du gouvernement monégasque ont été inculpés (équivalent de la mise en examen à Monaco), à la suite d’un réquisitoire supplétif délivré par le parquet général le 12 mars, pour des faits de « prise illégale d’intérêts », par les juges d’instruction Ludovic Leclerc et Franck Vouaux.

Le prince Albert II de Monaco et Dmitri Rybolovlev, lors d’un match contre Lille, le 14 mars 2021. © Valery HACHE / AFP Le prince Albert II de Monaco et Dmitri Rybolovlev, lors d’un match contre Lille, le 14 mars 2021. © Valery HACHE / AFP

Les magistrats soupçonnent les deux hommes d’avoir tiré un intérêt personnel, direct ou indirect, de décisions favorables à M. Rybolovlev, entré en guerre ouverte avec son ancien marchand d’art, le Suisse Yves Bouvier, en 2015.

L’épouse et le fils de Philippe Narmino — qui sont, comme ce dernier, déjà mis en cause dans ce dossier depuis 2018 — ont également été convoqués, les 16 et 17 mars, par les juges en vue d’une inculpation pour des faits de « complicité de prise illégale d’intérêts ».

Sollicité par Mediapart, Me Arnaud Zabaldano, avocat de Philippe Narmino, n’a pas souhaité faire de commentaire. « Nous réservons nos explications à la justice », a-t-il indiqué. Les avocats de l’épouse et du fils de l’ancien ministre ne nous ont pas répondu, tandis que Paul Masseron n’a pas retourné nos demandes d’entretien.

Ces inculpations complémentaires viennent renforcer un dossier déjà particulièrement riche, qui fait trembler le palais monégasque depuis plusieurs années (lire notre enquête ici). Philippe Narmino, qui avait dû précipitamment quitter ses fonctions de directeur des services judiciaires en 2017, avait déjà été inculpé en novembre 2018 de « trafic d’influence passif et actif, corruption passive et violation du secret de l’instruction » (voir le détail dans le tableau ci-dessous).

L’ancien directeur des services judiciaires est notamment soupçonné d’avoir participé, en 2012, à la rédaction d’une note juridique, transmise par l’intermédiaire de son fils Antoine Narmino, à Tetiana Bersheda, bras droit de M. Rybolovlev, dans un litige opposant l’ASM à une entreprise monégasque.

Philippe Narmino est aussi intervenu pour donner « son avis, des instructions ou valider des décisions », écrivent les magistrats instructeurs, en faveur de Tetiana Bersheda, Dmitri Rybolovlev ou leurs intérêts dans la procédure que le clan de l’oligarque avait intentée, en 2015, contre le marchand d’art Yves Bouvier, devenu son ennemi juré.

Dans le même temps, l’ancien chef de l’appareil judiciaire, qui était en fonction depuis 2006, a reçu plusieurs avantages « indus » pour lui-même ou ses proches, ont relevé les juges Leclerc et Vouaux : contrats avec son fils, versements au bénéfice d’une association dont M. Narmino était le président, week-end à Gstaad avec son épouse, invitations à des réceptions, matches de football, bouteilles de vin, etc ; dans la droite ligne d’un vaste système clientéliste que l’oligarque russe est soupçonné d’avoir mis en place, depuis son arrivée sur le Rocher en 2011, au profit des autorités politiques, judiciaires et policières (lire ici).

L’ancien conseiller pour l’intérieur Paul Masseron, qui exerçait la tutelle sur les services chargés d’enquêter sur la plainte déposée par M. Rybolovlev à l’égard de M. Bouvier, a lui aussi bénéficié de la générosité de l’oligarque russe. En avril 2015, lorsqu’il a pris sa retraite à Monaco, cet ancien préfet chiraquien a aussi été embauché par l’ASM en qualité de « conseiller » du président Dmitri Rybolovlev pour une rémunération mensuelle brute de 4 166,66 euros. 

© Donatien Huet / Mediapart

Le système présumé mis en place par M. Rybolovlev a été mis au jour grâce au travail acharné du juge français anticorruption Édouard Levrault, qui fut brutalement limogé par le Palais en 2019. En France, le magistrat est également la cible du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, ancien avocat d’un des policiers mis en cause dans le dossier et qui a lancé une enquête prédisciplinaire contre M. Levrault, trois semaines seulement après son entrée au gouvernement (lire ici).

Mais ces attaques venues du pouvoir politique n’ont, à ce jour, pas permis d’affaiblir l’enquête pénale. Preuves en sont les nouvelles inculpations prononcées par les deux juges ayant pris la suite d’Édouard Levrault.

En décembre 2019, la Cour de révision de Monaco avait d’ailleurs confirmé l’annulation par la cour d’appel de la principauté, de l’intégralité de la procédure pénale visant Yves Bouvier. En cause : le « traitement pour le moins inhabituel », selon la cour d’appel, de la plainte de Dmitri Rybolovlev contre le marchand d’art et une autre ancienne de ses proches, Tania Rappo, qui avaient été arrêtés et inculpés par les autorités judiciaires monégasques de manière spectaculaire et en un temps record début 2015 (relire ici).

Selon la cour, il est désormais établi que la partie civile dans cette affaire (M. Rybolovlev et ses proches) a pu bénéficier tout au long de cette enquête « de manière occulte » de « faveurs particulières » de la part des enquêteurs, ainsi que d’une « entente contraire aux principes d’indépendance, de loyauté, de neutralité et de secret de l’enquête ».

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